‹ Les Createurs de la ModeChapitre 1 sur 18 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

E titre même de ce livre est assez explicite pour que des explications préliminaires soient superflues ; cependant, ' avant de pénétrer dans les salons où la mode prend son essor, salons qui nous furent aimablement ouverts ; avant de suivre l'excellent artiste Jungbluth dans sa recherche de mouvement et de couleur, dans cette chasse au document vivant capable de constituer des pages de beauté, il me semble qu'il me faut répondre à une question, que bon nombre de lecteurs se poseront sans doute. Puisqu'il s'agissait, dans les feuilles qui vont suivre, de parler des choses de la mode et de l'effort heureux des grands couturiers, pourquoi n'est-ce point un professionnel qui tient la plume? Pourquoi le texte du livre a-t-il été confié à un critique d'art ?

S'il se fût agi de mettre sur pied un manuel technique de la couture, le critique d'art qui signe ces lignes se fût récusé, d'autant que la nécessité d'un tel livre — il 7 en a de parfaits — ne se fût point imposée. Il semble,

au contraire, que l'actualité du recueil qui suit est évidente : depuis quelques années, la mode française s'est manifestée non seulement à Paris, mais sur tous les points des continents civilisés, et plus spécialement aux expositions universelles, ou autres, à Saint-Louis, Londres, Milan, Liège, et cette année même à Buenos-Ayres et surtout Bruxelles, avec un éclat vraiment incomparable. Les maisons les plus fameuses ont fait mieux que rivaliser de zèle; elles ont multiplié les sacrifices, afin de donner à leur manifestation une signification plus saisissante, et de fournir une raison magnifiquement justifiée à notre fierté nationale.

Or, le texte qui accompagne les compositions si bien ordonnées et les dessins nerveux et verveux de Jungbluth, n'a d'autre prétention que d'être l'écho d'une voix dans la foule, et comme la mode, en ce qui concerne la parure de la femme, est, sans contredit, un art — et l'un des plus subtils, l'un des plus curieux, l'un des plus instables en même temps que l'un de ceux où il est le plus intéressant de suivre une évolution traditionnaliste — c'est un critique d'art qui va écrire sous la dictée de cette voix.

Dans un petit livre sur V Elégance, publié en 1805, sous les auspices

an Journal de Paris — rue Trainée-Saint-Eustache — l'auteur s'adresse aux journaux, dans sa préface et il dit : /< Rappelez au public qu'un des plus grands avantages de la France est d'envoyer les modes aux étrangers, et que sa politique y est intéressée; que ô'est, pour ainsi dire, régner sur les autres peuples, que de les réduire à suivre notre goût en un point qui atteint tous les rangs de la société, depuis le grand seigneur jusqu'à l'artisan. L'un veut être habillé comme on l'est à Paris, et l'autre est obligé de travailler à la mode de Paris. Voilà les vraies sources de notre suprématie. »

Il y a dans ce propos — encore que trop absolu — une part importante de vérité, une vérité qui semble immuable, puisquelle s'applique à notre temps comme elle s'appliquait au début du xix" siècle. En 1910, comme en 1805, comme au xvni^ siècle, c'est à Paris que la mode vient chercher le ton , et ce sont „. '. quelques

maisons de premier ordre qui aujourd'hui, comme autrefois, règlent cette capricieuse, et la dirigent; et la mode, une fois précisée, ce ne sont pas seulement les gens qui la portent, qui lui obéissent, sans discussion; ce sont également les gens qui, n'ayant ni la volonté ni le génie de créer, se bornent à leur travail, et limitent ce travail à une imitation aussi peu tardive que possible de ce que les grands initiateurs de la corporation ont inventé. L'effort des couturiers

qui mènent le mouvement n'est donc pas qu'un effort de production dont la seule fin serait commerciale; mais il est aussi un effort d'éducation, avec cette très noble mission de fournir son aliment au travail.

Lors donc que plus tard, quand Mode française, par conséquent universelle au xx" siècle, on voula contribution de chacune des sons de couture à l'évolution et à .r

il s'agira d'écrire l'histoire de la de la mode dra mesurer grandes mail'esthétique

du costume féminin, il conviendra de tenir compte non seulement de l'importance commerciale de la maison, mais encore de son rayonnement sur le goût mondial, car c'est ce rayonnement, ce retentissement d'une manière supérieure d'oeuvres, qui constitue spécialement pour la maison, son appoint à une plus grande beauté de la synergie sociale.

Mais l'action de la mode, évoquée par les grands couturiers, ne s'exerce pas seulement dans le monde professionnel qui crée ou imite, pas seulement dans la clientèle qui profite directement de cette mode, en la promenant à travers la société; cette action s'exerce sur tout un peuple — et c'est là que la voix de la foule a le droit surtout de se faire entendre —

puisque la vue d'une toilette élégante, riche de tissus, neuve de forme, originale d'inspiration, est une ioie esthétique pour quiconque la regarde. Or, cette joie, elle se répète à l'infini pour chacun de nous, au théâtre, aux courses, aux expositions, dans les réceptions, dans toutes les réunions correspondant à des gestes sociaux, dans les promenades, dans la rue même. Au hasard des allées et venues, sans le chercher, alors que dans la déambulation banale, notre esprit est absorbé par d'individuelles préoccupations, notre attention, tout d'un coup, est accaparée par une forme qui passe, forme moderne et vivante avec une allure de déesse, harmonie de lignes et de couleurs, enchantement de vibration et de volume, qui n'est qu'une expression du problème de la mode, résolue heureusement par quelque bon faiseur. Nous en percevons un plaisir, indéfini sur l'instant, mais qui, à l'analyse, est d'essence purement plastique, et ce plaisir, nous prenons d'autant moins de souci de l'analyser, qu'il nous est plus fréquemment fourni par le spectacle agité de la vie quotidienne.

La mode, qui palpite sans arrêt, sous l'ample émulation des grands couturiers, crée donc autour de nous, et pour tous, une atmosphère de grâce, d'élégance et de beauté de laquelle nul ne peut s'évader. Il y a là une résultante pleine de séduction; mais cette résultante est la cause finale d'une tâche gigantesque accomplie par un labeur prodigieusement assidu et éveillé. C'est cette tâche, c'est ce labeur, que nous allons essayer de définir : mais auparavant, nous voulons adresser un remerciement chaleureux à M"" Callot, Chéruit, Georgette, Paquin et à MM. Béchoff-David, Doeuillet, Doucet, Martial et Armand, Redfern, Worth, qui se sont prêtés de la meilleure grâce à notre désir, et nous ont permis de surprendre en pleine activité de travail, leurs ateliers et leurs salons, berceaux de tant de merveilles.

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