SUR LA MER
Aux Aigles de France.
SPLENDEUR ! j'ai dominé l'avant du promontoire Et me voici, debout, Dressant contre l'azur altier deux ailes noires, Penché sur les flots roux.
Ivre d'immensité, sur l'orteil immobile
Et le torse en avant, Je me sens, libre et nu, partir d'un vol habile,
Ebloui, dans le vent.
Le soleil m'a tracé ce chemin de lumière :
La vague en son effort, La voile qui se lève est moins aventurière
Que mon désir, plus fort.
L'étalon qui se cabre et se raidit et saute
Et s'élance, éperdu, Fou d'horizons royaux et de cimes plus hautes.
L'aigle qui s'est perdu,
Le vent, le feu, l'éclair, Forage, la tempête,
Ce qui gronde et frémit, Rien n'a l'ardeur de mon corps plein qu'une ample fête
Eclaire et raffermit.
Mon ombre sur la mer traîne sa grande lyre,
Et l'on croirait, soudain, Qu'un sagittaire échevelé monte et s'étire
Dans le ciel du matin.
Mon bel arc enchanté va ronflant sur la houle :
L'eau, comme un léopard, Sursaute en me voyant, bondit, se tord et croule,
Sanglante sous mon dard.
A présent j'ai trouvé ta spirale, ô Mercure,
J'ai ton pétase ailé, Mon caducée où l'ouragan souple s'azure
Tend ses serpents mêlés.
Tour à tour, haut le glaive ou la buccine, Archange,
Tumultueux Ariel, Persée aux joyaux d'or qui réveille et dérange
La nue, Hydre du ciel,
Avec des vanités de centaure et de mage, Sourd aux cris de mon faix,
Pâle Andromède, ou voyant fuir en un mirage Des cités d'eaux, je vais.
Le ciel sans fin, les tourbillons, la mer immense,
Je les tiens et j'en ris !
Il me semble qu'au loin les continents s'avancent^
Bleus sous les brouillards gris.
Ainsi, comme un grand étendard soyeux, fluide,
Mon envol éternel Poursuit en combattant sa course dans le vide,
Vêtu d'air et de ciel.
Le froid, lambeaux, rayons, rit, se cramponne et plisse
Contre recueil de chair Qui, mieux qu'un vaisseau d'or, s'obstine, roule et glisse
Dans l'azur et dans l'air.
Et fervent d'inconnu, d'éclat, de chants, de danses,
De victoires, d'amour, Intrépide, vers le midi brûlant se lance,
Ferme et seul, face au jour.