‹ Les crimes inconnusChapitre 21 sur 22 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Nous savons que Mersey se mit sur-le-chaniQ à la recherche d'Oscar do Varciiles, et qu'il eut la chance favorable de le rencontrer chez lui. Il apprit à son ami la nécessité où il se trouvait de se battre avi c Arthur Vi-

dal, et le pria d'arranger les choses afin que le duel pût avoir lieu sur-le-champ.

— Je voulais éviter cetlo rencontre, — poursuivit-il,— car aujourd'hui même ma mère doit être opérée de la cataracto par l'oculiste X...; mais l'indignation a été plus forte que ma volonté. Je me bâtirai donc... Toutefois, mon cher Oscar, la loyauté exige que l'on prévienne mon adversaire de mou habileté à l'escrime, afin qu'il renonce à ce duel ou qu'il choisisse une arme capable d'égaliser les chances.

— C'est bon, c'est bon... jo vais prendre Floreslan et nous nous aboucherons avec les témoins do Vidal. Il n'y aura pas de temps perdu, je te le promets... Ah ça ! -tu ne me dis rien de la cause de cette rencontre; il s'agit sans doute de l'attaque dirigée dans le Dragon rouge contre la famille do Bertigny ?

— Pas précisément; mais...

— Tu veux faire le discret, soit. Monsieur de Bertigny saura pourtant quelle assistance je t'aurai prêtée dans cette occasion... Et où te retrouverons-nous quand tout sera convenu?

— Chez moi, où je vais me rendre de peur que mon absence prolongée ne donne des inquiétudes à ma mère. Faut-il que ce duel ait lieu précisément un jour comme celui-ci !

Les deux amis se séparèrent. Mersey rentra à l'hôtel garni où il demeurait. Comme il montait l'escalier, on lui remit un billet pressé qu'un domestique venait d'apporter et qui était ainsi conçu :

« Oubliez ce que je vous ai dit... J'étais insensée. Ne » vous battez pas ; surtout ne le tuez pas! Je vous dé- » lends de le tuer ! Si ce malheur arrivait, ma mère se » lèverait de sa tombe pour me maudire !

Ce billet, où perçait à peine moins de trouble que dans les paroles de la veille, fit réfléchir profondément Mersey.

— Cette charmante enfant craignait-elle donc que je la prisse au mot ? — murmura-t-il avec tristesse; — jo n'ai jamais voulu, je ne veux encoro que donner une leçon à ce misérable libelliste, afin de le rendre plus circonspect.

Il déposa un baiser sur la précieuse lettre et, après l'avoir placée sur sa poitrine pour lui servir de sauvegarde, il mon la chez sa mère.

La vieille aveugle était pleine de confiance dans le résultat de l'épreuve qui devait avoir lieu quelques heures plus tard. Mais, en apprenant que son fils allait être obligé de sortir do nouveau, elle lui dit avec un accent de reproche :

— Et quelle affaire si pressante, Léon, peut t'obliger à l'absenter aujourd'hui?

Mersey répondit d'un air embarrassé que monsieur de Bertigny, son protecteur, l'avait chargé de veiller à de sérieux intérêts de famille. La bonne dame sourit finement.

— Oh ! s'il s'agit de monsieur do Bertigny et de sa famille, — reprit-elle, — jo m'explique tout. Néanmoins, mon enfant, tu no peux manquer d'être près de moi à l'heure de la crise. Tu mo tiendras les mains pendant l'opération, qui, du reste, in'a-t-on dit, sera courte et peu douloureuse; ta présence me donnera du courage. Et puis, — ajouta-t-ello en s'attendrissant, — si, coin m o je l'espère, le docteur réussit ; je veux que mon premier regard tombe sur toi, mon fils bien-aimé, toi dont je n'ai pas vu le doux visago depuis si longtemps.

— Je serai là, ma mère, — répliqua Léon en l'embrassant.

Toutefois une idée terrible passa dans l'esprit do Mersey, Etait-il sûr de tenir sa promesse? Ne se pou-

EUE BERTHET

vait-il pas que, dans les conditions inconnues où allait avoir lieu le duel, les chances lui fussent contraires? Cette idée lui causait d'inexprimables angoisses.

— Ai-je bien le droit de disposer de moi-même? — pensait-il; — n'esl-ce pas un crime que d'exposer ma vie, pour obéir à un préjugé absurde et sauvage, quand ma vie est si précieuse à cette pauvre femme, quand ma mort peut entraîner la sienne?

Pour échapper à ces lugubres réflexions, il s'empressa de prendre les dispositions exigées par les circonstances. D'abord il piaça sous enveloppe les pièces qu'il tenait de Vidal, la déclaration signée de Vidal lui-même, et envoya le tout à monsieur do Bertigny par une personne sûre. Puis il écrivit quelques lignes en forme de testament, pour le cas où l'issue du duel lui serait contraire.

Il avait à peine terminé ces préparatifs quand on vint le prévenir que deux messieurs l'attendaient en bas dans une voiture. Mersey ne se sentit pas le courage d'aller embrasser sa mèra encore une fois; après lui avoir fait dire qu'il serait bientôt de retour, il se hâta de rejoindre Vareilles et Florestan qui se trouvaient dans la voiture et l'on partit.

Pendant les premiers moments, Léon était si ému qu'il ne pouvait parler. Mais bientôt il recouvra son sangfroid et demanda où l'on le conduisait.

— Au bois de Boulogne, — répondit Oscar; — vous vous battez à l'épée.

Les traits de Mersey se détendirent.

— Tu n'as pas manqué pourtant, — reprit-il, — de parler à Vidal et à ses témoins de mon habileté à l'escrime?

— J'ai dit ce que je savais de ton adresse vraiment remarquable, et on n'en a pas tenu compte. Vidal, à qui l'on en a référé, a répondu en gogucnardantque fussestu dix fois plus fort, il ne te craignait pas.

— Fort bien. ..Je serai ainsi maître de la situation.

— Ne vous y fiez pas, monsieur Mersey, — dit Florestan, un vieux viveur parisien qui semblait fort expert en matière pareille; — ce Vidal est un assez mauvais tireur, je le sais; mais il compte sans doute sur quelque botte secrète, sur quelque truc de maître d'armes... Prenez vos précautions, je vous le conseille, et gare aux coups de Jarnacl

Le percepteur remercia pour cet avis amical, mais il était facile do voir, à son sourire un peu suffisant, qu'il ne croyait pas en avoir besoin.

Grâce à un excellent cheval qui traînait la voiture de remise, on ne tarda pas à atteindre le bois de Boulogne, beaucoup moins fréquenté alors qu'aujourd'hui, et dont certaines parties étaient toujours désertes. On se dirigea vers une allée où l'on ne voyait que très-rarement des promeneurs ; en revanche il s'y trouvait en ce moment une voiture immobile et plusieurs messieurs qui semblaient attendre. On reconnut Vidal, accompagné de ses deux témoins, qui avaient l'apparence de militaires en bourgeois, et enfin d'une troisième personne qu'on sut plus tard être un chirurgien du Val-de-Grâce.

Les témoins, après s'être salués cérémonieusement, procédèrent aux préliminaires du duel ; les deux adversaires jetèrent leurs habits et se placèrent en face l'un de l'autre l'épée à la main. Toutefois, avant qu'on leur permit de croiser le 1er, un des témoins de Vidal, vieux soudard qu'on appelait « le colonel, «bien qu'il n'eût certainement jamais eu dans l'armée ce grade supérieur, demanda d'une voix rude et comme pour satisfaire à l'usage, si aucun arrangement n'était possible.

— Aucun, — répliqua Vidal d'un ton sec.

— Aucun, — ajouta Mersey ; — ainsi hâtons-nous.

— Allez donc, messieurs! — dit le colonel en reculant de quelques pas.

Les di ux pointes d'épée s'étaient heurtées, et Mersey, dansson impatience d'en finir, allait attaquer, quand son adversaire rompit tout à coup et avec tant d'agilité qu'il semblait vouloir chercher un refuge dans les brous-

sailles voisines. Le percepteur, ne comprenant rien à cette manière de combattre, le regardait d'un air effaré. Alors Vidal revint à la charge, et se mit à tourner autour de lui, toujours sans engager le fer. Puis, ayant attiré l'attention de son adversaire par une feinte, il pirouetta sur lui-même avec une rapidité inconcevable, et, avant que Mersey eût pu deviner ce mouvement, il lu: traversa le bras gauche.

Le coup était en dehors de toutes les règles et ne pouvait réussir que par l'effet d'une surprise ; cependant Vidal, de son côté, n'avait pas compté sur la promptitude de décision, sur la dextérité, de main du percepteur. Aussi, tandis que Léon était atteint au bras gauche, Vidal lui-même recevait dans le flanc droit une blessure beaucoup plus sérieuse.

Mersey était pourtant encore en étatde tenir son épée et de continuer le combat; mais son adversaire s'affaissa sur lui-même en faisant entendre un juron.

— Il en a assez, — dit Florestan qui intervint avec les autres témoins pour faire cesser la lutte. — Tonnerre! monsieur Mersey, je vous avais bien prévenu que vous deviez craindre un coup de Jarnac !... Du reste vous lui avez rendu la monnaie de sa pièce.

— Le coup est, j'en conviens, un peu contre les usages, — dit le colonel en fronçant ses gros sourcils ; — mais si quelqu'un le trouve déloyal, on n'a qu'à me le dire... à môa ! — Personne ne daigna protester, les deux adversaires ayant été atteints. — Eh bien donc! messieurs, — reprit le colonel avec emphase, — nous pouvons déclarer l'honneur satisfait.

Quelques instants plus tard, Mersey, après avoir reçu du chirurgien l'assurance que son adversaire n'était pas en danger de mort, et après avoir vu Vidal partir, avec ses témoins, dans la voiture qui les avait amenés, remonta dans l'autre voiture avec Oscar et Florestan pour retourner chez lui. Sa blessure, quoique peu grave, comme nous l'avons dit, n'était pourtant pas à négliger, et c'était à peine s'il avait laissé le chirurgien poser un premier appareil pour arrêter le sang. Son unique pensée maintenant était de se rendre au plus vite auprès de sa mère. Les cahots de la voiture, lancée au galop, semblaient lui causer d'atroces douleurs: mais il se roidissait contre le mal et son impatience allait croissant.

Quand on atteignit enfin la rue où il demeurait, Mersey vit à sa porte la voiture du médecin oculiste. Tremblant d'arriver trop tard, il remercia ses témoins de l'assistance qu'ils venaient de lui prêter, et les congédia. Vainement voulurent-ils le suivre, pour le soutenir dans l'escalier; il craignait que leur présence n'effrayât la pauvre aveugle en ce moment, et il les décida à se retirer.

Pour lui, il monta, non sans efforts, au second étage et il arriva enfin, hors d'haleine, à l'appartement de sa mère.

Il était temps. Madame Mersey venait de s'installer dans un grand fauteuil en face de la fenêtre; et le docteur, après avoir disposé de nombreux et bizarres instruments sur un meuble à côté de lui, allait commencer l'opération. Plusieurs personnes se tenaient à portée de l'assister.

Quand Léon entra; la pauvre aveugle disait :

— Mon Dieu! où donc est mon fils? Peut-il m'abandonner ainsi ?

— Non, non, ma mère, je suis làl — s'écria Léon en cherchant à raffermir sa voix ;- veuillez me pardonner... Maintenant je ne vous quitte plus.

El ses lèvres brûlantes se posèrent sur les joues do madame Mersey.

On le regardait avec un étonnement mêlé de pitié. Il était très-pâle; sa redingote, négligemment jetée sur ses épaule*, laissait voir sa chemise toute tachée de sang.

Il n'avait pas voulu mettre en écharpe son bras ble.-sé, mais il le tenait serré contre sa poitrine. Redoutant qu'une parole ou une démonstration imprudente n'es-

citât les alarmes de sa mère, il posa un doigt sur sa bouche pour recommander le silence.

Madame Mersey, du reste, était loin de soupçonner la vérité. Elle sourit et dit avec indulgence:

— A la bonne heure ; les amoureux sont si ingrats ! Je craignais... Eh bien I Léon, assieds-toi à mon côté.... Donne-moi ta main... A présent, docteur,— poursuivitelle en s'adressant à l'oculiste, - • vous pouvez commencer quand vous voudrez... Mon fils est près de moi; je resterai ferme comme un roc.

Le médecin, après avoir fait à l'aveugle et aux assistants certaines recommandations indispensables, procéda à la difficile et délicate opération dont il était chargé.

Un silence religieux s'établit dans la chambre. Léon, comme nous l'avons dit, était assis auprès de madame Mersey, qui lui tenait la main dans les siennes. Or, cette main était précisément celle qui appartenait au bras blessé, et chaque mouvement de la pauvre femme causait à son fils une atroce douleur.

Il se garda bien de se plaindre et ne voulut pas changer de position. Mais, à mesure que l'opération avançait, madame Mersey, dans les spasmes de la souffrance, serrait plus fortement, sans s'en apercevoir, le bras du pauvre garçon, dont elle aggravait ainsi les tortures. Léon s'efforçait toujours de ne rien faire paraître ; et quoique une sueur froide commençât à lui découler du front, quoique son visage fût contracté, il disait de temps en temps de sa voix la plus calme :

— Courage! chère maman... tout va bien... quelques minutes encore et sera fini.

Une fois pourtant, madame Mersey, dans une crispation nerveuse, serra son fils avec tant de force que le malheureux jeune homms ne put résister. Il n'essaya pas de retirer son bras, il ne poussa pas un soupir; mais sa tête se renversa en arrière, ses yeux se fermèrent, et il s'évanouit tout à fait.

Un des assistants accourut pour le soutenir, mais nul n'osa parler.

La situation, en effet, était des plus critiques. L'évanouissement de Léon pouvait causer une émotion dangereuse à l'aveugle, troubler l'opérateur qui avait tant besoin de sa présence d'esprit. Madame Mersey devina qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire ; lâchant cette main inerte et moite, elle demanda :

— Léon, qu'y a-t-il? Pourquoi ne me parles-tu plus? Une jeune fille, qui venait d'entrer sans bruit avec

une autre personne se glissa vers elle, et dit d'un ton affectueux :

— C'est mon tour, bonne maman Mersey. Le spectacle de vos souffrances produit trop d'impression sur votre fils... Je serai plus forte que lui.

— Mademoiselle Henriette de Bertigny I —murmura la vieille dame avec un accent de reconnaissance.

Mais on ne lui permit pas d'eu dire davantage et l'oculiste poursuivit sa besogne.

C'était en efiet Henriette et sa tante qui venaient d'entrer. Oscar de Vareilles, en quittant Mersey, n'avait pu résister à la tentaiion de se faire honneur auprès du député de son intervention dans une affaire qui intéressait tant monsieur de Bertigny. Bien qu'il ignorât certaines particularités qui avaient précédé le duel, il s'empressa de raconter comment Mersey venait de venger l'injure de la famille. Le député remercia Oscar et le congédia en lui promettant de ne pas oublier sa conduite obligeante dans cette circonstance. Puis, comme sa femme et sa nièce étaient dans des transes mortelles au sujet du percepteur, il passa chez elles pour les mettre au courant des fails accomplis. Les dames, en apprenant que Mersey était blessé et qu'il lui fallait pourtant assister à la grave opération que devait subir sa mère, n'avaient pu résister au désir d'aller lui offrir leurs services. Elles s'étaient donc habillées précipitamment, s'étaient jetées dans une voilure, et nous avons vu com-

ment elles étaient arrivées au plus fort de la crise.

On transporta Léon sur un canapé, tandis qu'Henriette prenait sa place auprès de la malade. Bientôt quelques gouttes d'eau fraîche le ranimèrent, et il recouvra peu à pou connaissance.

Cependant l'opération continuait. Tout à coup madame Mersey poussa un cri de joie. Lechirurgien venait d'enlever, pour un instant, le bandeau qu'il avait placé sur ses yeux, et elle s'écria :

— Bon Dieu ! J'y vois... où est mon fils? — Léon s'élança du canapé et vint se placer à côlé d'Henriette. Le premier regard de madame Mersey tomba sur deux jeunes cl beaux visages, pâles l'un et l'autre, mais souriants et exprimant pour elle la plus profonde tendresse. — Mes enfants 1 — dit-elle.

Le médecin se hâta d'intervenir et de replacer le bandeau, qu'on devait seulement enlever beaucoup plus tard et quand les yeux de la malade se seraient habitués insensiblement à la lumière.

Madame de Bertigny disait bas à Léon :

— Ses enfants!... votre mère a raison, monsieur Mersey. Nous sommes tous pénétrés de reconnaissance pour votre généreuse conduite, pour votre dévouement... D'ailleurs Henriette a refléchi que, son secret étant connu maintenant, le plus sûr moyen d'éviter de nouveaux scandales était de changer de nom... Et elle en changera... bientôt!

Peu de mots suffiront pour apprendre au lecteur ce qu'il advint des personnages principaux de cette histoire.

Quelques mois après les derniers événements que nous venons de raconter, Léon Mersey épousait Henriette do Bertigny ; et, pour satisfaire les scrupules de la fiancée, le mariage eut lieu sans bruit et sans éclat, justement dans le village ignoré de Picardie où elle était née. Mersey, à qui le baron de Maledan, près de mourir, avait rendu, par un scrupule de conscience, l'héritage de sa tante, avança rapidement dans ses (onctions, grâce à son mérite supérieur et un peu sans doute grâce au crédit du député. Lorsque la révolution de février éclata, il était receveur général dans une ville importante du midi de la France.

Oscar de Vareilles, bien que monsieur de Bertigny, comme nous savons, ne l'aimât guère, fut récompensé de l'assistance qu'il avait prêtée à Mersey. Il obtint un poste administratif dans une colonie lointaine, et ses amis du boulevard Italien l'oublièrent bien vite. Il s'en consola en épousant une femme de raco jaune, qui lui apporta en dot beaucoup de sacs de roupies, et il fit souche de colons français à l'autre extrémité du globe.

Quanta Armanline, d'abord inconsolable des mépris d'Oscar, elle finit, par chercher à Paris des distractions qu'une jeune, jolie et richo veuve comme elle ne pouvait manquer de trouver. Elle les trouva si bien que monsieur et madame de Bertigny, qui l'avaient si honorablement accueillie dans les premiers temps, furent bientôt dans la nécessité de lui interdire leur maison. Armantine ne s'en émut guère et continua de mener la vie à grandes guides, jusqu'à ce que, à moitié ruinée, flétrie avant l'âge et devenue laide, elle se fit dévote et affecta les mœurs les plus austères. C'est ainsi que bien souvent finissent ses pareilles.

Le docteur Gilbert, à T" , resta longtemps accablé par l'injuste réprobation qu'un acte criminel de son confrère, l'officier de santé Martinval, faisait peser sur lui. Cependant peu à peu sa science incontestable, sa profonde expérience, l'honnêteté de sa vie, triomphèrent des préjugés de ses compatriotes. Martinval, qui l'avait dénigré avec le plus d'acharnement, tomba malade, et se sentant perdu, le fit appeler auprès de lui. Le docteur, sans rancune, s'empressa de se rendre à cet appel ; il prodigua à l'homme qui avait été son mortel ennemi les soins les plus intelligents, les plus empressés. Martinval en parut fort louché, mais il ne fit aucun aveu, et ce fut

ÊLIE BERTIIET.

seulement après sa mort que ses héritiers remirent à Gilbert un écrit signé de lui où il racontait toute la vérité à l'égard de Corisandrc Mourachon.

Gilbert, par un sentiment do générosité, ne se. pressa pas de révéler l'infamie de son confrère défunt; il s'agissait d'un fait ancien, déjà oublié, et il éprouvait une inexprimable salisfaction à songerqu'il n'avait pas commis une funeste erreur, comme il l'avait cru jusque-là. Aussi quelques intimes seulement eurent-ils connaissance do ces aveux, et jamais, par la suite, aucun client du docleur ne fit allusion au passé.

Mourachon, l'heureux époux de, Thérèse, ne fut pas destitué de ses fonctions de secrétaire do la mairie à Z*", malgré sa complicité dans les attaques d'Arthur Vidal contre la famille de Bertigny. Quelle vengeance Léon Mersey, rentrée Z"*, tira-t-il donc du galant bossu? Nous ne saurions le dire; mais les employés de la perception assuraient que, peu de jours après le retour de Mersey, Mourachon ayant osé se présenter dans le cabinet du percepteur, on avait entendu un bruit assez fort; puis Mourachon était sorti précipitamment, les vêtements en désordre, les joues couvertes d'une rougeur foncée qui n'était pas naturelle. Enfin un des employés (c'était, nous devons l'avouer, l'espiègle Raymondin) prétendait avoir parfaitement vu la marque d'une semelle de botte sur la partie inférieure de l'élégant paletot que portait le bossu ce jour-là. Encore une fois, nous ne saurions douner aucun renseignement précis sur ceite grave affaire. Toujours esl-il qu'à partir de ce moment maître Mourachon s'abstint de venir à la perception, même pour les nécessités du service, et que, quand il rencontrait Mersey par hasard, il saluait humblement, puis s'esquivait d'un air craintif.

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