‹ Les crimes inconnusChapitre 20 sur 22 · LE SIECLE. — XXXXIII · texte numérisé non relu

LE SIECLE. — XXXXIII

bien des lacunes dans cet ameublement, et sans doute les objets disparus avaient pris le chemin du mont-depiété ou de la boutique du brocanteur. Mersey, du reste, n'eut pas le temps de faire beaucoup d'observations. Le bruit d'une altercation assez vive s'élevait dans la pièce voisine, et bientôt une voix aigre s'écria :

— Toujours dérangé 1 c'est insupportable!... Et voilà l'heure d'envoyer de la copie au journal.— On répondit bas, mais avec beaucoup de chaleur. La voix aigre continua : — Une bonne a flaire ! avec ça q u'elles sont corn mûries les bonnes affaires!... Ce monsieur ne peut-être ni un libraire, ni un directeur de théâtre; et c'est sans doute... Eh bien ! ma foi ! voyons-le et finissons-en I

Aussitôt la portière se souleva de nouveau, et Rosalie fit signe à Mersey qu'il pouvait entrer.

Arthur Vidal était alors un des types de la race des bohèmes, race que l'on a beaucoup trop vantée, beaucoup trop poétisée, et qui est plus dangereuse pour la société paisible qu'on n'a l'air de le croire.

L'origine de Vidal était peu connue ; sa famille et ses premières années demeuraient comme dans un nuage, d'où l'on pouvait conjecturer que sa jeunesse n'avait pas été entourée des meilleurs exemples, et qu'il n'avait pas appris au foyer domestique les devoirs des hommes les uns envers les autres, le respect de la femme et le respect de soi-même. Aussi attaquait— il tout ce que l'on est habitué a considérer comme vénérable et sacré, bien qu'il s'en prit aux personnes plus encore qu'aux principes. Il n'avait aucun savoir et fort peu d'esprit ; mais il montrait une audace incroyable; rien ne l'arrêtait, pas même le mensonge, au milieu d'une lutte passionnée. Bien plus, un fait vrai en lui-même prenait sous sa plume toutes les allures de la calomnie. Enfin Arthur Vidal était de ces écrivains qui, incapables de marcher, s'asseyent au bord du chemin pour crier des injures, jeter do la boue à ceux qui marchent ; et parmi les honorables individualités auxquelles il s'attaquait parfois, il ne se trouvait personne d'assez hardi pour se retourner contre cet insulteur public et en faire bonne justice.

Tel était donc le pamphlétaire qui jouissait alors à Paris d'une vogue extraordinaire, vogue aujourd'hui oubliée, car les réputations de ce genre ne survivent guère au jour et à l'heure qui les ont vues naître. Au physique, Vidal était un tout jeune homme, presque un enfant; à peine si un mince collier de barbe blonde tirant sur le roux commençait à encadrer son visage blême et déjà étiolé. Sa physionomie avait un caractère hargneux et défiant ; une ride permanente à la commissure de ses lèvres eût pu faire croire qu'il souriait toujours, si l'on ne se fût aperçu bientôt que ce prétendu sourire était un rictus. Vidal, tout débrai lé, portait un coin-de-feu en tartan, passementô de rouge. Il écrivait sur le coin d'une table encore chargée des reliefs du déjeuner, et tenait entre ses dents une pipe de terre dont dont la fumée répandait dans toute la pièce l'odeur acre du caporal.

Mersey remarqua d'un coup d'oeil tous ces détails; il ne put s'empêcher de penser :

— Et c'est entre les mains d'un pareil homme que se trouvent souvent l'honneur et le repos des familles!

Mais, comme on peut croire, préoccupé du succès do sa mission, il ne laissa rien percer de ce sentiment. Vidal s'était levé.

— Monsieur, — demanda-t-il, — puis-je savoir... ? Mersey déclina son nom et sa qualité.

— Je désire, — ajouta-t-il, — vous entretenir au sujet d'une note publiée dans le Dragon rouge et concernant la famille de monsieur de Bertigny.

Vidal fronça le sourcil et lança à Rosalie, qui restait debout près de la porte, un regard dont la signification embait être:

«Tu vois quelle bonne affaire tu me mets sur les bras! n

— Vous venez sans doute au nom de monsieur de Bertigny? — demanda-t-il au percepteur.

kl

ELIE BERTHET

— Je viens en mon propre nom ; je suis l'ami, l'obligé, si vous voulez, de monsieur de Bertigny, et j'ai à cœur de faire cesser des attaques qui m'affligent cruellement. Mes intentions, du reste, sont des plus pacifiques, et sans doute cet entretien va se terminer à la satisfaction commune.

Sur celte affirmation, Vidal fit signe à Mersey de s'asseoir, et s'assit lui-même.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les deux hommes s'examinèrent mutuellement.

— Monsieur, — reprit enfin Vidal, — qu'attendez-vous de moi ? Je n'ai rien à rétracter, je vous en avertis. Cette fois, je n'ai pas écrit d'après des données incertaines; je possède les preuves authentiques de tout ce que j'avance. Un correspondant inconnu, ou du moins dont la signature est illisible, m'a envoyé, avec une note explicative, un extrait de naissance de mademoiselle de Bertigny. ainsi que diverses autres pièces dûment légalisées par un maire de campagne. Cet envoi est sans doute le fait de quelque ennemi secret... Mais. — ajouta le pamphlétaire en souriant, — quand il s'agit d'un député du entre il ne faut pas avoir de scrupules ! — Mersey n'avait pas l'air d'approuver beaucoup cette théorie; cependant il exprima le. désir de voir les pièces dont on parlait. La défiance de Vidal parut redoubler. — Dans quel but? — demandat-il sèchement.

Rosalie Prieur s'approcha.

— Que crains-tu donc, Arthur? — dit-elle avec imparience; — monsieur ne mangera pas ces sols papiers, peut-être !... Je sais où ils sont, et je les trouverai sans peine.

Elle alla fouiller dans un carton entr'ouvert, qui semblait contenir des lettres et des notes. Vidal lui fit les gros yeux et donna des signes de colère ; mais l'ancienne actrice ne s'effrayait pas pour si peu. Avec une autorité dont elle semblait avoir l'habitude, elle prit dans le carton un paquet portant le timbre de la poste, et le plaça sur la table devant Mersey. Le percepteur put alors feuilleter à loisir les papiers que contenait l'enveloppe.

Il y trouva, en effet, l'acte de naissance d'Henriette et diverses autres pièces qui établissaient nettement l'illégitimité de mademoiselle de Bertigny. Mais ce qui le frappa surtout, ce fut la lettre d'envoi ; l'écriture lui en était familière, et, bien que la signature fut illisible à dessein, il n'eut pas de peine à reconnaître l'œuvre de Mourachon, le secrétaire de la mairie de V" .

— Le drôle! — pensa-t-il; — ne pouvant ou n'osant se venger de moi, qui l'ai obligé d'épouser Thérèse, il se venge sur monsieur ae Bertigny et sa famille ! Il ne pouvait, en effet, me porter un coup plus sensible. — Cependant il ne laissa toujours rien voir de ses impressions. Son examen terminé, il remit les papiers dans leur enveloppe et dit tranquillement: — Avec votre permission, monsieur, je désirerais être mis en possession de ces pièces, et j'aurais quelque chose à vous demander encore...

— Demandez, monsieur, demandez, — répliqua Vidal avec ironie, — ne vous gênez pas !

— Eh bien 1 — poursuivit Mersey avec le même flegme, — puisque vous refusez de rétracter dans votre journal la note d'hier, je vous prierai de vouloir bien m'écrire un mot, signé de vous, par lequel vous reconnaîtrez avoir été induit en erreur au sujet de la note dont il s'agit, et par lequel vous vous engagerez en outre à ne pas renouveler vos attaques contre la famiile de Bertigny.

— Vous ne demandez que cela?... Et puis-je savoir, monsieur, quel usage vous voudriez faire de cet écrit signé de moi ?

— Ce n'est pas un mystère: si vous persistiez dans votre dénigrement public contre mes amis, je pourrais opposer cette déclaration privée à de nouvelles attaques.

— Je comprends... Mais si moi, monsieur, je n'étais disposé ni à vous céder ces pièces dont je suis dépo- j

sitaire, nia écrire, la déclaration que vous réclamez avec tant d'ingénuité?

Mersey tira de sa poche un portefeuille, y prit quatre billets de mille francs qu'il étala sur la table.

— Papiers pour papiers, — dit-il ; — un échange... voulez-vous?

A ce coup de théâtre inattendu, Vidal et sa compagne tressaillirent. Les yeux de Rosalie se fixèrent sur les billets de banque, qui semblaient éveiller en elle des souvenirs et d'âpres convoitises. Le bohème lui-même éprouva une sorte de fascination. Cependant il détourna la tète et dit, en essayant de se montrer indigne :

— Un marché!... Monsieur, pour qui me prenezvous?

Léon demeura muet. Rosalie dit bas à Vidal avec une extrême vivacité :

— Imbécile ! Vas-tu te donner des airs?... Mais je suis là, moi!

Elle ajouta quelques mots en anglais, et Vidal répondit dans la même langue. Le percepteur entendait assez l'anglais pour comprendre que Rosalie rappelait à son associé la gêne cruelle où se trouvait le ménage. Ces observations affaiblirent les velléités de dignité que Vidal venait de montrer.

— Tenez, monsieur, — reprit-il en français avec moins de raideur, — c'est mal à vous de tenter celte pauvre Rosalie par l'étalage de ces chiffons... Eh bien, prenez tout le dossier, et contentez-vous de la parole que je vous donne de ne pas renouveler mes attaques dans la Dragon rouge.

— C"la ne me suffit pas, — répliqua Mersey froidement ; — il me faut une garantie, c'est-à-dire la déclaration écrite donl j'ai parlé.

En même temps il prit un nouveau billet de mille francs et le posa tout ouvert sur la table, à côté des premiers. Il eût soin de laisser voir au couple de bohèmes que le portefeuille n'en contenait pas d'autres; en revanche, dans une poche secrète de ce portefeuille, se trouvait encore un bon sur la Banque de vingt mille francs, que monsieur de Bertigny avait remis à son envoyé, en même temps que les billets, pour assurer le succès de la négociation en cas de besoin.

Aucune offre nouvelle, du reste, ne devint nécessaire, Rosalie, à la vue de cette somme, sembla perdre la tête :

— Voyons, Arthur, laisseras-tu échapper l'occasion... Il accepte, monsieur. — poursuivit-elle en s'adressant à Mersey; — il va écrire la déclaration que vous exigez... Dictez-la vous-même... Il écrira, je le veux!

Et elle plaça une feuille de papier blanc devant Vidal. Celui-ci essaya encore de résister; mais Rosalie lui parla en anglais avec tant de véhémence et de fermeté qu'il finit par céder en rechignant.

Mersey aicta une note qu'il avait préparée d'avance, et dans laquelle, tout en ménageant l'amour-propre du diffamateur, il lui faisait prendre l'engagement formel de ne pas renouveler ses attaques. Vidal, tout à fait domoté, écrivit ce qu'on voulut. Puis, ayant signé ot daté sa déclaration, il la présenta à Mersey.

Le percepteur s'assura qu'elle était en bonne forme, la plia, et la mit avec les autres papiers, qu'il glissa dans sa poche. Alors seulement il retira sa main qu'il avait tenu jusque-là sur les billets de banque, avec une défiance bien légitime.

Une meute de chiens affamés n'est pas plus prompte à s'élancer à la curée, quand le piqueur relève son fouet, que Vidal et sa compagne ne le furent à fondre sur les billets de banque aussitôt qu'on leur en accorda la permission. Mais Rosalie fut plus leste ou elle avait les doigts plus crochus, car elle enleva la meilleure part; son associé dut se contenter d'un billet et de 'a moitié d'un autre déchiré dans la lutte.

Pendant qu'ils s'injuriaiet.t à demi-voix, Mersey debout, un sourire sur les lèvres, ne songeait plus à ca-

cher son mépris. Vidal s'en aperçut et rougit. Laissant définitivement la victoire à l'ancienne actrice, il s'approcha de Léon, qui se disposait à se retirer :

— Monsieur, — lui dit-il avec embarras, — vous devez avoir une fAcheuso opinion de moi, mais...

— Qu'importe! monsieur; ma tâche est finie... Et nous ne nous reverrons plus sans doute.

— C'est que vous avez l'air do penser...

— Mes pensées n'appartiennent qu'à moi... Votre but, à vous, était do gagner do l'argent; ce but est atteint; ne demandez rien de plus.

Le sang-froid insultant de Mersey porta au comble l'exaspération de Vidal, qui du cramoisi passa au vert livide. Il serra les poings, et dit avec violence :

— Puisque vous interprétez ainsi cette transaction, rendez-moi sur-le-champ mes papiers et je vais vous rendre votre argent... Tout est rompu entre nous.

— Oui-dà! — s'écria Rosalie Prieur avec ironie, — on devrait du moins me consulter! Mais jo trouve lo marché fait et bien fait; il n'y a pas à y revenir.

Elle se dirigea vers la porte, toute prête à se sauver si l'on tentait de lui enlever son butin; Mersey sourit.

— Vous voyez, monsieur, — reprit-il,— que vous vous avancez trop en proposant d'annuler le marché... Il tient donc, et chacun de nous en acceptera les conséquences.

Et il fit mine encore de se retirer; Vidal était hors de lui :

— Qu'il ne soit plus question do cet arrangement, — reprit-il; — mais votre attitude me déplaît, monsieur ; voire rire m'agace, votre flegme est un outrage dont vous me rendrez raison.

Cette fois Mersey ne put se contenir.

— De quoi vous plaignez-vous, mon cher, — dit-il avec vivacité; — prétend riez- vous avoir le moindro droit à la considération? Votre métier, dans ce cas, serait par trop avantageux ! Quant à moi, que me reprochez-vous? Vous ai-je dit, ce que je pense, que ce métier est infâme, qu'il mérile la réprobation des honnêtes gens de tous les partis ? Non ; et pour sauvegarder l'honneur d'une famille estimable, je me suis abaissé jusqu'à traiter avec vous d'égal à égal, jusqu'à vous acheter voire bassesse argent comptant. Je no vous ai même pas cité ce vers qu'un poète du siècle dernier adressait à un libelliste de voire sorte :

S'il n'avait pas écrit il eût assassiné.

Vidal, l'œil en fou, la bouche écumanle, voulut prendre le percepteur à la gorge. Mais Mersey était sur la défensive, et comme depuis sa guérison il avait recouvré une grande vigueur, il n'eut pas de peine à contenir lechétif jeune homme. —Calmez-vous, monsieur, — lui dit-il d'un Ion ferme; — et puisque contre mon désir bien arrêté, j'ai laissé voir tout le dégoût que vous m'inspirez, je consens à me battre avec vous. Seulement, des devoirs de la nature la plus sacrée réclamant ma présence dans l'après-midi, il faut que cotte rencontre ait lieu dans le plus bref délai.

— Eh bien! à l'instant I à l'instant même ! — s'écria Vidal.

— Laissez-moi le temps de prévenir mes amis. Mais dans deux heures jo serai à vos ordres.

— Dans deux heures, soit. Jo vais attendre.

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