Les cris de paon scandales du jour Aurelien Scholl
Voici que la neige et le givre arrivent avec le printemps. Après avoir si souvent dansé sur un volcan, la France va patiner sur des fleurs. Le seul ordre qui , jusqu’à présent, n’eût pas été troublé, c’était l’ordre des saisons : on ne pourra même plus se fier à celui-là. Plusieurs municipaux ont été gelés aux courses de Vincennes , et la rivière avait un faux air de Ilérésina.
La même pantomime se reproduit à chaque journée de courses. Deux ou trois lièvres effarés viennent se jeter dans les jambes des piétons; ceux-ci, usant du droit de défense , ripostent par des coups
de canne, et quand le lièvre a mordu la poussière, arrive un a^ent qui dresse procès-verbal et obtient une condamnation pour délit de chasse contre des gens qui ne s’attendaient guère à être élevés tout à coup a la dignité de braconniers.
Le Guide officiel du bois de Vincennes rapporte que Philippe -Auguste fit entourer une partie de la forêt pour y renfermer une immense quantité de gibier que lui avait envoyée Henri II d’Angleterre.
Ce détail jette une vive clarté sur les faits que je viens de rapporter, et qui ne laissent pas d’intriguer les habitués des courses. Il est évident que ces lièvres descendent du gibier de Henri II ; dès qu’ils entendent les jockeys parler anglais, ils accourent les yeux pleins de larmes et tout attendris de retrouver leur langue maternelle.
Les bons sentiments, devenus inférieurs à l’homme, se réfugient évidemment chez les animaux. Le patriotisme est un préjugé qui tend à disparaître chaque jour. Il est remplacé chez nous par l’amour de l’étranger , qui a réussi cette fois à envahir la France , grâce à l’excellente précaution de ne pas metîre son uniforme.
Les gens du monde sont les mômes partout, ils ont partout les mêmes délicatesses et les mêmes exclusions; pas de danger de leur côté; mais PariS'
s’emplit de grands seigneurs qu’on ne connaît pas à leur ambassade et qui se manifestent subitement par une carte armoriée; chaque jour aussi,, il nous arrive des grandes dames de pays lointains, accompagnées d’une suivante et d’un courrier, — et qui prétendent avoir droit à une entrée dans le monde parisien, sous prétexte qu’elles ont laissé un mari quelque part. J’avoue franchement que je voudrais voir le mari et que je me défle de ces dames qui semblent partager avec le Petit- Saint- Thomas et la Compagnie coloniale les réclames des journaux de high-life.
Les Parisiens ont cru au serpent de mer parce que c’était un étranger, ils n’auraient jamais cru au serpent de Seine.
Nous sommes envahis, supplantés, dominés par les gens qui sont nés de l’autre côté des fron- < tières.
Nos cantatrices sont Belges où Suédoises, nos banquiers sont Allemands, nos danseuses sont Italiennes comme nos opticiens; nos tailleurs, nos dentistes sont Anglais. En un mot, la manie de l’hospitalité est poussée chez nous jusqu’à l’injustice, et il y a des moments où l’on se sent des envies de quêter pour les pauvres Français!
C’est dans le monde qu’il faut voir le singulier mélange des nationalités : on se croirait sur un
palier de la tour de Babel au moment de la confusion des langues.
Cette affluence de sauvages est le dernier coup porté à la société française.
Le lecteur, sans aucun doute, a présent à l’esprit ce neveu de Rameau, composé de hauteur et de bassesse , de bon sens et de déraison , qui faisait son lit d’une botte de paille et sortait le matin ayant encore une partie de son matelas dans les cheveux. t
J’ai rencontré dans ces derniers temps un original qui ne le cède en rien au personnage de Diderot, si ce n’est par le style de celui qui le raconte. ‘
Cet individu porte le nom d’un général de l’Empire; et, dans les maisons garnies où on l’héberge, on l’appelle « le neveu de Gambronne. »
Violemment passionné au fopd, le neveu de Gambronne s’est composé une indifférence factice. Il joue le dédain, méprise les places et les honneurs.
A toute affaire qu’on lui propose, il répond ;
« A quoi bon ? »
Chaque matin , il lit toutes les feuilles publiques , ne prenant jamais garde à l’opinion du rédacteur, mais seulement aux faits et aux événements.
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Quand il se heurte à quelque prétention révoltante, à un abus criant, à une choquante injustice, il lève les yeux au ciel et dit en soupirant : Mon oncle! i
Ce mot prend tour è tour dans sa bouche le ton de la prière et la violence du blasphème.
Le neveu de Cambronne regarde le bout de terre sur lequel il marche, comme un radeau qui ne peut tarder à être englouti.
« Que peut-on faire en France? nous a-t-il dit souvent. L’homme politique est désigné dans tous les cas à l’exécration publique. S’il sert un gouvernement, on dit qu’il est vendu; s’il l’attaque, on dit qu’il est à vendre.
« L’écrivain appartient aux satiriques ; le public français aime à connaître les bizarreries, les misères domestiques de ses grands hommes; il sait beaucoup de gré à qui le soulage de ses admirations; et il est enchanté de savoir que d’Alembert était bâtard d’une chanoinesse et que Pope était bossu.
« En dehors des caprices de l’opinion qui n’est jamais fidèle au mérite, la meute des envieux mord aux jambes l’homme qui s’élève.
« Les pierres lancées par des mains invisibles l’assaillent de toutes parts.
« Dans notre pays de marchés et de gares, de tribunaux et d’abattoirs, on n’a jamais impunément
son rayon de gloire, et la sécurité n’accompagne pas le génie.
« On ne peut plus remuer d’une certaine façon sans que le cas ait été prévu par les législateurs. Les ongles ont raison des muscles, — et que peut la cervelle contre les coups de poings ?
« L’intelligence est le plus souvent un délit, et l’esprit une infraction à la loi.
« Rappelez-vous l’embarras où l’on s’est trouvé le jour où il a été question de faire entrer Béranger dans les soixante mille légionnaires. L’illustre chansonnier avait été condamné pour outrage à la morale publique ; on ne pouvait honorer le rubàn, en le lui faisant accepter, qu’à la condition de transgresser la loi.
«Béranger tira’ tout le monde d’embarras en refusant net une distinction dont il n’avait guère besoin. Mais n’est-il pas étrange qu’avant de faire de lui une des gloires populaires de notre pays, on ait commencé par l’infamer de plusieurs condamnations?
« Il y avait cinq cent mille hommes à son enterrement, mais sa jeunesse s’était partagée entre la Force et Sainte-Pélagie. »
A la suite d’une série de raisonnements qui prouvaient que les hommes se seraient jamais que des hommes, le neveu de Lambronne en était arrivé à trouver tout naturel que ce fût le danseur
qui obtînt la place pour laquelle il fallait un calculateur.
« Tl ne peut y avoir, nous dit-il un jour, qu’un certain nombre de gens favorisés. Vaut-il mieux que cela soit celui-ci parce qu’il sait faire quelque chose, que celui-là parce qu’il ne sait rien? »
Dans cette vieille société française qui désarme les sévérités de l’histoire par la grâce de ses vices^ on appelait un grand mérite l’art de plaire par mille riens charmants. Un solliciteur parvint, après plusieurs mois de persévérance, à faire lire un Mémoire à l’un des puissants de l’ancienne cour.
Celui-ci demanda quel en était l’auteur.
« C’est moi, monsieur, et je l’ai mis également en vers dans le cas où vous aimeriez la poésie.
-—Voyons vos vers Ils sont charmants.
— Monsieur, j’ai encore mis le mémoire en musique ; mon violon est dans l’antichambre et je puis le jouer.
— Je serais curieux de l’entendre. »
Le morceau fut trouvé de haut goût.
« Maintenant, reprit le solliciteur, si monsieur veut jouer l’air, je pourrai danser le mémoire. »
Il le dansa, il eut la place et lit une brillante fortune.
Aurait-il mieux vahi donner l’emploi à un élève de l'École normale?
« Mais, dis-je au neveu de üambronne, vous êtes donc bon à quelque chose, que vous ne faites rien ? *
— Je suis un spectateur, et la contemplation me suffit. 11 n’y a qu’un événement imprévu qui puisse me révéler aux autres et à moi-même.
« Je vis dans l’indifférence.
« Rien au monde ne me semble valoir la peine qu’on s’en occupe.
«r Que le roi Othon soit remplacé par le prince Georges, que Jean-Alexandre Couza vienne habiter Paris, et que le comte de Flandres refuse la légère couronne de Roumanie, qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse?
« Je pense à mon oncle. »
« Gutenberg a inventé l’imprimerie, Montesquieu a écrit Grandeur et décadence de l’empire romain, et comment voulez-vous, après que tout le monde a lu Voltaire, que l’on puisse espérer autre chose que ce que nous avons? Les hommes sont majeurs, on les a prévenus de tout, ils connaissent leur affaire et je ne vois pas qu’il y ait une grande amélioration depuis la mort de Tarquin.
« Étant donc assuré que je ne puis espérer aucun changement radical dans la société, ce que j’ai de
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mieux à faire est de n’attacher aucun intérôt aux phases soi-disant variées qu’elle a la prétention de traverser.
— Mais que feriez-vous, si vous aviez comme moi les faiblesses de l’humanité?
— Oh I je voudrais en peu de temps faire un cliemin rapide. Et d’abord, j’ajouterais à mon nom patronymique le nom d’une terre quelconque, je signerais toutes mes lettres du nom de ma terre, et j’aurais ainsi des témoins à produire au conseil d’État le jour où je demanderais à ajouter à mon nom celui de .... de ma terre, sous lequel je serais généralement connu.
« Le moment serait alors venu de faire un beau mariage; avec vingt mille francs pris sur la dot, je deviendrais comte romain.
— Vingt mille francs ?
— C’était quarante mille autrefois, le plus juste prix de la commanderie de Saint-Étienne; aujourd’hui que la main-d’œuvre a baissé, ce n’est plus que vingt mille francs. Encore obtiendrais-je peut-être un rabais au moyen d’un pieux pèlerinage.
« On va visiter le bonnet de saint Anchieta, à Orense ; le foie de saint Forget, à Astorga ; le toupet de saint Gonzalès à Colmenar; le bout du nez de saint Mariana, à badajoz; l’échine de saint San tard, à Lorca; les ongles de saint Suarès, à Pennaflor; la
rate de saint Gonthieri, à Monda; l’épiglotte de saint Varade, à Valence; les sourcils de saint Morao, à Bénévent; le gosier de saint Boddens, à Ostie ; l’index de saint Carnpian, à Toul ; et la rotule de saint Gérard, à Verdun.
« Ces pèlerinages lèvent bien des difficultés; une fois gentilhomme et marié, on se crée des revenus faciles dans les conseils de surveillance. Les affaires mènent à tout, et on se réveille un matin avec un portefeuille — sans ministère. ‘
« Qui donc oserait gratter vos armes à une époque où il n’y a pas dix familles titrées qui aient droit au nom qu’elles portent 1 « Je prendrais bien garde surtout! à ne pas me créer de supériorité d’aucun genre, et je n’oublierais pas un instant que, s’il vivait aujourd’hui. Voltaire serait privé de ses droits civils. Son porteur d’eau pourrait nommer le d^uté de son choix, et l’auteur des Contes, des Facéties et de la Pucelle aurait perdu ce droit devant les tribunaux. Même observation pour La Fontaine, Diderot, et Mirabeau ! ,
«Si j’ai un fîls^ je lui apprendrai à marcher sur des œufs : il arrivera 1 ,
« Une nous reste aujourd’hui qu’une aristocratie factice dont tout le monde peut faire partie. Et qu’on ne me parle pas de gens distingués avant d’avoir teu lé une épreuve que j’ai souvent propo-
LES GRIS DE PAON. II
sée, celle-ci : Qu’on habille d’une blouse et d’une casquette tous les membres du Jockey-Club, alors seulement on pourra voir combien il y en a de réellement distingués. »
Le neveu de Cambronne se mit alors à divaguer d’une si dangereuse façon que je m’enfuis, de peur d’ôtre surpris par quelqu’un de ceux qui sont chargés de faire respecter la liberté.
Le Jockey-Club et la singulière expérience que proposait le neveu de Cambronne, nous amènent tout naturellement à parler de la bouquetière Isabelle.
Gâtée par cette puissante réunion de gens du monde, Mlle Briant s’est accoutumée à une sorte d’impunité qui semble approcher de son terme.
II y a quelques jours, Isabelle était plaignante. Elle obtenait condamnation à six jours de prison contre un jeune homme qui n’avait eti d’aUtre tort que de bien dîner. L’esprit troublé par les fumées du Bourgogne, il avait cru rencontrer une jolie femme et lui avait adressé la parole. Mal reçu, il s’était oublié jusqu’au point de passer aux gestes, et les gestes réussissent rarement. Je n’en veux d’autre preuve que le discrédit où semble être tombée la pantomime.
Isabelle avait requis main-forte, et le jeune
homme expiait un moment d’oubli par le poids
d’un jugement qui brise sa carrière.
• Enhardie par ce succès, Isabelle a traité un brigadier de la sûreté comme l'avait traitée elle-même le jeune clerc d’avoué.
Conduite au poste, la bouquetière était réclamée par un membre du Club ; et, une heure après son arrestation, elle faisait sa rentrée triomphale au café Anglais.
L’autorité n’a pas voulu pousser jusqu’au bout une indulgence imméritée, et nous allons sans doute voir comparaître comme prévenue la plaignante de la semaine passée.
Si jamais Isabelle, à l’exemple de Thérésa; se met à écrire ses mémoires, nous en apprendrons de belles sur la société parisienne.
Toujours à son poste, c’est-à-dire aux portes du Club, sur le palier du café Anglais ou dans les couloirs de la Maison-d’Or, Isabelle est au courant de toutes les comédies parisiennes. '
Elle sait ceux qui ont soupé et avec qui ils ont soupé; elle a vu se refermer les portes des cabinets particuliers sur les crinolines adultères; confidente forcée des petites intrigues, elle tient le livre noir de la galanterie.
Si jamais la marchande de fleurs se double d’un pamphlétaire, le dix-neuvième siècle aura sa chronique scandaleuse et son gaz,elier cuirassé.
Qui vivra lira, — et lira bien qui lira le dernier.
Au-dessus d’Isabelle une seule personnalité pourra prendre rang dans la révélation des drames contemporains, celle du tailleur pour dames.
e Croiriez-vous, s’est écrié Eugène Pelletan, qu’en, plein dix-neuvième siècle on voit des couturières qui portent la barbe, — des hommes, des hommes authentiques, des hommes comme les zouaves, qui, de leurs mains solides, prennent les dimensions exactes des femmes les plus titrées de Paris, les habillent, les déshabillent, les font tourner et retourner devant eux?.... »
Le maître se trompe. Le tailleur pour dames n’est point un homme authentique, il est encore moins un homme comme les zouaves, et ce n’est pas avec des mains solides qu’il palpe et qu’il tourne les honnêtes ampleurs des femmes que le mariage aurait dû sauver de ses attouchements.
Le tailleur pour dames n’a plus de sexe; son front s’est efféminé, ses joues ont appris le pastel dans les boudoirs qu’il fréquente; ses mains, passées au cold-cream, ont des douceurs monacales. Il porte certainement la jarretière au-dessus du genou, et si les dames l’appellent monsieur,, les hommes seraient certainement tentés de l’appeler a la fille I *
Quand un peuple a cessé d’avoir la fierté de luimême, il produit ces êtres hybrides, douteux et dificiles à classer. Ceux qui travaillent sont tailleurs pour dames, les autres n’ont pas de profession.
C’est ici que le neveu de Cambronne invoquerait son oncle.
Ce qui m’inquiète, ce n’est point cette île volcanique, ce vomissement de la mer qui va créer peutêtre une patrie à des hommes qui la trahiront; ce n’est point celte tempête qui , du jour au lendemain, supprime les cataractes du Niagara comme s’il s’agissait d’un journal politique; ces crises de la nature prouvent que la terre a encore du feu dans les veines et que son heure n’est pas venue.
Le drame est ailleurs. Il est autour de nous, il nous presse, il nous opprime. ■ '
Le danger, l’horreur de demain, c’est la folie.
Voyez si les crimes qui se commettent aujourd’hui ressemblent à des crimes possibles , à des crimes raisonnables ? La passion , l’intérêt ne sont même pas au fond. On assassine un enfant et on en mange un morceau. La cour prononce le huisclos , mais la monstruosité n’en a pas moins été commise.
Quel souffle a passé sur le monde?
Vers 1350, la danse de Saint-Guy éclata avec un
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effroyable vigueur. Michelet raconte que les malades, comme emportés d’un même courant galvanique , sé saisissaient par la main , formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient à mourir.
Les spectateurs riaient d’abord, puis par une contagion,- se laissaient aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible chœur.
Que serait-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la lèpre dans sa décadence même?
C’était comme un premier pas, un acheminement vers l’épilepsie. Si cette génération de malades n’eût été guérie, elle en eût produit une autre décidément épileptique. Effroyable perspective 1 L’Europe couverte de fous, de furieux, d’idiots !
Ne semble-t-il pas que nous assistions en ce moment à ce retour de la danse de Saint- Guy ?
Après le carnaval des masques et des boulevards, le carnaval des bains de mer et des eaux. Les hommes sont envahis par les idées de grandeur, les femmes sont incessamment assiégées par les idées de plaisir.
C’est à qui trouvera une façon nouvelle de disposer sur sa tête les étoffes et les dorures ; on rencontre au bois de Boulogne des costumes de féerie, des jambes nues, des cheveux bleus. La nuit, on trouve des enfants nouveau-nés au pied des murs
LES CRIS DE ï»AON.
et SOUS les portes cochères. C’est un bonheur quand ils ne sont pas coupés par morceaux.
Et on saute, on court, on se passe des sabres dans les cheveux, on s’attache des cloches dans le dos. C’est la danse de Saint-Guy ; c’est la furie du moyen âge.
« Il faut soigner ça ! » dit le peuple dans une de ces locutions ironiques que savent si bien trouver ceux qui cherchaient Lambert.
C’est aussi notre avis, U faut soigner ça. De Paris à Trouville et de Trouville à Bade, il faut' soigner ça.
Quelle terrible cause la médecine a donnée au renversement de lu raison contemporaine? les idées de grandeur !
Paraître, briller, dominer, le reste n’est rien.
Jamais, d’autre part, les femmes ne se sont tant inquiétées des étoffes que depuis qu’elles ne s’habillent plus.
Elles se couvrent de transparences — et tout juste au degré qu’il faut pour ne pas être mises k la porte d’un salon ou arrêtées dans la rue.
Elles ne connaissent que la musique qui fait danser, que la poésie qui accompagne les bonbons et que la peinture qui embellit les visages.
Encore en'‘est-il un grand nombre qui se peignent le corps, les bras, les épaules, la gorge, les genoux et les pieds.
LES GRIS DE PAON
Qu’on ne crie pas à l’exagération ; c’est la vérité vraie.
Que voulez-vous que devienne l’agriculture pendant ce temps-li ? ^
Et les enfants? et les maris?
Vivent donc les Orientales du confiseur Siraudin et les Méditations de Worth!
N’oublions pas cependant les grandes affaires qui peuvent seules permettre de mener cette vie h grandes guides. Réalisons toujours, sauf à nous retourner au moment du danger.... Il y a encore quelques coins de terre où l’extradition n’a pu étendre son doigt crochu.
C’est ce que pense sans doute le gérant d’une compagnie qui a délivré dernièrement ses titres définitifs.
Un actionnaire descendait l’escalier de l’hôtel, tournant et retournant les titres qu’il venait de recevoir.
« Que peuvent valoir ces actions? demanda-t-il à un homme d’affaires.
— Rien pour le moment, répondit celui-ci.
— Et plus tard ?
— Plus tard, elles vaudront cinq ans de pri-
son. »
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« ■ L’Autriche se ramasse sur elle-même et assemble ses forces pour mieux prendre l’élan....
— Il parait que la Russie met en ce moment sur le pied de guerre une formidable armée?
— Je vends de l’Italien. Prenez-vous? »
Tel est le marivaudage actuel des Parisiens.
Il avait été* question de reculer jusqu’au printemps de l'année 1868 la fameuse exposition de 1867; mais on est revenu sur cette décision anticipée. L’émotion européenne a-t-elle besoin, pour se calmer, d’un avenir si prolongé? Ce n’‘;ï>t encore qu’une émotion, après tout, et il sera toujours
temps de reculer l’exposition. Chauvin ajoute que, dans ce cas, l’exposition seule reculerait en France, et Chauvin a raison.
Il a du bon, ce chanteur de couplets, ce patriote tricolore, ce frère de lait de l’aigle impérial ! Ses refrains ont trouvé de l’écho : il est à lui seul un parli. Le patriotisme est à toutes les nations, le chauvinisme n’appartient qu’à nous.
Chauvin chante quand la balle sifîle. Chauvin danse quand le canon gronde, et, s’il faut faire un petit voyage à la frontière. Chauvin se met en route, coiffé d’un bonnet de police, vêtu d’une blouse bleue et d’un pantalon rouge. En temps de paix, Chauvin est libre penseur; il plaisante le curé, tout en lui serrant la main ; mais quand le tambour a parlé. Chauvin se rappelle que sa mère n’a jamais manqué la messe, et il élève un regard vers le ciel en se jetant dans la mêlée. Ce regard, c’est sa prière, la prière de celui qui n'a jamais eu peur! Il court, il saute, il bondit. C’est toujours un choc terrible que le sien. La poudre l’enivre, le clairon le transporte. Chauvin va toujours en avant! Si une balle le couche au bord d’un fossé, on trouvera sur lui, en le fouillant, une branche de buis béni ou une image de paroissien; si, au contraire. Chauvin revient au foyer, il raconte ses aventures en ajoutant : « Nous avons bien ri ! »
On a souvent accusé les hommes de la finance de
UES GRIS DE PAON
faire passer leurs intérêts avant les intérêts du pays. Eh bien! quelques grandes compagnies parlent de faire équiper leurs actionnaires, afin de les mobiliser et de les envoyer, comme volontaires, à la suite de Garibaldi.
Les financiers qui administrent ces sociétés pensent, avec raison, que leurs actionnaires iront se battre avec le courage de gens qui n’ont plus rien à perdre....
Un détail curieux à observer, c’est que la panique causée par le spectre de la guerre a surtout frappé ceux qui vendent des actions qu’ils n’ont pas ou ceux qui les achètent sachant bien que les titres ne peuvent leur être livrés.
Seule l’Agence des poules n’a ressenti aucune émotion ; sa loterie et sa roulette fonctionnent régulièrement la veille des jours de courses, de neuf heures à minuit.
Les gens qui préfèrent le tapis vert au gazon de Chantilly, le trente-et-quarante au pari simple, et ■ qui mettent les croupiers au-dessus des jockeys, ne partagent point la quiétude des sportmen.
Passera-t-on le Rhin avec un billet de première ou avec une carabine? L’hôtel A’ictoria servira-t-il des truites et du chevreuil ou de la poudre et des balles?
Où se réfugier? A Spa? Mais la Belgique ne s’endort point. A Monaco ? Mais le duc de Valentinois a
déjà mis douze hommes sur pied et signé un traité d’alliancç offensive et défensive avec la république de Saint-Marin et le val d’Andorre.
Le seul endroit où l’on puisse trouver quelque tranquillité, c’est encore Paris.
Paris est fort éloigné du quadrilatère et des bouches du Gattaro. Paris n’a donc qu’une chose à craindre, c’est que la porcelaine de Saxe atteigne des prix fabuleux. La Prusse a fait signifier à la Saxe d’avoir à désarmer et à cesser de fabriquer des porcelaines ; les bergers et les sylphides qui sont en magasin courent môme les plus grands périls ; c’est une armée si fragile que celle-là! Bien que la porcelaine aille au feu, je redoute vivement le moindre choc pour les gracieux produits de Dresde et de Leipzig.
Le principe du gouvernement qui régit la Prusse est à la fois militaire et protestant. Le roi Frédéric- Guillaume redoutait également la 'propagation du catholicisme et des idées démocratiques.
Les rois de Prusse ne s’étaient d’abord présentés comme les champions du protestantisme en Allemagne que dans le but d’opposer ^a Prusse protestante à l’Autriche catholique; mais quand leur ambition politique fut satisfaite, le calcul des vieux maVquis de Brandebourg prit rapidement le caractère d’un fanatisme haineux, fanatisme rempli d’jn-
conséquence et de gaucherie, à la fois ardent et sournois, pédant et acariâtre.
C’est le roi Frédéric-Guillaume qui a réuni dans une seule communion les calvinistes, ses cosectaires, avec les luthériens de ses États, en leur prescrivant certaines cérémonies et en leur imposant le culte des images. C’est lui qui a réformé le rituel et rédigé la liturgie de cette nouvelle secte. Il fit imprimer des Bibles suivant la vénérable traduction du doc-? teur Luther, et quelquefois même il sacrifia sa politique à sa théologie.
L’empereur Napoléon s’écria un jour impérieux sement :
« Votre noblesse prussienne, cette noblesse si fière ! je veux la réduire à demander l’aumône ! »
« Hélas ! écrivait peu de temps après l’abbé de Pradt en rapportant les paroles de Napoléon, la noblesse de ce pays n’a jamais été bien riche ni bien fière; et, du reste, il y a longtemps que l’avidité fiscale et la rapacité des princes de Brandebourg a réalisé cette menace ! »
Il y a cent ans, dit M. de Bonald, la Prusse n’était qu’un corps de garde ; elle était devenue, sous Frédéric II, un camp militaire assez mal retranché, puisque Bonaparte le força dans une seule bataille; elle est aujourd’hui une vaste caserne, où tout est