II
d’hier, et où rien ne fait corps, ni religion, ni clergé, ni noblesse, ni territoire.
Se peut-il que les troupes en carmes se mettent à parcourir une fois encore ces bons petits villages allemands où l’on voit grouiller sur les routes tant d’enfants aui cheveux couleur de bière? Le canon épargnera certainement ces villages de boîtes à joujoux, que Henri. Heine excellait à dépeindre. Un instant, Gretchen éplorée se voilera les yeux; les poules s’enfuiront épouvantées, les pourceaux seront dispersés dans les champs, puis tout viendra reprendre sa place, la pluie lavera les taches du champ de bataille et l’herbe étendra son manteau vert sur le sommeil de ceux qui seront tombés en chemin 1
On fait vite la guerre aujourd’hui. Avec les engin.s de nouvelle invention et les instruments terribles dont disposent nos armées, l’humanité ne tiendrait pas longtemps à ce jeu-là. Une dispute, un choc, — et un coin de la carte de l’Europe change de couleur sous le pinceau du géographe. C'est fini, c’est ce qu’on voulait; les choses marchent juste comme auparavant, c’est le progrès.
Les esprits timorés se font aujourd’hui de la guerre un tableau fantastique ; ce n’est plus, comme autrefois, un massacre général où les femmes et les enfants aient ù trembler pour leur existence. La
LES GRIS DE PAON. 25
guerre n’est plus que le duel de deux armées; et, une fois le combat lini, il n’y a plus ni rancune, ni haine : l’honneur est satisfait, voilà tout. La guerre, d’ailleurs, a une sainte origine; la bible parle du dieu des armées, deiis sabaoih, et les Ecritures nous montrent les cohortes des archanges combattant dans le ciel avec le peuple du Seigneur.
Le voyageur a remarqué dans les cabarets flamands un usage singulier ; l’hôtesse et les servantes ne servent jamais un verre plein sans y tremper les lèvres.
a A votre santé 1» disent-elles en vous remettant le verre où elles viennent de boire.
Cet usage remonte à la domination espagnole, et s’est continué pendant les guerres civiles qui ont si longtemps ravagé ce riche pays. ’
Les splendides buveurs que ces vieux Flamands ! Comme ils ont bon air, et comme la Providence est sage de leur avoir donné la bière et non pas le vint Le vin les tuerait bien vite : ils en boiraient trop. — Le cidre aigre-doux aux Normands, le bourgogne aux Bourguignons, le médoc aux Gascons pétulants et la bière aux Flamands épais.
On boit partout chez eux. On n’y voit que des pwtes ouvertes, et, au-dessus de la porte, une branche de pin qui vous dit : Entrez !
La servante est blanche, accorte, et toujours prête à rire.
Vous entrez. La bière est versée, et la fille, buvant à votre verre, dit gracieusement :
« A votre santé, mynheer ! »
Et c’est ainsi depuis l’époque où ‘Bruges luttait contre Gand et où Gand luttait contre les comtes.
Souvent alors le poison se cachait au fond du verre, et l’Escaut charriait les cadavres vers le Sas....
Ainsi, cette touchante et cordiale coutume de boire avec vous, comme si l’hôtesse voulait livrersa ' pensée au voyageur, est née de la défiance et des guerres civiles.
La mort de Jean Hyœns a prouvé cependant que la précaution pouvait être inutile.
C’était en 1339. Le comte Louis de Flandre, après avoir marié sa fille Marguerite à Philippe de Bourgogne (le vin conduisant la bière à l’autel !) le comte Louis éprouva le besoin de payer ses dettes. .
Les Gantois, qui avaient eu déjà l’insigne honneur de les payer trois fois, lui refusèrent absolument cette satisfaction.
Les Brugeois, au contraire, ayant donné à Louis de Flandre tout ce qu’il voulut bien leur demander, obtinrent la permission de creuser un canal, afin de conduire directement les eaux de la Lys — de Deinze à Bruges.
Les Gantois, frappés dans leur commerce, courent aux armes et ravagent une grande partie des Flandres.
Jean Hyœns, doyen des bateliers, se trouvait à la tête des Chaperons blancs, sorte de confrérie ou plutôt de corporation militaire, composée de gens dé- ' terminés, et Jean Hyœns fut pour les Brugeois un redoutable adversaire.
Il y avait alors, en dehors de la porte du Sas, une taverne tenue par François Royghem, vieux soldat, père de sept filles. Le cabaret du Lion (for était renommé pour la qualité de la bière et pour la beauté des commères.
Des sept filles, la plus âgée avait vingt-trois ans et la plus jeune seize. Elles étaient toutes fiancées à des Brugeois, car François Royghem était né à Bruges.
Au retour d’une expédition, Jean Hyœns, suivi de six officiers des Chaperons blancs, s’arrêta au Lion d’or pour laisser souffler les chevaux.
Sept verres de bière furent versés, et les filles échangèrent un regard.
Jean Hyœns avait encore aux mains le sang des enfants de Bruges.
« Buvez avant nous, les belles! dirent les officiers.
— A votre santé, messieurs 1 »
T4haque fille but en souriant et tendit le verre à son voisin. Et — diink, mynheerl — les officiers et
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les filles rendaient Tâme quelques instants après. Bruges était débarrassé de ses ennemis les plus acharnés.
Aujourd’hui encore, le Lion d’or est là, sur une enseigne qui a cinq cents ans.
Aujourd’hui encore, il y a sept sœurs dans le cabaret. Le Flamand est prolifique et ne commence à réfléchir que quand il a un garçon. Puis, la vie est si peu coûteuse là-bas; il serait surprenant qu’on ne trouvât pas quelques pommes de terre et un poisson salé pour nourrir sa famille.
Je me suis souvent assis entre Dinah et Trinette, les plus jeune? des sœurs. L’une m’apportait les cigares, l’autre du papier et de l’encre, et je pouvais travailler à mon aise jusqu’à l’heure où les ouvriers quittent l’atelier et viennent prendre le glass-beer à l’estaminet.
«A votre santé! »disaitDinah en buvant dans mon verre.
« Dis-moi, petite, lui demandai-je un jour, empoisonnerais-tu un ennemi de ton pays, toi, à la condition de mourir avec lui ?
— Non, mynheer, me répondit-elle, mais je voudrais bien empoisonner le curé Van den Bossche, qui m’a refusé l’absolution aux dernières Pâques....»
Les temps sont cliangés, comme ori voit, et je crois que les soldats n’auront rien à craindre.
Mais nous voici bien loin de Paris. Les bruits de guerre nous ont entraîné un peu loin, et notre plume a fait comme l’opinion publique, elle a franchi la frontière.
Tandis que les notes s’échangent et que les dépêches se croisent, le Sénat a discuté paisiblement une question de propriété artistique.
Il s’agit de savoir si les fabricants de pianos mécaniques, d’orgues de Barbarie et de boîtes à musique ont le droit de s’emparer des morceaux qui leur conviennent dans les œuvres des compositeurs modernes, et de les reproduire à l’infini, au mépris des droits des auteurs.
Un fabricant français, M. Debain, a payé fort cher ce droit de reproduction, et les Suisses nous envoient chaque jour des pacotilles de boîtes et de * tabatières qui jouent les airs nouveaux, romances, valses et quadrilles, sans l’agrément des malheu7 reux compositeurs. Ceux-ci, non-seulement ne reçoivent rien de ces contrefacteurs imprévus, mais entendent leur musique écorchée se vulgariser au détriment de leur fortune et de leur réputation.
La propriété intellectuelle est lente à établir ses droits, mais le jour n’est pas loin où les enfants d’un homme de talent n’en seront pas réduits à redouter la misère, alors que les œuvres de leur père serviront à enrichir autour d’eux tous ceux qui youdront bien les exploiter.
Quand aux planchettes et aux rouleaux garnis de pointes qui reproduisent la musique sous l’habile direction d’un artiste assez patient pour tourner la manivelle, nous n’y voyons, à vrai dire, qu’un médiocre inconvénienti
C’est une affaire de goût.
Dans quelques années, tout le monde en France ; sera musicien, et, dès que la généralité des Français connaîtra un peu de musique, il n’y aura plus besoin de réglementer les mécaniques : personne n’en voudra.
On dit que Paris est une grande ville ; il me semble plutôt que c’est la réunion de cent cinquante villages qui se sont rapprochés pour avoir plus de voisins, plus de bavardages et plus de ruisseaux. A Paris, les murs sont de verre, il est inlpossible de s’y cacher. On sait où vous demeurez, où vous allez le matin, ce que vous faites le soir.
11 n’a fallu rien moins que les armements de l’Autriche pour qu’on laissât respirer M. Émile Perrin, au moment où il joue une grosse partie.
C’est la faute des chroniqueurs.
> Mais aussi il ne leur reste à discuter que la littérature à une époque où on n’en fait plus, et que les filles de théâtre, au moment où il n’y en a pas une qui joue encore la comédie.
C’est de cette situation qu’il faut se tirer avantageusement. •
heureux encore quand la Prusse vient au secours du courriériste aux abois !
J’ai connu, l’année dernière, aux eaux d’Ems, une vieille comtesse douairière, que je voudrais bien revoir aujourd’hui , pour savoir ce qu’elle raconte.
Elle parlait alors de son beau-frère, qui était pourvu ’d’une abbaye commandataire; il portait la crosse et la mitre, ainsi que l’anneau d’améthyste. Cette dame professait les opinions littéraires de Tempereur François; ses écrivains favoris étaient le conseiller Paw et le pasteur Gessner; la baronne de Staël et la comtesse de Genlis étaient plus ou moins démocrates ; aussi n’a-t-elle jamais voulu lire une- ligne de leurs ouvrages.
Elle demandait comment MM. de X... avaient pu faire leurs preuves pour entrer dans l’ordre teutonique? si les barons de S... ont le droit de porter d’hermines au franc quartier d'azur?
Elle rêvait de lambrequins et de menu vair et était bien pénétrée de l’importance de la brisure en barre, ainsi que de la diffamation pour un aigle qui se trouve dépourvu de bec, pour un lion qui n’a pas d’ongles et pour un griffon mort-né, ce qui provient toujours, comme chacun sait, de la dérogeance ou de la forfaiture.
Et je me disais en l’écoutant aveb une compassion que je cherchais à déguiser par respect pour son
grand âge, je mp disais qu’il faudrait du canon pour, changer tout cela....
Les alarmistes sont encore les comiques les plus amusants de l’affaire.
« Pensez-vous que la France marchera ?
— Elle rfiarchera s’il le faut.
- — Cela ne vous inquiète pas?
— Nous avons des hommes et de l’argent pour vingt ans.
— Mais, enGn, supposez un bouleversement général....
— Pourquoi le supposerais-je?
— S’il se formait une nouvelle coalition?
— Elle n’a pas à se former, puisque ce n'est pas nous qui faisons la guerre....
— Mais si nous la faisions ?
— La coalition ne se formerait pas, parce qu’il n’y a pas de raison pour cela.
— Si une nouvelle armée des alliés se retrouvait sur ce champ de bataille aux environs de Bruxelles, cette plaine sinistre dont le nom seul fait l’orgueil de l’Angleterre?
— Eh bien î
— Que ferions-nous ?
— C’est bien simple.... Nous gagnerions la bataille de Waterloo.
Un de ces naïfs convaincus, comme ceux dont le vieux répertoire, depuis Regnard jusqu’à Dancourt, aimait à exagérer la sottise, félicitait un sourd-muet qui ne l’entendait point :
« Votre situation, disait-il, est pénible sans doute, maïs elle offre bien des avantages à l’étranger. Quand je vais seulement en Allemagne, je suis trèsembarrassé de me faire comprendre; tandis que vnus, en Espagne comme en Russie, en Turquie comme aux Indes, vous avez les mêmes facilités qu'en France !»
L’énumération, faite récemment au Corps légis-
latif, des libertés dont jouissent les journalistes français, m'ont rappelé le bonheur de ce sourdmuet; et, chaque fois que je saisis une feuillerde papier blanc, il me semble que je suis en Turquie et que je vais être assez heureux pour me faire entendre par gestes.
On a beaucoup frappé, dans les dernières discussions, sur la littérature actuelle; mais chaque peuple a la littérature qu’il mérite, et ce n’est pas notre faute si le gouvernement, qui, en 1865, a<^pensé en primes et en encouragements pour l’élevage des chevaux 1,877,000 francs, a consacré, dans la môme année, pour encourager les arts et les lettres, la forte somme de 216,000 francs!
1,877,000 francs pour la race chevaline, ce n’est pas trop, maïs 216 000 francs pour la race lettrée, c’est vraiment une orgie de prodigalité.
£st-ce à dire que la littérature a besoin pour s’élever de ces primes ofücielles? Non. Elle n’a besoin que de liberté. Il y aurait même économie à la laisser faire et à débarrasser le budget des manieurs de ciseaux et des inspecteurs de moralité.
Les gens qui s’obstinent à vouloir mener leurs enfants au théâtre et qui en demandent la possibilité à l’épuration des vaudevilles contemporains, me semblent inférieurs en moralité aux auteurs môme de ces débauches d’esprit.
Ceux-ci destinent leurs pièces aux personnes que l’ûge et la raison mettent à l’abri d’une corruption instantanée. Ne dirait-on pas que la pudeur et la vertu du public parisien tournent aussi facilement à l’audition d’un mot douteux qu’une jatte de lait où l’on verse une goutte d’acide? Conduisez vos filles à la promenade et allez au théâtre sans elles, tout le monde s’en trouvera bien. Menez même vos enfants aux courses qu’on encourage avec tant de prodigalité , et ne demandez pas aux écrivains l’intérêt de l’argent qu’on a donné aux chevaux. ' ■
Depuis que la publicité est divisée à l’infini, le métier d’écrivain n’a môme plus l’attrait de la célébrité à conquérir.'ba place que les journaux consacraient autrefois à l’étude et à la critique des livres, appartient aujourd’hui au compte-rendu des soirées et des bals. Une femme du monde arrive par la richesse et la variété de ses toilettes à une réputation à peu près égale à celle de Mme Sand — dans un autre genre. Il s’est même créé des feuilles spéciales qui sont les organes officieux de la sauterie et du raout; elles rendent compte des débuts dans le monde d’une ingénue qui sort du couvent, elles énumèrent les costumes; elles disent : «La marquise a parfaitement rempli son rôle de maîtresse de maison ; on l’a applaudie à deux reprises à la grande scène des sorbets 1 » '
LKS CiUS DE PAÜN.
On dirait qu’H s’agit de Mlle Fargoeil dans Dne pièce nouvelle.
Il s’imprime encore que M. de Florval conduisait le cotillon avec beaucoup de rondeur et d’entrain, comme on écrirait que Félix a rempli le rôle de Bevallan avec l’esprit et la gaieté ordinaires à cet artiste.
- C’est ici que le sourd-muet est en voyage. Il voudrait rendre ces vérités plus frappantes par les exemples qu’il aurait à citer et qu’il ne peut faire entendre que par gestes. S'il n’y a pas de mal à dire que la duchesse était admirablement vêtue et que la comtesse était en beauté, ces artistes de nouvelle création pousseraient les hauts cris si on se permettait de trouver leur cos’tume d’un goût douteux et leur fraîcheur sur le déclin. La vie privée commence où s’arrête la louange.
Jamais autant qu’aujourd’hui le monde n’a été un théâtre. C’était une image, c’est une réalité.
Ët les imprudents qui aiment le bruit de la ville et qui publient le programme de leurs soirées, ne voient-ils pas qu’ils finiront par des afûches 1
Pour ma part, je suis lassé de retrouver toujours les mêmes noms de femmes du monde et d’hommes à la mode dans tous les comptes rendus de bal ou de loterie ou de vente au profit des pauvres. On dirait qu’il n’y a que ces gens-là qui dansent.
Toujours elles I toujours eux I
' C’est comme la troupe monotone qui a, pendant dix ans, occupé le Vaudeville.
— On vient, disaient les gazettes, de recevoir une pièce nouvelle qui sera jouée par MM. Félix, Parade, Delannoy, Mmes Fargueil et Duplessis, en remplacement de la pièce nouvelle qui sera jouée par MM. Félix, Parade, Delannoy, Mmes Fargueil et Duplessis. On compte sur un succès; mais cependant l’administration a traité avec un auteur célèbre pour une comédie en cinq actes qui sera jouée par MM. Félix, Parade, Delannoy, Mmes Fargueil et Duplessis.
Cette concurrence des gens du monde a pris d’effroyables proportions. On ne sait plus qui mérite le mieux sa réputation de M. de Groisenoix, qui danse si bien, ou de M. Théodore Barrière, qui fait de si jolies pièces, et le public hésite entre Mme Rosa Bonheur, qui nous donne d’admirables peintures, et Mme la marquise de Trouville, qui verse le thé comme personne.
D’autre part, les critiques sont devenus rêveurs. Il arrive un moment où l’homme est avide de distinctions et d’emplois. Ermenonville ne suflit plus. Il se forme donc une ligue contre tous ceux qui pourraient arriver premiers d’une demi-longueur.
La conspiration du silence s’organise d’ellemême, et si la discussion devient forcée, on cherche les moyens de tourner la difficulté.
M. Sainte-Beuve, par exemple, a un petit cime-
tière de poche dont il se sert pour humilier le pré- sent an profit du passé. Quand un homme se révèle, M. Sainte-Beuve tire un mort de sa collection , et, avec cette clarté qui fait qu’en lisant un de ses articles on se croit à Londres, il prouve l’infériorité du vivant sur le défunt.
Quisque suos patimur mânes !
Cet exemple est suivi par tous les gens qui ont intérêt à faire le vide autour d’eux. « Môme à mes pieds, tu me gênes 1 > disait le tyran.
Et si on ne luttait avec énergie contre la troupe des infatigables faucheurs, la France ne trouverait bientôt plus un nombre suffisant de personnalités assez distinguées pour placer les distinctions dont elle dispose.
^ Donc, la littérature meurt sans avoir rien fait de mal; mieux vaut mourir innocent que coupable!
L’État dépense des sommes considérables pour réprimer les délits et les crimes, combien dépenset-il pour encourager le bien ? Il y a un prix Montyon à l’Académie „ un couronnement de rosière à Nanterre et quelques médailles de sauvetage ; mais, en réalité, il faut que le bien trouve en lui-même sa récompense. En cela, les éleveurs de chevaux sont encore plus favorisés que les gens vertueux.
La société qui s’en remet à la justice de Dieu pour glorifier les honnêtes gens, n’use point de cette
longanimité pour les natures perverses ; et en attendant le feu de l’enfer, elle met en mouvement ses gendarmes et ses geôliers.
Un des reproches les plus aigus qui aient été dirigés contre la petite presse, ç’a été sa légèreté.
«Plusieurs de ces journaux, a dit un orateur, ont été condamnés pour outrage à la morale publique. »
Ils ont été condamnés après avoir été lus sur épreuves et estampillés au ministère de l’intérieur. On a omis ce détail afin de n’ôtre pas obligé d’avouer que les mesures préventives ne couvrent point l’auteur d’un article et que le parquet n’entend pas céder le plus petit de ses droits à l’administration.
L’outrage à la morale publique est fcômme l’arsenic. M. Orfila avait trouvé de l’arsenic dans le corps de M. Lafarge, et aussitôt M. Raspail offrit de trouver de l’arsenic dans les barreaux du fauteuil de M. le président, dans les lunettes d’un juré et dans le tricorne du gendarme.
Il y a de l’arsenic partout, comme il y a partout de l’outrage à la morale publique.
Mais de même qu’il fallait brûler un sorcier de temps en temps, le glaive de la loi s’appesantit aussi par-ci par-là et attrape quelqu’un dans le tas pour servir d’exemple aux autres.
Le conteur d’anecdotes , condamné à cent francs d’amende, est privé de ses droits civils comme s’il avait violé et lacéré un enfant sur, le bord de quel-
que fossé. Dix lignes des chroniques de l’OEil-der.œuf, un fragment des contes de Voltaire, un alinéa de l’abbé Dulaurens, suffiraient à rendre l’auteur poursuivi incapable de faire partie d’un conseil de famille, et de profiter d’une quantité d’autres immunités, tel que d’étre garde national ou chevalier de la Légion d’honneur.
Il n’a plus de ressources que dans la réhabilitation. Au bout de trois ans, s’il a été bien sage, il peut être réhabilité. Voilà un bien grand mot pour un bien petit péché.
Voici un journaliste qui a commis une historiette graveleuse. Il y a de l’arsenic dans son affaire, c’est incontestable. Mais combien de fois a-t-il prêché le beau et le bien? Combien de lignes a-t-il écrites dans l’intérêt de ses semblables? Dans combien de circonstances a-t-il fait de louables efforts pour mériter l’estime de ses confrères et la reconnaissance de ses contemporains ?
Voilà ce qu’il faudrait compter avant d’envoyer un homme à la voirie»
L’habileté n’est plus seulement l’art de faire son chemin, c’est encore et surtout l’art d’échapper au déshonneur.
Que de gens frappés mystérieusement par des rancunes obscures! Que d’existences qui ontdéraillé parce qu’une main ennemie avait placé une pierre sur leur chemin ! - , - . ;
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LES ÉRIS DE PAON
Les habiles dissimulent le but vers lequel ils tendent. Ils pourraient, au besoin, prendre le costume des chambellans qui portent la clef dans le dos, et qui cependant ne se retournent point pour ouvrir les portes par derrière.
Cet uniforme m’a toujours paru être le dernier mot de la dissimulation.
« La terre est ronde, elle a la forme d’une boule, avec cette simple nuance qu’elle est légèrement aplatie vers les pôles. »
Eh bien I la terre a la forme de la cage de l’écureuil; les pôles sont plus nettement accusés, voilà tout; et la terre tourne comme la cage, et nous tournons comme l’écureuil.
De temps en temps l’humanité s’écrie ; Voilà bien du chemin de fait I et elle se remet à tourner comme par le passé.
Deux ou trois cent mille hommes restent chaque année sur les champs de bataille alors que la moitié de notre planète est encore inhabitée.
Les géographes ont à modifier la couleur de la délimitation des frontières sur un espace de deux ou trois millimètres, tel est le résultat du massacre.
Ne vaudrait-il pas mieux faire lire Voltaire aux Indiens et apprendre aux Araucans à jouer la comédie de société?
Mais l’homme est ainsi fait, que n’ôtant pas assez
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fort pour régner en maître sur sa boule d’argile, il s’amuse encore à gaspiller ses forces et à les semer à tous les vents.
Les Arabes ont des chameaux pour voyager et les transporter avec leurs marchandises ; ils n’ont rien de plus pressé que d’égorger par milliers ces précieux- auxiliaires de leurs travaux et d’empoisonner le monde de telle sorte qu’il y ait dix cholériques pour un chameau tué.
On nomme une commission sanitaire.
Les membres de la commission déclarent que c’est une coutume religieuse des mahométans.
Nous le savions.
Mais que faut-il faire?
Ah! oui, l’acide phénique. C’est tout. Allez-vous faire décorer ailleurs. ■
Y a-t-il rien de plus surprenant que l’impudence punissable de nos savants qui ont fait venir de la viande de porc infestée de trichines pour étudier à domicile la marche de la maladie.
Comment! sous prétexte de chercher les moyens de remédier au mal, vous le faites entrer, vous l’installez chez nous !
C’est à Alfort, je crois, qu'on a empoisonné deux • ou trois porcs et quelques lapins pour étudier la marche de la maladie.
On empoisonnera bien auSsi un chien, un chat et quelques’ oiseaux.
Qu’un lapin s’échappe et qu’ün oiseau s’envole, voilà les trichines acclimatées.
Et on veut que je prenne quoi que ce soit au sérieux, quand, autour de nous de semblables énormités s’accomplissent simplemenVavec calme, sans protestation ! •
Un économiste se promenait un soir au concert des Champs-Elysées; il voyait tout le public tourner sans cesse autour du kiosque où trône l’orchestre :
Si l’on installait ici, me dit-il, sept ou huit barres transversales fixées à un arbre principal, on pourrait utiliser toutes ces forces perdues et ces promeneurs nonchalants suffiraient à pomper de l’eau pour tout Paris 1
Sans nous plaindre de l’incurie de M. de Besselièvre comme d’un scandaleux gaspillage, nous aurons souvent à relever des cas plus sérieux où beaucoup de gens qui tournent sans cesse sur eux-mêmes feraient beaucoup mieux de tirer de l’eau.
A propos de l’immoralité des spectacles que les directeurs de théâtre offrent le soir au public désœuvré, trouvez-vous qu’il y ait au monde un tableau plus franchement indécent que celui dù champ de courses? Mêmes filles, mêmes jambes, même licénce — en plein soleil.