LA COMÉDIE DE SOCIÉTÉ
On se raconte en souriant dans le inonde parisien une aventure galante dont les détails sont assez piquants. Le lecteur y verra tout le parti qu’un comédien amateur peut tirer d’un bout de rôle...
Tout le monde sait que chacun veut avoir la comédie chez soi; c’est une rage, une fureur.
Un salon dans lequel Arthur n’a pas épousé Hortense n’est qu’un lieu banal de conversation, un attroupement de gens qu’on ne saurait classer.
LES CRIS DE PAÜN
Mme du.... a suivi le courant.
On a choisi deux pièces, on les a apprises, répétées, annoncées.
Les invitations, lancées de toutes parts, étaient pleines de promesses, le programme des plus attrayants....
Et le grand jour arriva enOn.
Mme du.... remplissait un râle important dans' une comédie en deux actes.
Parmi les amateurs qui devaient exécuter le c! efd’œuvre, se trouvait un jeune premier qui, malgré les brillants avantages dont la nature l’avait doué, voyait méconnaître et repousser son amour par la maîtresse de maison.
11 est bon d’ouvrir une parenthèse pour informer que la dame ne passait point poür une de ces vertus dont rhistoire conserve le souvenir.
Pendant les répétitions, le jeune homme avait pu s’enivrer de la grâce et des sourires de la châtelaine ; mais quand il lui dit à genoux combien elle avait
laissé de désordre dans son âme, Mme du se
leva, et, sans daigner lui répondre, elle abandonna l’amoureux en pleine génuflexion.
Celui-ci jura de se venger et attendit patiemment le jour de la représentation.
L’assistance était brillante et nombreuse.
Des hommes influents, de grands noms, de belles dames, la maîtresse de maison savourait d’avance son triomphe.
On frappa les trois coups.
Le rideau se leva.
A ce moment, un petit drame commença dans la coulisse.
< A vous, mousieur! dit la maltresse de maison qui attendait le moment de son entrée en scène.
— Madame, répondit le jeune premier, vous avez dédaigné les sentiments les plus ardents et les plus sincères....
— Ce n’est pas le moment d’en parler 1 Vos sentiments n’ont rien à voir avec le rôle que vous jouez....
— C’est ce qui vous trompe, je n’entrerai pas en scène si vous ne me permettez de vous baiser la main.
— Qu’à cela ne tienne, la voici.... Mais faites vite, pour l’amour de Dieu! Le public commence à s’impatienter. »
La première partie du premier acte marcha rondement, le succès fut vif.
Quelques minutes après, l’amoureux se retrouvait derrière un portant. >
ai5
« Je vous fais mon compliment, lui dit Mme du..., vous avez joué comme Bressant.... Mais c’est encore à vous.... prenez garde, vous allez manquer votre entrée. ^
— Je la manquerai, s’il le faut, madame, mais je ne reparaîtrai pas sur la scène, si vous ne permettez d’appuyer mes lèvres sur cette épaule adorée....
— Mais, monsieur, vous êtes fou l
— Je vous aime, voilà tout.
— Le public va s’impatienter..., entrez donc!
— Non, madame, je m’assieds ici, le cœur brisé.... Je resterai sur cette chaise, sans manger, jusqu’à ce que je sois mort de faim.
— Eh bien ! reprit la jeune femme en rougissant,
voici mon épaule.... » •
Le deuxième acte commença.
Mme du.... enleva avec beaucoup de délicatesse une scène d’ëmqtion.
Dans la salle, toutes les femmes brûlaient de Jalousie.
Tout à coup, la scène reste vide!
Mme dn.... se précipite dans la coulisse.
<« Eh bien ! monsieur, vous avez juré de m’arracher des larmes?
— Accordez-moi un rendez-vous ou j’abandonne la pièce.
Un rendez-vous?... eh bienl demain!
— Pas demain, tout de suite.
— Comment! tout de suite?
— Je demande à passer à vos pieds, dans votre loge, l’entr’acte tout entier.
— Dans ma loge!... jouez d'abord,... et nous verrons.-'
— Je ne jouerai que sur votre promesse formelle ...
— Je vous en prie , monsieur, mon succès de l’hiver dépend de celte soirée.... vous savez si je tiens à ces petits succès mondains.... Je vous implore, ayez pitié de moi!
— Il me faut l’entr’acte.
— Vous l’aurez?
— Votre parole?
— Je vous la donne. »
L’entr’acte dura trente minutes.
Au dénoùraenl de la pièce se trouvait la situatioa accoutumée.
Mme du..., sous les traits d'une jeune veuve, épousait le jeune premier....
Au moment où la jeune veuve tend la main à l’amoureux, èn disant : Je suis à vous ! — les invités furent légèrement surpris de voir les deux personnages éclater d’une sorte de rire nerveux et méphistophélique.
Vous voye?, lecteur, comme je le disais au commencement de cette causerie, tout le parti qu'un homme habile peut tirer de la comédie de salon.
Tous les hivers, les riches célibataires et les femmes libres dont les salons ne peuvent contenir
LES GRIS DE PAON
un grand nombre d’invités, donnent quelques bals dans les restaurants. .
Cette semaine, un bal a eu lieu aux Frères-Provençaux.
Qu’il lui soit beaucoup pardonné, car on y a beaucoup péché!’
Un détail amusant.
Trois jeunes actrices, d’un théâtre de genre, attendaient sur le boulevard l’arrivée d’un coupé qui devait venir les chercher à l’issue de la représentation.
A minuit et demi, un monsieur arrive en coupé de remise.
vSon équipage avait été accroché; il s’excuse auprès des dames, ouvre la portière de la voiture et fait monter les femmes. ^
Aussitôt le cocher se met en mouvement sans attendre l’ordre.
« Eh bien ! cocher, crie le mpnsieur, où allezvous?
— Dame! je vais là-bas.
— Où cela, là-bas?
— A la Préfecture.
— Et quoi faire à la Préfecture? f
— J’ai eru que c’étaient des dânaes que monsieur venait d’arrêter. >•
Les demandes de places pour la première représentation de la grande comédie d’Émile Âugier ont été si nombreuses, que la direction de l’Odéon a été obligé de faire imprimer des lettres, qu’on n’avait qu’à jeter à la poste pour exprimer l’impossibilité où elle se trouvait d’accorder ce qu’on lui demandait.
Quelques personnages marquants de la critique et de l’administration ont trouvé le procédé d’une politesse douteuse; mais comme M. de la Rounat fait sa dernière année de direction, il semble s’être peu inquiété de l’effet produit par ses circulaires.
Ah 1 quand on a Got et Émile Augier, quand on fait ajouter des rallonges à sa caisse, on se soucie peu du mécontentement de la foule 1
Et quel tracas sur le palier directorial 1 '
Un garçon de bureau barre le passage.
« Monsieur, il m*est défendu de laisser pénétrer qui que ce soit.
— Voici ma carie, faites-la passer.
— Monsieur vient-il pour affaires?
— Pas le moins du monde.
— Ni pour un billet?
— Pas davantage.
— Vraiment, monsieur n’a rien à dire d’important?
— Absolument rien.
— Alors vous pouvez entrer. »
Avez-vous rencontré quelquefois un de ces poseurs qui ont horreur du peuple et qui font la grimace quand ils frôlent une blouse?