POURQUOI IL N’Y À PLUS DE FÉES
— Ah ! qu’on était plus heureux au temps où il y avait des fées ! Chacun des désirs que formait alors un cœur bon et naif avait la chance de se réaliser. On croyait aux palais de porphyre, aux pavés de diamant, aux jardins enchantés. Le sol s’entr’ouvrait sur un coup de baguette pour engloutir les pervers, et le ciel était sillonné de chars légers et gracieux qu’enlevait un attelage de colombes et de papillons. . -
Les influences planaient au-dessus 4es nuages;
LES GRIS DE PÂON
on courait au secours de la reine captive, et le prince plus beau que le jour épousait la bergère Innocentité.
La dernière fée est morte le jour où a été détruit le dernier don qu'elle avait fait.
C’est du moins ce que j’ai lu dans un grimoire.
11 parait que la lutte engagée avant la création du monde entre les bonnes et les mauvaise fées avait à peu près épuisé cette sublime confrérie.
Les mauvaises fées qui survivaient purent alors s’en donner à cœur joie, et dotèrent l’humanité de tout ce qu’il leur restait de vices et de travers. Il paraît même qu’en vidant le fond du sac, elles eurent soin de l’agiter pour que rien ne fût perdu.
N’ayant plus rien à faire ici-bas, elles se mirent à errer à l’aventure, et s’égarèrent dans une planète morte et désolée d’où il est impossible de sortir quand on y est une fois entré.
Le prince de génies, qui était arrivé lui-même au dernier terme de son existence , s’y renferma avec elles, et tous attendent la fin du monde dans cet horrible désert.
Une bonne fée, la dernière, était cependant parvenue à se dérober à l’arrêt qui avait frappé ses sœurs. Elle s’était réfugiée dans un village nommé Lichtengarten, où se trouvait une jeune orphèline d’une beauté merveilluse.
La fée résolut de l'élever et de lui laisser, -si faire se pouvait, sa baguette et son pouvoir.
Cette jeune bile se nommait Bleuette et paraissait douée de toutes les vertus. Cependant, comme les autres enfants, elle était douée d’une grande sensibilité; le moindre détail lui emplissait les yeux de larmes, elle poussait de profonds soupirs et perdait le repos pour la plus petite contrariété.
La fée disait que le cœur de Bleuette était comme une pelote remplie de son où les épingles entrent sans effort; la différence était que le cœur de Bleuette saignait à la moindre piqûre.
Elle atteignit enfln sa seizième année ; c’est la que devaient commencer les épreuves.
« Mère, dit Bleuette à la fée, pourquoi Rose-Thé, Marguerite et Églantine semblent - elles prendra plaisir à causer avec les jeunes gens et à danser avec eux?
— Attends six mois, » répondit la fée.
Six mois après, Bleuette rencontra les jeunes filles en larmes parce que les amoureux en avaient épousé d’autres.
« Tous les hommes sont -ils donc menteurs comme ceux-là? demanda Bleuette.
— J’ai pensé, répondit la fée, que cette curiosité te viendrait, mon enfant. Voici un miroir dans lequel tu pourras voir chacun de ceux qui te parlera d’amour tel qu’il serait au bout d’un an. Va maintenant, tu es libre; tu peux te promener seule, et causer et danser avec qui bon te semblera. '
Le lendemain était la fête du village.
Un officier invita Bleuette, qui le trouvait fort beau. Celui-ci la fit asseoir sur un banc de gazon et lui déclara qu’il n'avait jamais rencontré une personne si admirable, et qu’il serait le plus heureux des hommes s’il pouvait lui plaire.
Bleuette tira son miroir de sa poche et elle aperçut l’officier, tout occupé de ses armes, de son cheval, de la parade, et ne faisant aucune attention, à elle.
« Merci ! » dit Bleuette, qui s’échappa en riant.
Et comme elle était à la fois effrayée et curieuse, elle pressa la fée de questions de toute sorte.
« Regarde, dit celle-ci, ce rayon de soleil qui,' passant à travers le feuillage, va éclairer le coin de la chaumière. Il semble que la petite table de chêne est incrustée de diamants, x}ue la chaise est semée de paillettes et que le rideau blanc renvoie
au plafond des jets éclatants de poudre d’or. Attends que le soleil se retire. Or, paillettes et diamants s’évanouiront tout à coup; la table paraîtra plus sombre et la chambre entière plus triste et plus désolée qu’auparavant. Comme fait le soleil, ainsi fait l’amour : il éclaire ce qu’il touche, mais il ne fait que passer, et l’ombre devient plus profonde au cœur qu’il avait envahi, la solitude plus terrible à l’âme qu’il avait illuminée.
Bleuette devint pensive et n’aborda plus ce sujet.
Un jeune homme magnifiquement vêtu l’aborda peu de temps après sur le chemin de la ville.
« Vos pieds sont si petits, lui dit-il, qu’il ne faut pas vous en servir pour marcher; votre teint est si blanc que l’air des champs lui sera ' fatal.
Si vous voulez m’écouter, je vous donnerai un appartement tendu d’étoffes précieuses, vous aurez un carrosse et des laquais ponr vous servir.
Bleuette regarda son miroir et vit des hommes de justice qui venaient enlever les meubles et les voitures pour payer les dettes du soupirant.
Elle fit une révérence moqueuse et s’éloigna sans répondre un mot.
Combien de fois elle fit cette épreuve, c'est ce que nous ne saurions dire; mais le miroir, lui montrant toujours la terrible réalité, désenchantait sa jeune âme et n’y laissait qué cendres et regrets.
La satisfaction de prévoir les douleurs de l’avenir lui semblait plus amère que l’ignorance ; elle se demandait si le malheur de ne le pas connaître n’était pas préférable au bonheur de les savoir.
Mai était revenu, et les fleurs avec lui et les chants d’oiseaux avec le feuillage.
Blouette voyait passer de sa fenêtre les jeunes filles joyeuses, laissant flotter leurs voiles au vent; elles allaient, vives et légères, à la promenade voisine, où les danses et les jeux réunissaient les habitants des environs.
Quand elle sortait et que les jeunes gens lui adressaient des compliments, elle ne riait plus comme autrefois ; elle souffrait de ne pouvoir egouter foi à leurs paroles.
L’illusion lui devenait chère et la réalité l’accablait; elle avait des rougeurs subites et des serrements de cœur qu’elle ne s’expliquait pas. Quand elle consultait le miroir, son visage exprimait l’abattement, ses yeux se remplissaient de larmes.
Une colombe qu’elle avait apprivoisée s’envola dans les bois ; Bleuette pleurait cette amitié per-
due, quand un chasseur, vint la 'lui rapporter. « Bleuette, lui dit-il, voici votre colombe que j’ai trouvée. Que me donnerez-vous pour cela? »
Elle lui tendit la main, qu’il serra dans' les siennes; et Bleuette, rentrant dans sa chambre, saisit le miroir et le jeta par terre en disant :
« Sois détruit, mauvais ami qui n’as jamais su mentir. »