L’HOSPITALITÉ
M. Scribe a fait aux montagnards écossais une réputation qui étonnerait certainement cette population aux jambes nues.
Il ne suffit pas de proscrire les bas de laine, de se draper dans une écharpe à carreaux, et de s’attacher une plume de coq sur la tête pour mériter la sympathie de toüs les voyageurs européens.
Un touriste qui f-apperait à la porte d’une chaumière écossaise et demanderait à dîner et à passer
la nuit sans bourse délier, serait fort mal reçu des montagnards contemporains.
Le voyageur tirerait alors de son sac de nuit la brochure delà Dame blanche et se ferait impitoyablement maltraiter par le paysan qui comprend tout juste le patois sâïon et fort peu le patois de l’Opéra- Gomique.
C’est ainsi que les librettistes écrivent l’histoire et que les compositeurs n’hésitent pas à leur servir de complices.
11 n’y a au monde qu’un peuple sérieusement hospitalier, c’est le peuple français.
Cette manie de l’hospitalité est même poussée si loin qu’elle constitue pour nous un véritable péril.
LES crus DE. PAON.
« A beau mentir qui vient de loin » , dit le proverbe.
Et le proverbe est si vrai qu’il semble qu’on ne vienne de loin que pour mieux mentir.
Le commerce parisien en sait quelque chose.
Les gens bien nés sont de tous les pays et il y a partout aussi d’honnêtes gens.
Seulement, le contrôle est plus difficile quand il y a une mer à traverser pour aller aux renseignements.
D’autre part, les étrangers sont, ou des gens trop riches ou des aventuriers.
La fortune et la prodigalité des premiers a rendu le champ fertile pour les derniers.
Je ne me défie que des étrangers qu’on ne connaît pas à leur ambassade.
' Des femmes plus ou moins titrées qui tombent un beau matin à Paris avec une suivante et qui prétendent avoir droit à leur entrée dans le monde et à la confiance des fournisseurs, sous prétexte qu’elles ont laissé un mari quelque part.
. Je voudrais voir le mari , quand cela ne serait que pour m’assurer qu’il n’est pas en carton.
' Les Parisiens ont cru au fameux serpent de mer et ils ne croiront jamais à un serpent de Seine. Pourquoi ?
Parce que le serpent de mer est un étranger !
LRS CRIS 'de paon.
II en est ainsi de tout.
Nous sommes envahis, supplantés par des gens qui sont nés au delà des frontières.
Nous tenons à leur donner une large idée de notre bienveillance et de poire hospitalité.
Nos cantatrices sont Italiennes ou Belges;
Nos banquiers sont Allemands;
Nos danseuses sont Florentines ou Napolitaines ; Nos opticiens viennent tous de la Lombardie; Nos tailleurs sont Anglais ;
Nos dentistes Américains;
Nos buveurs.... Polonais!
Avez-vous mal aux yeux?
l/oculiste est Prpssien.
Vous faut-il une pipe d’écume?
Le fabricant est Autrichien.
Faut-il raccommoder votre cheminée?
Le fumiste est Piémontais.
C’est pousser la manie de l’hospitalité jusqu’à l’injustice.
Et on ose nous vanter les montagnards écossais 1
Nous n’entendons parler que des princes russes, de Japonais, de grandes dames indiennes.
Autrefois, nous avions le faubourg Saint-Germain. Aujourd’hui, nous avons le boulevard Saint-Wagon.
Paris est une immense gare où chacun s’arrête au moins un instant.
( inq ans d’arrêt pour les uns.
Vingt-quatre heures pour les autres.
C’est une question de fortune quand ce n’est pas une question de jeu.
Il n’y a pas pour les résidents perpétuels de Paris de concurrence possible à soutenir avec les étran-
gers.
Il est vrai de dire que pour un certain nombre qui exploitent le prestige de l’inconnu, les étrangers font la richesse de Paris.
C’est un Russe qui a payé le premier une loge de quatre places cinq ou six cents francs.
C’est un Anglais qui a donné à une actrice un collier de cent mille francs.
C’est un Turc qui a jeté un diamant comme pourboire à son cocher.
En un mot, ce sont les gens de passage qui ont monté la vie à ce diapason anormal auquel on s’est peu à peu habitué.
Cet été, quand la Seine épuisée ne fournissait plus que quelques flaques d’eau, beaucoup de Parisiens se sont mis à boire des eaux minérales.
Ces eaux qui ne coûtent que cinquante centimes par bouteille, quand on les prend à l’entrepôt, se vendent un franc vingt-cinq centimes dans les restaurants.
Il en fallait trois bouteilles par jour, ce qui fait que des gens d’une fortune médiocre, comme le chroniqueur soussigné, ne dépensaient pas moins de CENT FRANCS d’eau par mois.
Je vois d’ici l’épouvante des braves gens de la campagne.
« Comment ferions-nous là-bas? disent-ils.
— Vous feriez absolument comme nous. »
Digilized by Googli
Paris est encore la ville où on trouve à vivre au plus bas prix.
Tout est prévu.
Ou voua-apprendriez à gagner beaucoup d’argent et à ne pas le garder.
Ou bien vous sauriez vous en passer.
Un de mes amis d'un département lointain me demandait comment peuvent faire les Parisiens pour avoir toujours de l’argent.
« Rien de plus simple, ai-je répondu, quand ils n’ont pas d’argent, ils s’en prêtent ! »
Et c'est ainsi que le niveau se maintient.
Après tout, personne anjourd’hui n’a le droit de ne pas espérer la fortune.
N’y a-t-H pas tous les ans cent ou deux cents individus qui reçoivent tout à coup un lot de cinq cent mille francs?
C’est à ce point que celui qui n’attrape que cinquante mille francs s’écrie volontiers :
' « Je n’ai jamais eu de chance. »
J’ai assisté au cirque des Champs-Ëlysées au tirage des obligations mexicaines.
Rien de curieux comme l’assemblée et comme le spectacle.
A la minute, un pauvre diable se trouve à la tête de vingt-cinq mille francs de rente ! '
Ainsi, en dehors du travail et de l’application à notre industrie qui nous donnent déjà de fortes chances d’arriver à une situation nons avons tous la facilité de nous en remettre au hasard.
Il n’y a pas de privilèges à la loterie....
Cn numéro en vaut cinquante.
Pour ma part, je donnerais volontiers deux cents mauvais numéros pour avoir le bon.
Vous voyez donc bien qu'il n’y a pas besoin d’en acheter des masses....
Et, dans les petites loteries de charité, que de rêves on a pour cinq sous !
Le Juif-Errant lui-même pourrait espérer avec ses vingt-cinq centimes de sortir enfin de la position précaire dont il jouit.
Si tout le monde n’a pas le gros lot, le jour où on le tire au sort,
Tl est bien certain que tout le monde l’a eu pendant un an.
On a joui réellement de cette fortune imaginaire. On a acheté une maison à volets verts avec une pelouse et un petit bois....
On s’y est installé avec sa famille.
Les enfants jouaient sur le gazon.
La petite fille faisait un bouquet.
Un lièvre passait dans le fond.
Une balle en a fait votre dîner....
Et pendant ce rêve de toutes les nuits, ce rêve possible, on a oublié bien des chagrins.
Que dis-je?
On a même respiré l’air embaumé du village où l’on croyait être !
Et le Chinois qui a payé son hachisch plus de vingt-cinq centimes n’en a pas autant pour son argent.