‹ Les cris de paon scandales du jour Aurelien SchollChapitre 18 sur 18 · HISTORIETTES · texte numérisé non relu

HISTORIETTES

Quand on s’envole, la nuit, dans un rêve, on se promet bien de s’envoler le lendemain. Il semble que ce soit une chose facile. Du pied, on repousse le sol, on s’enlève, on fend les airs, arbres et maisons ne sont que des brins de paille à enjamber, et l’on se dit ; « Comme c’est simple I retenons bien le procédé!* Je m’envolerai demain sur le boulevard et Aubryet sera surpris. »

Puis, on se réveille, et l’on ne s’envole pas. N’est-ce pas l’histoire de tous nos projets ?

Digilized by Goc^le

Un soir, il nous tombe du ciel une idée de drame ou de comédie; sur cette idée', nous bâtissons tout un avenir. Le succès est là ; après le premier, un autre, — et quand vient le moment de la réalisation, nous ne savons plus nous envoler !

Berlandier aperçoit MaquillarJ au café des Variétés, demande un bock et s’assied.

« Bonjour, vieux, qu’est-ce que tu fais ?

— Moi, rien.... je travaille.

— As-lu un volume, un drame?

— J’ai une idée.

— Écris-moi cela tout de suite.... Je me charge de l’édition. Je vais dimanche à Passy, je t’enlèverai une préface de Janin.

— Tu es donc bien avec Janin?

— Janin? Il a dit à Trousseau que si je n’allais pas plus souvent à Passy, cela le déciderait à revenir habiter Paris. Prête-moi donc un louis.... Je te mettrai de ma pièce de l’Ambigu à la place d’Anicet qui finit par m’embéter. »

A la sortie du jardin Mabille :

« Mademoiselle, vous offrirai-je une glace?

— Volontiers, monsieur.

— Gomment la voulez- vous? A la vanille?

— Non.

— Au café ?

— Pas davantage.

— Au marasquin?

— J’aimerais mieux une glace.... à l’armoire.

M. d’Enneiq^ avait promis un rôle* à une jeune actrice.

« Est-ce un jeune homme de parole, demandat-elle, ou un farceurl — Les deuxl répondit M. Hostein. »

M. de G.... passe pour un flâneur.

Il allait souvent en visite, dansces derniers temps,

Digitizod by Googte

chez une dame dont les mœurs n’ont rien de commun avec la langue allemande (qui n’est pas facile) .

« Défiez-vous de lui, dit-on à la jeune femme.

— Pourquoi donc cela? Il m’a déjà envoyé une belle paire de lampes....

— Ëh bien l 'c’est la première fois qu’il éclaire. »

On causait à Nohant du mariage de M. le comte ' de X.,., qni a soixante-cinq ans de maturité, avec une jeune fille à peine échappée du couvent.

Georges Sand posa cette question :

« Lequel des deux commet la plus grande sottise, du vieillard qui épouse une jeune femme ou de la vieille femme qui prend un jeune mari.

— Ma foi ! dit Alexandre Dumas fils, lorsqu’un vieillard prend une jeune femme, il doit s’attendre à tout; mais quand une vieille femme prend un jeune mari, elle ne doit s’attendre à rien.

B.... est un peintre de la grande école de ceux qui ne peignent pas.

LES GRIS DE PAON

Reftisé pour excès d’originalité, B.... a maudit son siècle et vit de l’air du temps.

Le lendemain de la mort de Sieurac, B.... faisait voir une montre que l’on avait connue au défunt. ' ;

« Pauvre garçon, disait-il, il a eu tout juste le temps de me donner sa montre et de me serrer la main.

— Il aura voulu faire le contraire, répliqua Brown..;. Son intention était de vous donner la main et de serrer 1a montre. »

Léon Gozlan faisait un voyage dans les Landes. Apercevant la population huchée sur des échasses, • Gozlan s’écria ;

« Voilà la famille d’Hippolyte Lucas.

n est certain que les engins de beauté sont devenus aussi nombreux et aussi puissants que les. engins de guerre.

Une femme se fabrique elle-même tous les matins ; et le soir, uné fois dans sa chambre,

Elle ôte ’«es fausses nattes et sa fausse queue,

Elle décolle ses sourcils,

Elle enlève son œil de verre.

Elle pose ses dents dans sa cuvette.

Elle quitte ses oreilles de cire, son cou d’albâtre et ses épaules d’ivoire ;

Elle dévisse ses pieds et ses mollets, pose'sa poitrine dans un fauteuil, ses hanches sur une chaise.... Puis elle se couche !

Le vaudevilliste X..., ayant reçu deux faisans, voulut les conserver pour le souper de la centième représentation de sa pièce Flore et Veauplimé.

Dix-sept jours suffirent....

Les convives sentirent que le gibier s’était un peu lassé d’attendre.

« Eh bien ! dit l’amphitryon à un chasseur éprouvé, comment le trouvez-vous?

— Suave 1 mon chien ne le mangerait pas, mais il se roulerait dessus. »

Il est question, pour la vingtième* fois peut-être, d’embrigader les chiffonniers de Paris. '

Une société traiterait avec eux à forfait et les chiffonniers deviendraient dés ouvriers comme les autres, payés à la journée, ou plutôt à la nuit.

Les gens spéciaux affirment qu’il y a six cent mille francs à gagner par an sur le chiffon de Paris.

Le chiffon manque ; on fait le papier avec de la paille et surtout avec du bois, ce qui le rend rude et cassant; et les fabricants de papier ne savent plus à quelle pâte se vouer.

On ne peut pas forcer la production du chiffon.

Le chiffon est le résultat de l’usage du linge, et la population d’un pays n’en donne qu’une quantité déterminée.

Cette quantité ne peut s’accroître que par une augmentation dans le chiffre des naissances.

Quand le papier se fabriquait uniquement avec du chiffon de chanvre et de lin, la cherté de cet ingrédient pouvait retarder le grand mouvement qui attendait la presse française.

Les chiffonniers ramassent dans l’Europe entière les vieux linges, les débris de tissus, qui, triés par

sortes, s’entassent che? les marchands de chiffons en gros.

Ce sont les Chinois qui ont introduit la paille dans la fabrication du papier ; le papier de Chine provient des fibres de bambou triturées.

Un Voltaire relié, qui, dans nos papiers vélins, pèse deux cent cinquante livres, n’en pèserait pas cinquante sur papier de Chine.

Plus nous allons, plus l’espèce humaine se voûte.

Le regard de l’homme s’abaisse vers la terre, son front s’incline sur la boue.

L’idéal n’est donc plus en haut ?

Cette déviation générale de la colonne vertébrale ne tient pas seulement à l’abrutissement univerr sel, l’usage de la canne y entre pour une forte part.

L’épée au côté donnait à l’homme une contenance noble et fière.

La tête se portait naturellement en arrière, et la main s’appuyait sur la garde, rejetant l’épanle, développant la poitrine, asseyant le bqste sur les hanches.

L’usage de la canne, qui nous est commun avec

l’orang-outang, fera insensiblement de l’homme un quadrupède.

Qu’est-ce que la canne? Une troisième jambe; et l’homme éprouve si vivement le besoin de rapprocher son front de la terre que, chaque jour, la canne diminue de longueur.

L’heure approche où il jettera ce jonc insuffisant et se mettra décidément à marcher à quatre pattes.

Qu’on nous rende l’épée, ou dans cent ans nous aboierons.

L’acteur comique P..., a manqué une excellônte occasion de se marier avec une jeune fille charmante à tous égards, mais distinguée surtout par le développement étrange de ses pieds.

L’artiste lui rendait sa visite empressée ; il portait un immense bouquet qui représentait une soirée d’appointement.

Le premier mot qu’il eut soin de dire en entrant, ce fut : « Mademoiselle, vous aimez les fleurs, j’en mets une botte.... à vos pieds. »

La jeune fille se leva frémissante et lui dit : c Monsieur, des bottines me suffisent !

Et l’acteur, congédié, descendit l’escalier en murmurant : des bottines de fleurs 1

= GtRTRUDE.

Saintes est une jolie petite ville de la Charente- Inférieure, à quelques lieues de Rochefort. On y arrive par une bellé et large avenue que coupe brusquement un pont suspendu d’un aspect assez élégant. De chaque côté de l’avenue s’élèvent des maisons iieuves,^ bien bâties et à plusieurs étages. La vieille ville se compose de rues tortueuses qui se lient les unes aux autres, compie les fils d’une toile d’araignée. Les quais offrent aux habitants

une charmante promenade. Ce n’est qu’à Rochefort que les eaux de la Charente, étroite et limpide en cet endroit, sont devenues, dans un lit plus large, vaseuses et d’un jaune safran.

De l’autre côté de la rivière s'étendent, à perte de vue, des prairies d’un vert tendre coupées ^à et là de bosquets touffus et humides.

Saintes montre avec orgueil aux . étrangers les ruines de ses arènes et sa cathédrale de Saint-Eutrope. Le long des quais et de l’avenue s’étalent des hôtelleries en nombre prodigieux. La grànde affaire de Saintes, c’est le passage des messageries. Les diligences de Nantes et d’Angoulême, d*une part, et de Bordeaux, de Mortagne et de Royan, de l’autre, viennent déjeuner, dîner et souper à Saintes, où la table d’hôte semble achever en paix sa longue et honorable carrière.

Le l" octobre 1850, à quatre heures du soir, on signala à l’entrée du pont la diligence de Paris, qu’on aurait aussi bien pu appeler la dil^nce de Tours, car déjà le diemin de fer, qui va aujourd’hui jusqu’à Bordeaux, évitait aux chevaux la moitié de . leur route. Enfin, — de Paris ou de Tours, — la diligence arrivait. Les cinq chevaux aux croupes fumantes entraînaient la lourde machine. Le postillon faisait claquer son fouet de droite et de gau- ' che, et le conducteur semblait tout joyeux de l’idée du gigot prochain.

On s’arrêta. Les voyageurs.descendirentpour reconnaître leurs effets. Un colonel 'retraité, deux marchandes de nouveautés qui venaient de faire à Paris ce voyage annuel après lequel on affiche grand déballage, un pianiste qui infestait à époque fixe les. départements de ses concerts, et trois ou quatre bourgeois ou propriétaires de plus ou pioins d’iipportance se hâtèrent vers le bureau.

Pe la banquette un jeune homme dlescendlt, la casquette sur l’oreille, un bâton à la main, la pipe aux dents. On lui jeta un sac de nuit et une boîte plate en bois blanc : c’était tout son bagage.

— Monsieur, l’hétel de la Couronne?

— h’hâiel du bateau à vapeur, mon bon monsieur!

— Les Trois Étoiles, monsieur!

— A la reine d’Angleterre / , ,

— Au Grand Cond4 1

Les voyageurs promettaient à toutes les servantes de descendre chez leur patron, ce qui n’empêchait pas les cris et les sollicitations de continuer.

Le jeune homme de la banquette s’adressa à un garçon d’écurie :

— Madame Duvivier, demanda-t-il, demeuret-eUe toujours sur la route de Pons?

— Oui, monsieur, tout au commencement.... , en face le gros mârroanier.

— Merci.

Ët il se mit en route en sifflotant.

Après un quart d’heure de marche, il tourna à droite et s’arrêta bientôt devant une claire-voie peinte en vert qui fermait un petit jardin tout frisé de chèvrefeuilles et de clématites, de dahlias et de tournesols.

« C’est bien là, » murmura-t-il de l’air d’un homme qui se défie de l’accueil qu’il va recevoir.

Après une courte hésitation, le jeune homme sembla se décider. Il souleva le loquet qui fermait la porte et s’avança dans le jardin. En quatre ou cinq enjambées, il se trouva sur le seuil de la maison, — une petite maison haute d’un étage, large de trois fenêtres.

« Qui demandez-vous? cria-t-on de l’intérieur.

— Madame Du vivier ! »

Une vieille femme parut, son tricot à la main, ses lunettes sur le nez. Elle était vêtue d’une robe d’étofle foncée; un fichu à carreaux était jeté sur ses épaules; ses cheveux gris s’enfonçaient sous un de ces bonnets tuyautés comme on n’en trouve plus que sur les vieilles têtes des vieilles provinces; et comme cette visite inattendue avait brusquement interrompu son travail, madame Duvivieravaitpassé derrière son oreille une interminable aiguille à tricoter.

« Eh bien , qu’est-ce que vous me voulez , mon ami ?

LES C£US DE PAON

— Comment, marraine, tous ne me reconnaissez pas? > demanda le jeune homme.

La vieille recula deux pas " en joignant les mains.

« Est-il Dieu possible ! s’écria-t-elle.

— Eh oui!... Bernard Durand, votre filleul.

• — Entre donc, mon ariii, entre.... que je t’embrasse et que nous causions. »

Le jeune homme parut visiblement soulagé. Il embrassa la vieille d’assez bonne grâce, et la suivit dans la pièce du rez-de-chaussée. Il plaça sa boite et son sac de nuit sur une chaise, son bâton dans un coin et jeta les yeux autour de lui.

La salle où il se trouvait semblait être le salon de réception de madame Duvivier. Un fauteuil en velours d’Utrecht, six chaises de noyer, une grande table ronde bien cirée et bien frottée, — et surtout une immense armoire'garnie de fourrures, en étaient les principaux meubles. Sur la cheminée, une pendule d’albâtre avec des serpents en cuivre aux quatre coins s’épanouissait entre deux vases peinturlurés. Les vases avaient été soigneusement recouverts de cylindres de verre, afin de protéger contre la poussière deux bouquets de fleurs artificielles qui dataient du directoire.

Au cêté droit de la cheminée, une miniature encadrée de bois noir représentait tant bien que mal un officier de grenadiers. Au côté gauche, la croix

LES GRIS DE PAON

de la liégion d’hopneur, ^cadrée comme le portrait devait lui servir de pendant.

Quelques lithographies, pompeusement décorées du nom de tableaux (à cause des cadres) par madame Duvivier, s’étalaient sans vergogne sur la tapisserie fanée. C’étaient autant d’épisodes des guerres de l’empire. La galerie se terminait par une apothéose de Napoléon avec des officiers d’état-major dans les nuages.

Un gros chat, pelotonné sur un tabouret fixait sur Bernard Durand ses yeux débonnaires. ,

« Tu dois avoir faim, mon pauvre enlant, dit madame Duvivier. Attends, je te vais faire une omelette, et pendant ce temps-U tu pourras commencer à dîner d’un restant de poulet.... »

Bernard Durand ne dit pas non. Madame Duvivivier le fit passer dans la cuisine, et la bonne vieille s’empressa de lui mettre un couvert et d'étaler sur la table les petites richesses de son buffet.

— Ah çà, comment donc te trouves-tu à Saintes? Depuis la mort de ta pauvre mère (ici madame Duvivier leva les yeux au ciel), je n’ai pas eu de tes nouvelles. Si je m’attendais à voir quelqu’un, ce n’est certainement pas toi. Que fais-tu? Gagnes-tu bien ta vie?

« Ma foi, marraine, je la gagne tout juste; mais comme je n’ai jamais roulé sur l’or, je me contente de ce qui me vient. J’ai étudié longtemps à l’Ecole

Digilized by GoogI

des beaux-arts, puis chez deux ou trois maîtres, et maintenant je fais des tableaux du mieux que je puis, et on me les achète quelquefois. On appelle ça « être peintre. »

Madame Duvivier, qui battait des œufs dans un plat de terre rouge, ralentit les mouvements de sa fourchette.

« Tu fais le portrait des gens riches?

— Non, je me suis donné au paysage.

— Tu peins des campagnes?

— Oui, marraine, des arbres, des moutons, des rochers, des vaches, des moulins, — et généralement tout ce qui concerne mon état.

— Une drôle d’idée que tu as eue de prendre ce métier-là... Ton père était un si brave homme! »

Bernard se mordit les lèvres pour ne pas rire.

« Que voulez-vous, marraine, on fait ce qu’on peut! Et vous?

— Moi, mon ami, depuis la mort de mon pauvre Duvivier, je ne pouvais plus me souffrir dans mon débit dé tabac. Je l’ai donné à bail à m’ame Sangeon pour mille francs par an qu’elle me paye. Duvivier avait acheté cette maison avec une vigne qui est par côté et que je te ferai voir tout à l’heure. Je me suis donc retirée ici avec ma pauvre Gertrude, et. Dieu merci ! nous vivons à notre aise avec les mille francs du débit de tabac et ma petite retraite de veuve d’officier.

Le nom de Gertrude avait embarrassé le jeune peintre. Il tournait et retournait dans sa tête une question qui lui semblait difficile à faire.

Gertrude était la fille de madame Duvivier. Bernard ne se la rappelait guère qne comme un souvenir de sa première enfance ; mais il n’avait pas oublié que la pauvre fille était devenue imbécile dès l’âge de sept ans, à la suite d’une frayeur.

Madame Duvivier posa l’omelette sur la table. Bernard se versa un grand verre de vin de Saintonge, puis, de l’air d’un homme qui se souvient :

« Mais, au fait! s’écria-t-il, où est-elle donc, Gertrude?

— Ah! dès qu’elle a vu un étranger, elle est montée dans sa chambre. Ça ne sera rien. Elle s’habituera à te voir. Une belle fille, va! Je peux bien dire qu’il n’y en a pas beaucoup de si gentilles dans le pays. Et des yeux! et des cheveux! et une peau! Seulement, pas de tête, pas de tête du tout! Depuis que cette vache l’a renversée dans le pré à M. Fornas, on peut bien dire que la petite n’a pas su ce que c’était qu’une idée. Innocente comme au jour qu’elle est née, vois-tu... C’est peut-être un bien. C’est le bon Dieu qui l’a voulu pour qu’elle s’en aille tout droit au ciel...

Mme Duvivier essuya deux larmes qui lui sillonnaient le visage, et Bernard jeta un morceau

de jambon au matou, qui lui avait posé ses deux pattes sur la cuisse.

« Allons, mon enfant, reprit la bonne femme, il faut voir à t’installer un lit là-haut. Je te garderai le plus longtemps possible.

— Marraine, je resterai une quinzaine de jours avec vous, si vous le permettez ; puis je m’en irai parcourir la Vendée et la Bretagne.

— Comme il te plaira, mon ami. J’aimais bien tendrement ta pauvre mère et je l’aimerai bien aussi. »

Mme Duvivier embrassa de nouveau son filleul, et comme le repas était terminé, elle le précéda dans l’escalier de bois qui conduisait au pre • mier étage.

Le matou les suivit en ronflant. '

Bernard Durand avait vingt-cinq ans, les cheveux noirs, taillés en brosse, les yeux vifs et interrogateurs. Il plaisait au premier abord par un air de

franehise et d’audace répandu sur toute sa physionomie. Sa voix, ses gestes, ses allures disaient cette inaltérable bonne humeur qui, aux jours de misère, devient souvent de l’énergie. Bien des fois, à Paris, il avait déjeuné d’un petit pain et d’un gros calerpbour. Sa voix , moqueuse et voilée , ne manquait pas de charme, et sa petite taille, sa vivacité, sa pétulance lui donnaient un air enfantin qui appelait la sympathie.

« Tiens , dit Mme Duvivier en poussant une •porte, voilà la chambre que tu habiteras. Je vais te mettre des draps blancs et te donner des serviettes. La fenêtre ouvre sur la vigne. Il y a quelques arbres fruitiers, vois-tu, et là-bas, aux espaliers, des pêches délicieuses. Je te ferai goûter de tout cela. A gauche, ' c’est le potager. 11 faut de tout dans une maison* Ce petit coin-là est pour les poules. J’y ai fait mettre une claire-voie parce qu’elles abîmaient les parterres. Allons, fais ta toilette, voilà du savon, puis nous ferons le tour de la propriété.

— Avec plaisir, marraine. Vos rosiers embaument !

— Ah damel fit la bonne vieille avec satisfaction, on est à bon air, ici. Ce n’est pas comme à Paris. »

Bernard , la main, appuyée sur la fenêtre , promena son regard sur les campagnes environnantes et aspira avec délices les senteurs Apres des prairies. •

Quand il se retourna, il aperçut, — debout sur le seuil de la porte, -- la plus charmante fille que le soleil eût éclairée pour lui , une beauté invraisemblable et qu’on aurait crue échappée de ce bois aux environs d’Athènes, où Shakspeare a placé Titania.

Muet d’étonnement et d’admiration, Bernard tourna la tête vers sa marraine, comme pour l’interroger.

« C’est Gertrude, dit celle-ci. Elle commença à s’apprivoiser. ^ N^aie pas peur, ma fille, {youtat-elle, c’est mon filleul.... Bernard. 11 était ton ami quand tu étais petite. 11 va rester quelques jours avec.nous. Allons, viens l’embrasser.

Gertrude entra lentement, les yeux baissés, les mains jointes. Bernard put l’examiner à son aise.

Comment cette admirable créature avait-elle pu naître de cette vieille femme et de cet officier de grenadiers dont le portrait était accroché à la cheminée du salop? Quelle race avait pu pousser cette fleur merveilleuse? De quelle sève était nourrie cette noire et riche chevelure sous les profondeurs de laquelle se détachaient ce front pur et blanc, ces tempes immaculées? Par quel prodige enfin cette vierge idiote semblait-elle être le modèle de la grâce et de l’harmonie?

A ces réflexions, qui se succédèrent rapidement dans son esprit, Bernard sentit son cœur se serrer.

et ce fut avec un respect presque religieux qu’il embrassa Gertrude.

Le lendemain, il commença son portrait. Il y travaillait deux heures chaque jour, puis il allait courir les campagnes, demandant à chaque paysage une page pour son album.

Gertrude l’accompagnait souvent dans ses excursions. Bernard lui avait acheté une corde à sauter, et Gertrude aimait à courir jusqu’à perdré l’haleine. Quand elle se sentait trop essoufflée et près de tomber, elle venait toute rose, la bouche entr’ouverte , le sein soulevé , se jeter dans les bras de Bernard, qui la posait doucement sur l’herbe.

Gertrude ne pouvait plus se passer de lui. Chaque matin, dès que sa mère avait flni de l’habiller, elle allait frapper à la porte de Bernard jusqu’à ce qu’il s’éveillât.

Le peintre se tournait dolemment dans son lit.

« Voilà! voilât ma petite Gertrude, disait-il.

— Lève-toi! » criait impérieusement celle-ci.

LES GRIS DE PAON

Un matin que Bernard avait eu plus de peine que de coutume à s’arracher de son Ht, Gertrude vint l’appeler deux ou trois fois. Le peintre sortit enfin; mais Gertrude, qui le guettait, — tapie contre le mur, — lui appliqua un vigoureux soufflet, — et s’enfuit.

Après l’avoir longtemps cherchée dans la maison et dans le jardin, madame Duvivier finit par la trouver au fond de la vigne, blottie dans un buisson et tout en larmes.

« Je ne sais vraiment pas, dit Mme Duvivier à son filleul , ce qui travaille cette petite. Depuis que tu es ici, c’est un vrai démon. >

La bonne vieille attira sa fille sur son sein et l’embrassa.

« Ne pleure pas , mon enfant , lui dit-elle avec douceur, c’est oublié. »

Gertrude se dégagea des bras de sa mère. Elle considéra un instant Bernard en pleurant. Celui-ci lui tendit la main. Gertrude se jeta à son cou et colla ses lèvres froides sur les lèvres du jeune homme.

Bernard se sentit pâlir. Un frisson lui passa de la tête aux pieds, et il rendit ses baisers à Gertrude.

Celle-ci fut bien vite consolée, et on alla se mettre à table.

C’est là surtout que la triste inflrmité de Gertrude se manifestait dans toute son horreur. Elle ne quit-

Digilized by Goc^le

tait pas les plats de l’œil. Bile suivait avec une convoitise bestiale les morceaux qui ne lui étaient pas destinés. Aussi fallait-il qu’elle Itit toujours la première servie, sans cela elle se servait elle-même, et Dieu sait comment. Mme Duvivier avait eu toutes les peines du monde à lui apprendre l’usage de la fourchette. Gertrude mangeait avec une gloutonnerie repoussante. Elle avait ces secousses de tête qui suivent les mouvements de la mâchoire chez les chiens et semblent se jeter au-devant du morceau qui ne vient pas assez vite.

• S’il y avait sur la table un gâteau ou toute autre espèce de friandise, Gertrude commençait par les dévorer, et ce n’est qu’après avoir fini qu’elle se décidait à manger de la viande et du pain. En un moi, elle avait les instincts de la brute et rien de civilisé, rien d’humain.

Bernard ne pouvait la voir qu’avec un serrement de cœur. Il n’était pas sans connaître et sans s’expliquer toute l’impression que la jeunesse et la beauté de Gertrude avaient causée sur ses sens. Cependant il n’osait pas trop s’arrêter à cette pensée, et quand elle se présentait à son esprit, il haussait les épaules, et se disait à lui-même : « Allons donc! est-ce que c’est possible? »

Il évitait ordinairement de regarder Gertrude manger; mais cherchant un remède à l’ardeorde ses baisers , il ne la perdit pas de vue ce matin-là,

r ^itized by >. OOgle

et sortit de table plein de dégoût , presque effrayé.

Il prit sa boîte et ses pinceaux. Gertrude le regardait faire.

« Tu sors? demanda-t-elle.

— Oui, je vais jusqu’aux Trois Amandiers.

— Moi aussi. »

Elle prit son large chapeau de paille.

« C’est un peu loin, la chaleur est étouffante....

— Ça ne fait rien.

— Mais voyez donc marraine, quel soleil !

— Allons, emmène -la, dit Mme Duvivier, pour faire voir que tu lui pardonnes.

— Avec plaisir alors; partons. »

Mme Duvivier les accompagna jusqu’à la porte du jardin et les regarda s’éloigner tous deux.

C’est singulier, pensa-t-elle, Gertrude lui parle. Elle commence à avoir un peu de mémoire; elle a retenu le nom des couleurs.

La pauvre mère sentit ses yeux se mouiller, et elle murmura de nouveau une prière que bien des fois elle avait faite :

« Mon Dieu, voilà si longtemps que je n’ai que la moitié de ma fille, ne me la rendrez -vous pas tout entière avant que je naeure? »

Une petite rivière, ou plutôt un ruisseau qu’on appelle le Ciron, et qui va se jeter dans la Charente, forme un lac en miniature au pied du plus charmant monticule de la Saintonge. Rien ne manque à l’encadrement de ce bassin limpide, où frétillent de petits goujons tout resplendissants d’émail et d’argent. La colline est sillonnée de petits filets d’eau qui s’échappent d’étage en étage et entraînent jusqu’à la Charente les feuilles tombées, de façon à conserver au bassin toute sa pureté. Les peupliers et les saules qui l’entourent conservent jusqu’à l’hiver une verdure vivace et printanière. C’est cet endroit presque féerique qq’on appelle les Trois Amandiers, bien qu’on n’en ait jamais vu que deux.

C’était une des journées les plus chaudes de la saison.

Pas un souffle n’agitait le feuillage', pas un nuage ne troublait la bleue monotonie de l’ho-

Digitr OOg e

LES GRIS DE PAüN.

rizon. Le sol desséché semblait désespérer de la pluie.

En arrivant au pied -de la colline, Bernard se débarrassa de sa veste de coutil et s’étendit paresseusement sur riierbe. Gertrude s’assit à côté de lui; elle jeta son chapeau de paille et dénoua ses cheveux pour les rejeter en arrière.

Bernard admirait silencieusement les longues tresses qui se jouaient autour de Gertrude.

« Il fait chaud, dit-elle.

— Je crois bien, flt Bernard, les pierres étouffent.»

Gertrude dégrafa son corsage et l’ouvrit brusquement. Le mouvement qu’elle fit mit à nu dans toute leur blancheur son cou et sa poitrine.

Bernard ferma les yeux pour se punir d’avoir trop vu , et , accablé par la chaleur et par la marche il tomba dans un assoupissement plein de rêves....

Il lui sembla que Gertrude le regardait. Le voyant endormi, elle se déshabillait lentement, et s’avançant jusqu’au bord du bassin, elle agitait l’eau du bout de son petit pied. Elle hésitait , faisant un pas sur le sable, puis reculait tout à coup avec effroi. Familiarisée enfin avec la fraîcheur de l’eau elle se plongeait avec délices dans le lac, où de grandes rides allaient en s’élargissant autour d’elle....

Une sauterelle verte à ailes bleues qui vint faire une halte sur le front de Bernard interrompit son

Digilized by Googli

rêve; il se tourna de l’autre côté, mais il fut réveillé brusquement par une sensation de froid suivie d’un éclat de rire.

Il se secoua et aperçût Gertrude, blanche et nue, qui le contemplait en lui passant ses cheveux mouillés sur la figure. L’eau roulait encore en perles brillantes sur ses épaules et sur son sein.

«Tu t’es doncbaignée? demanda-t-iltoutéperdu‘».

Gertrude fit un mouvement de tête pour répondre oui.

« Mais tu avais bien chaud.... si tu allais être malade ?

— Non, dit-elle.

— Habille-toi vite, reprit Bernard, si on venait, nous serions grondés.

— Tu es mon mari, fit l’idiote.

— Habille-toi donc , petite malheureuse, s’écria le peintre avec colère; habille-toi, où je m’en vais s’écria le peintre avec colère; habille-toi, où^e m’en vais tout seul. *

Il se leva et fit quelques pas.

Gertrude le saisit par le bras, et se dressant dans son éclatante nudité :

« Tu me laisses? demanda-t-elle avec douleur.

1 . A çewt qui trouveront quelque analogie entre cette scène et l’un des principaux chapitres de l'Affaire Clémenceau, nous répondrons que notre nouvelle a été publiée pour la première fois en 1860. Par conséquent. ... {Note de l’auteur.)

LES GRIS DE PAON. 315

— Non , répondit Bernard en passant une main devant ses yeux, non, je ne te laisse pas,; mais, pour l’amour de Dieu, habille-toi ! »

Gertrude obéit. Quand elle eut repris ses vête^ ments, il fallut la peigner.

« Prends bien garde,! lui dit Bernard, à ne pas raconter à ta mère que tu t’es baignée, f..

— Je ne dirai rien.

— Est-ce bien sûr, que tu ne diras rien?

— Tu es mon mari, répéta Gertrude.

— O Jean-Jacques I » pensa Bernard , qui était philosophe, comme on a pu le voir.

Les cheveux de l’idiote eurent tout le temps de sécher en chemin, et madame Duvivier ne s’aperçut de rien.

Bernard se retira dans sa chambre et sê mit à songer. L’image de Gertrude le poursuivait. Il la voyait toujours si belle, si divinement vierge l

Les sentiments les plus opposés luttaient dans son cœur. Il se représentait toute l’infamie d’une séduction si facile. 11 se rappelait l’accueil qu’il avait reçu de sa bonne vieille marraine, dont il mangeait le pain; puis il oubliait tout pour ne plus voir que l’éblouissante splendeur que cette Ève candide avait étalée à ses yeux. Gertrude l’aimait, d’ailleurs. Elle l’aimait autant qü’il lui avait été donné d’aimer.. Le déshonneur n’est-il pas une convention? Et qui sait si l'amour ne rendrait pas

LES GRIS DE PAON

à Gertrude ce qu’on accident lui avait enlevé? si ses facultés endormies ne se réveilleraient pas? si cette chrysalide, secouant son engourdissement, sa torpeur, .ne reviendrait pas. à la vie, complète et régénérée?

La Voix de madame Duvivier, qui l’appelait pour dîner, vint arracher Bernard à ses réflexions.

Gertrude était déjà à table et regardait attentivement le buffet. Cette fois, Bernard évita de laisser tomber les yeux sur elle pendant qu’elle mangeait. Madame Duvivier demanda comment s’était passée fa promenade. Bernard lui répondit vaguement et avec distraction; cependant il lui sembla que Gertrude rougit quand sa mère parla du lac et du Ciron,

Après le dîner, madame Duvivier, assise sur le seuil de la porte et son chat à côté d’elle, se mit à tricoter en prenant le frais. Bernard fumait sa pipe ,dctns la grande allée qui séparait la vigne blanche de la vigne rouge. Il marchait avec plus d’agitation que de coutume. Gertrude le suivait pas à pas.

« Écoute, Gertrude, lui dit le peintre, viens avec moi par ici.... et comprends bien ce que je vais le dire. »

Bernard lui prit la main.

« Tu trembles, dit-elle,

— Ce n’est rien. Ecoute-moi. M’aimes-tu?

— Oui.

— Eh bien, ce soir quand tu entendras sonner dix heures à Saint-Eutrope.... Mais sauras-tu compter les heures ?

— Oh? oui.

— Tu regarderas si ta mère dort, et si tu la vois bien endormie, tu descendras tout doucement, comme tu sais le faire, quand tu veux guetter quelqu’un.... »

^ Gertrude fit signe qu’elle comprenait.

« Je t’attendrai sous la tonnelle. Nous ferons une promenade de nuit, veux-tu ?

— Oui.

— N’y manque pas, et surtout prends bien garde. Si ta mère s’apercevait de quelque chose, je partirais, et tu ne me verrais plus....»

L’idiote n’avait pas perdu un mot de ce que lui avait dit Bernard.

« Je compterai les heures, répéta-t-elle, et je viendrai. »

Bernard l’embrassa et reprit sa promenade.

A huit heures, madame Duvivier, dont le travail avait été interrompu par les approches de la nuit, rentra chez elle et alluma une lampe de cuivre.

« Gertrude! cria-t-elle, il faut se coucher, mon enfant.

— Au dixième coup de cloche, lui répéta Bernard.

— Oh ! je viendrai » affirma Gertrude.

Bernard l’accompagna jusque dans la cuisine, où madame Duvivier était occupée à ranger son vaisselier.

« Vous vous couchez déjà, marraine?

— C’est l’heure, mon ami. Tôt couché, tôt levé, la vie n’y perd rien.

— Allons, bonsoir.

— Bonsoir, mon enfant. Attends un peu que je

t’embrasse. » •

La bonne vieille regarda son filleul avec atten-, drissement.

« Je songe à ta pauvre mère, lui dit-elle. Comme elle serait heureuse, ici, avec nous, si le bon Dieu nous l’avait laissée! Ce sont toujours les bons qui partent. C’est moi qui ai fait son mariage. Quand tu es venu au monde, elle t’a embrassé la première et moi la seconde; ton père n’a été que le troisième.... Enfin, il ne faut pas que je songe à tout ça, parce que je ne finirais pas de bavarder. Les vieilles gens aiment tous à causer, vois-tu. Tu as bien vu, au moins, que je ne manquai s jamais de lui porter des fleurs au cimetière. Je lui ai fait une petite chapelle, et tous les ans, le jour de sa fête, je lui change sa couronne d’immortelles. Pauvre Madeleine! je l’aimais tant.... »

Madame Duvivier essuya deux larmes qui sillonnaient ses vieilles joues sans couleur, mais d’un mat solide et d’une santé vertueuse.

Digilized by GoogI

« Allons, reprit-elle, bonne nuit, mon enfant. Je t’aime bien, toi, aussi, va! Et tant qu’il y aura du pain chez ta marraine, tu peux être bien sûr de n’en pas manquer. »

Bernard était profondément ému. Il avait oublié l’atelier, les camarades et les lazzi de la rue de l’Ouest.

Il monta dans sa chambre, et prenant sa tête entre les mains, il pleura abondamment.

La cloche de Saint-Eutrope sonna la demie après neuf heures.

Il se leva, et s’armant de résolution, il prit son sac de nuit, sa boîte à couleurs et son bâton de voyage. Il alluma sa pipe et descendit; mais au lieu de se diriger vers la tonnelle, il enjamba la palissade et se trouva sur la route.

Le ciel était parsemé d’étoiles; la lune se levait derrière les peupliers qui bordent la Charente; la prairie exhalait l’âpre. et délicieuse senteur des regains....

C’était une de ces nuits qui font aimer la vie.

Bernard se mit bravement en route. Son cœur battait violemment. Au détour du chemin, il jeta un dernier regard sur la maison de sa marraine, regard plein de larmes et d’amour. Tout à coup il fit un pas en avant. Il lui avait semblé voir une ombre blanche traverser la vigne. L’image de Gertrude sortant du bain passa devant lui comme un

LES GRIS DE PÂON

fantôme. Il eut un moment d’hésitation; mais faisant un brusque retour sur lui-même :

* « Non! ce serait trop lâche 1 » dit-il.

Il tourna promptement le coin de la route, pressa le pas — et disparut....

Page 1