CHAPITRE IL
Si nous nous proposions de remplir en son entier le vaste cadre ouvert par ce titre, un volume entier aurait peine à suffire à la tâche. Commençons donc par délimiter nettement le sujet, en excluant les farceurs, les charlatans, les saltimbanques, les chanteurs en plein air, les industriels et petits marchands nomades, bref, tout ce qui rentre dans une des catégories spéciales déjà traitées.
En dehors de ces catégories, il existe un grand nombre de figures populaires qui échappent, par leur variété infinie, à toute classification, mais qui ont pour centre et pour lien la rue. Nous allons essayer de réunir en galerie ces physionomies éparses. Avons-nous besoin d’ajouter que, même dans ces limites, nous n’avons aucunement la prétention d’être complet? Il est impossible de l’être en un sujet aussi fourmillant et dont les frontières demeurent tellement vagues et flottantes, qu’on peut toujours, à volonté, les rapprocher ou les élargir.
Il nous paraît difficile de remonter plus haut que le seizième, ou, tout au plus, le quinzième siècle. Au delà, nous marcherions dans les ténèbres, et notre récolte serait bien maigre, à moins de nous arrêter à des personnages comme sainte Geneviève, dont la popularité fut telle dans Paris,
sauvé par elle de la famine et protégé contre les terreurs de l’invasion des Huns, que la foule la suivait partout en la bénissant ; comme le philosophe Abeilard, devenu si célèbre par son enseignement, que « la foule des rues, jalouse de le contempler, s’arrêtait sur son passage », écrit son biographe, M. de Rémusat, et que, « pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes, et les femmes écartaient leurs rideaux, derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre » ; ou enfin comme maître Albert le Grand qui, lorsqu’il vint professer à l’Université de Paris, réunit une si grande multitude d’élèves autour de sa chaire, qu’il dut la transporter en plein air, sur la place qui, aujourd'hui encore, s’appelle de son nom place Maubert.
Mais de pareils noms sont trop graves pour que le respect nous permette de les comprendre dans notre musée pittoresque.
Dès nos premiers pas, nous rencontrons les fous en titre d’office, êtres difformes et grotesques, presque toujours des nains, vêtus de pourpoints tailladés aux couleurs voyantes, coiffés du bonnet aux longues oreilles et agitant la marotte, leur attribut essentiel et caractéristique (fig. 49). Ce n’étaient pas seulement les rois, mais aussi les grands seigneurs, quelquefois même les évêques, qui possédaient des fous en titre d’office : les uns simples idiots, avortons contrefaits ou grimaçants dont on s’amusait comme d’un jouet, comme d’un chien, d’un singe ou d’un perroquet ; les autres, espèces de philosophes badins et cyniques, aux reparties mordantes, aux épigrammes hardies, auxquels tout était permis sous le couvert de leur titre et de leur costume.
Plusieurs passages de nos vieux conteurs prouvent que les fous couraient souvent la rue et nous les montrent mêlés à diverses scènes populaires. Était-ce un fou de cour que ce
Seigni Joan dont Rabelais nous conte une anecdote si souvent répétée, en le qualifiant de « fol insigne de Paris, bisaïeul
Fig. 49. — Fou en titre d’office, miniature d’une Bible en jrançois du XV* siècle.
de Caillette d ? Ce devait être, du moins, un fou en titre d’office, puisqu’il portait la marotte. On sait par quel jugement, digne du roi Salomon , Seigni Joan débouta de sa ré-
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clamation saugrenue un rôtisseur du Petit-Châtelet qui voulait faire payer à un faquin la fumée du rôt dont il avait assaisonné son pain. Par-devant le cercle des badauds assemblés, maître Seigni Joan ordonna au faquin de tirer de sa gibecière un tournois Philippus et le fit sonner avec sa marotte sous le nez du rôtisseur, en décidant avec gravité que la fumée du rôti était dûment payée par le son de l’argent (fig. 50).
Nous ne nous arrêterons pas à Caillette, ni à Triboulet, fous de Louis XII et de François Ier; ni à Brusquet, bouffon non moins illustre, dont les bons mots et les bons tours, plus ou moins authentiques, ont excité l’admiration de Tabourot, l’auteur des Bigarrures, de G. Bouchet, l’auteur des Serêes, et de Brantôme ; ni à Sibilot, le fou d’Henri III ; ni à l’Angely, le fou du prince de Coudé et de Louis XIII ; ni à quelques autres bouffons d’ordre secondaire. Mais nous nous arrêterons davantage à maître Guillaume et à Mathurine, moins généralement connus, et qu’on surprend plus d’une fois, dans nos vieilles chroniques, donnant la comédie en plein vent.
Maître Guillaume avait succédé à Chicot, illustré par Alexandre Dumas, comme fou d’Henri IY, à peu près à l’époque où celui-ci conquérait définitivement son trône. Ses saillies étaient fort appréciées par le cardinal Du Perron, qui s’est fait son historiographe dans le Perroniana, et l’avaient rendu tellement populaire, que son nom était passé en proverbe, et qu’on prit l’habitude de lui attribuer sans cesse des mots qu’il n’avait jamais dits et des écrits dont il n’était pas l’auteur. Le nombre des opuscules satiriques, des libelles et pasquils plus ou moins hardis ou facétieux qu’on a fait courir sous le nom de maître Guillaume, surtout après sa mort, est très considérable. II débitait lui-même par les rues des plaquettes et feuilles volantes, comme celle dont parle
l’Estoile à la date du 18 avril 1609 : « Maistre Guillaume vendoit ce jour, sur le pont Marchant, la permission octroiée par lettres de Sa Majesté au capitaine Marchant pour la construction et parachèvement dudit pont. Ce placard de maistre Guillaume est d’une feuille imprimée, où la moitié, pour remplir la feuille, est de guilleminerie, c’est-àdire de glose et invention de ce grand personnage, qui me l’a vendue ung sol, comme aux autres. » L’Estoile parle encore ailleurs de cette habitude qu’avait maître Guillaume de colporter par les chemins des fadaises et balivernes de son cru, ou mises sous son nom : cc J’ai baillé ce jour (16 septembre 1606) à maistre Guillaume, de cinq bouffonneries de sa façon, qu’il portoit et distribuoit lui-même, cinq sols, qui ne valent pas cinq deniers, mais qui m’ont fait plus rire que dix sols ne valent. »
C’est là sans doute ce qui donna l’idée de lui attribuer tant d’opuscules facétieux.
Maître Guillaume, ex-apothicaire du Louviers, frappé à la tête, lors de la prise de cette ville sur les ligueurs en 1591, d’un coup de pertuisane qui accrut ses dispositions à la folie, était devenu à Paris le jouet du populaire, spécialement des pages et des laquais, cc ces fléaux du genre humain, » comme dit Scarron, que cc le diable s’amusait à créer pendant que Dieu créait les anges, » disait maître Guillaume lui-même. Entre eux et lui, c’était une guerre à mort. Il répondait à leurs niches et à leurs quolibets par des coups de bâton et ne sortait jamais sans cacher sous son habit un cotret gros et court, qu’il appelait son oisel, et dont il les assommait, tout en criant au meurtre à pleine voix.
Plusieurs écrits satiriques ont également été publiés sous le nom de Mathurine, qui n’était pas moins populaire que celui de maître Guillaume. On dit que lorsque Henri IV, en 1594,
prit enfin possession du Louvre, il vit accourir à lui, en entrant daus le palais, la folle Mathurine, qui n’avait pas quitté la demeure royale et qui venait en saluer le nouveau maître. Elle appartint surtout à la reine Marie de Médicis. Il en est souvent question dans 1 % Journal de Jean Héroard, où on la voit en rapports familiers avec le petit dauphin, qui devait être Louis XIII. Elle ne se gênait pas davantage avec Henri IV, qui la faisait quelquefois dîner avec lui pour s’en amuser (1).
C’était une pauvre créature naturellement folle aux trois quarts (elle avait été guérie, dit Tallemant des Réaux, mais imparfaitement) et à qui l’on passait beaucoup de choses. Quoiqu’elle reçût une pension de la cour et qu’elle trouvât moyen de vendre sa protection, ce qui lui permit de faire très bien élever son fils, qui acquit une brillante réputation de joueur de luth, sous le nom de Blanc-Rocher, elle s’habillait comme un Carême-prenant. On la voyait aussi courir les rues en costume d’amazone, avec le chaperon, l’épée et le pourpoint. Son accoutrement, sa laideur, ses manières et sa figure bien connue attroupaient le monde : ce Passant par les rues », lui fait dire l’auteur d’une plaquette contemporaine, les Essais de Mathurine, « les enfants clabaudent après moi : < i Aga, Mathurine la folle ! »
Vers la même époque aussi, c’est-à-dire en 1590, pendant le siège de Paris, une pauvre femme nommée Claudine épouse d’Antoine Piat, potier, très belle et dans la fleur de l’âge, « étant devenue folle de l’appréhension des temps et de la misère commune, couroit les rues de Paris, et cepen-
(1) Sur ces licences de Mathurine, on peut voir le Journal d’Héroard (9 juin 1604); le Journal de l’Estoile (19 septembre 1596), etc. Quand le roi fut frappé par Châtel, il crut d’abord que c’était Mathurine, et s’écria : <r Au diable la folle ! elle m’a blessé D ; ce qui semble indiquer que Mathurine poussait parfois les privautés envers Henri IV jusqu’aux coups inclusivement.
Fig. 50.
Seigni Joan et le rôtisseur du Petit-Châtelet. D’après le tableau de M. Comte, 1863
dant chantoit des psaumes continuellement, faisoit les plus belles et ardentes prières à Dieu qu’il étoit possible ; ... toutefois, disoit une infinité de folies, crioit après les moines, les reprenant de leurs vices ; taxoit les idolâtreries et su- * perstitions (dont elle étoit souvent battue et fouettée), disant qu’elle avait vu un grand homme au ciel, tenant un coutelas, qui lui avoit dit qu’elle allât dire à Mme de Montpensier qu’elle ne se fardât plus et au légat qu’il fît la paix. »
Quelques années après, en 1605 et 1606, Claudine était remplacée dans les rues de Paris par un a fol de Béarnois », qui allait haranguer le peuple dans tous les carrefours contre les huguenots. L’Estoile n’a pas manqué de recueillir aussi dans sa galerie la bizarre figure de ce prédicateur en plein vent, dont toutes les menaces de fouet et de prison (car on craignait qu’il n’excitât des soulèvements dans la foule) ne pouvaient contenir le zèle. II continua longtemps à battre le pavé, mais le chroniqueur ne nous apprend pas ce qu’il devint ensuite (1).
Les rues de Paris abondaient alors en originaux de tout genre. Maître Pierre Dupuis, <r archifol en robe longue, » ainsi que l’appelle Bruscambille dans ses Paradoxes, <r perclus d’esprit, » dit Régnier qui a prononcé en courant, dans sa sixième satire, le nom de Pierre Dupuis comme celui d’un personnage assez connu pour que tous ses lecteurs saisissent l’allusion au vol, arpentait la ville du matin au soir, en jaquette grise, un de ses pieds chaussé d'un chapeau en guise
(1) Le fol de Béarnois eut des successeurs. Lagniet a représenté l’un d’eux, qui devait être un perruquier, en inscrivant au-dessous de son passage le quatrain suivant :
Laissant ses peignes et outils, Ce prédicateur lunatique Transporté d’un zèle bachique Prêche les grands et les petits.
de soulier. Nicolas Joubert, sieur d’Angonlevent, lequel se qualifiait prince des Sots et se montrait plus glorieux de ce titre que le roi du sien, était une personne illustre et considérable en son genre. Le jour du mardi gras, il faisait la joie de Paris en prenant la tête du défilé grotesque des Sots et des Enfauts sans Souci, tant que cette promenade ne fut pas défendue, et en entrant par la grande porte du théâtre de l’Hôtel de Bourgogne. Dans le procès qu’il soutint contre les comédiens qui voulaient lui contester ce privilège, il faut citer surtout le plaidoyer prononcé un jour de mardi gras, ainsi qu’il convenait, par son avocat, maître Nicolas Peleus. Il traita son client tout à fait sans façon, avouant qu’il cc étoit né et nourri au pays des grosses bêtes, que c’étoit une tête creuse, une coucourde éventée, vide de sens comme une cane, un cerveau démonté », le reste à l’avenant; mais il gagna son procès, et c’était le principal.
Angoulevent se croisait dans les rues de Paris avec un personnage qui se qualifiait Y Archi-Sot, pour se mettre audessus de lui et lui disputer la principauté dont celui-ci était si jaloux. Un poète du temps a chanté la lutte entre le Prince des Sots et l’Archi-Sot, et il décrit ce dernier en vers dignes du sujet :
Il a, premièrement, les sourcils retirés,
Les yeux plus que les chats et les fous égarés, '
Le front noirement jaune, où la crasse s’écaille,...
Le rire aussi plaisant comme est une grimace D’un petit marmiton que son maître menace,
Le nez long et petit, par le bas raccourci, ...
Ridé par tous endroits, comme les fruits de Tours Qu’on fait, pour conserver, cuire dedans les fours,
Farineux et cendreux comme ces vieilles figues Dont tous les Provençaux se rendent si prodigues Sur le port de Marseille, ou cent fois plus vilain,
Flétri, crasseux, ridé, que n’est un parchemin Qui, depuis trois cents ans, rôde les auditoires Des sédentaires cours et des ambulatoires...
Il porte assez souvent un bas d'étame gris,
Un manteau de vinaigre...
Lorsqu’il a quelquefois son chapeau sur l’oreille,
Il s’écoute marcher et se mire à merveille ;
Il retourne la tête, et, de trois en trois pas,
Pour regarder ses pieds, porte ses yeux en bas,
Quand il a bien marché d’un côté de la rue,
Regarde son chapeau et, de deux en deux tours,
Le montre à ses amis du côté du velours ;
Se panade à plaisir...
'Une des pièces dirigées contre le Prince des Sots : la Sur-
prise et fustigation d’ Angoulevent, et par l’archi-poète des
Pois pilés » (on voit que M. Gagne a eu des précurseurs), est adressée « au comte de Permission d. Encore un nouvel original de la rue, et plus curieux peut-être qne les précédents.
Bluet d’Arbères, lequel prenait le titre de comte de Permission , était un bizarre personnage qui avait été jadis au duc de Savoie, et qui, vêtu de boccadin incarnadin , la plume au chapeau, l’épée au flanc, le poignard à la ceinture, colportait, comme maître Guillaume, des baliverneries pour vivre. Sur les feuilles volantes ou les livrets d’une douzaine de pages, souvent illustrées de bois grossiers, qu’il débitait à tout passant, il y avait des sentences, des prières, composées, ou du moins signées par lui, en galimatias amphigourique et presque inintelligible. 11 n’avait pas publié moins de cent quatre-vingts de ces morceaux, précieusement numérotés dans l’ordre de leur impression. Quand il en eut un nombre respectable, il en forma un recueil, qu’il publia en l’an 1600, sous ce titre prolixe que je copie en entier, parce qu’il donne une idée du personnage, mieux que tout ce que l’on en pourrait dire :
Recueil de toutes les œuvres de Bernard Bluet d' Arbèr es, comte de Permission, chevalier des ligues des treize cantons