LES CUIS DE PARIS
suisses , et ledit comte de Permission vous avertit qu il ne sait ni lire j ni écrire, et ri y a jamais appris, mais par V inspiration de Dieu et la conduite des anges, et pour la bonté et miséricorde de Dieu; et le tout sera dédié à haut et puissant Henri de Bourbon, roi de France, grand empereur Théodose, premier fils de l’Église , monarque des Gaules , le premier du monde par la grâce, bonté et miséricorde de Dieu; le premier jour de mai 1600.
Ces extravagances, devenues rarissimes, sont fort recherchées des amateurs, qui se les disputent au poids de l’or et dont le grand désespoir est de ne pouvoir les réunir toutes. Un recueil très incomplet est monté à 500 francs en 1816, à la vente de Mac-Carthy ; à quel prix monterait-il maintenant?
Bluet d’Arbères ne se contentait pas de vendre ses productions sur le Pont-Neuf, il les distribuait aussi dans les maisons et en faisait des présents aux grands personnages dont il voulait provoquer les générosités : cc En a été imprimé 2,000 et ont été tous donnés, » nous apprend-il lui-même
en une note de son Premier livre d’ Oraison; cc il n’en reste
que 12. » Il a pris soin de supputer fort minutieusement les profits de ce petit commerce, en dressant, dans l’un de ses livrets, la liste, fort récréative, des libéralités qu’il a reçues. En tête doit figurer le souverain, qui lui donnait 100 livres de gages, sans préjudice des cadeaux particuliers; mais on y trouve aussi Jacques Le Roy et son don : cc 2 écus et une rame de papier ; » M. de Créqui, cc 4 écus 1/2 en cinq fois ; » M. de Beauvais-Nangis, cc un bas de chausse de soie » ; M. de Cenamy, cc une bouteille d’huile pour sa salade » ; un grand seigneur de la cour, pour une pistole fausse, etc. Tout compte fait, et en retranchant sans doute la fausse pistole, le comte de Permission, que sa folie n’empêchait pas de calculer exac-
temeiit et même de tirer double mouture d’un même sac, finit, en récapitulant les dons de ses Mécènes, par trouver un total de 4,000 écus.
S’il faut en croire le Tombeau et Testament de Jeu Bernard de Bluet d' Arbores, le comte de Permission serait mort en 1606 : apprenant que la peste faisait de grands ravages, il résolut de désarmer la colère de Dieu par la prière et par
un jeûne complet de neuf jours. Le soir du sixième jour, s’é-
tant rendu au cimetière Saint-Etienne, il y tomba en faiblesse et y rendit Taine. Ce trait final est touchant dans sa folie et prouve que le pauvre homme était capable de dévouement (1).
Sous Louis XIII et pendant les premières années du règne de Louis XIV, les rues de Paris ne chômèrent pas plus de figures pittoresques que sous Henri TV. Le savant mathématicien Vaulesard, avec son chapeau graisseux, sou pourpoint sans un bouton, <t ses souliers éculés, » dit Naudé, « ses chausses trouées, son linge noir comme la cheminée, sa barbe de côté, son nez ensanglanté, ses mains crasseuses, » croisait Maillet, le poète crotté, squelette vêtu de haillons, en contemplation devant les rôtisseries de la rue de la Huchette, avec sa mine austère, ses yeux hagards, ses cheveux en désordre, sa taille haute et convexe, ou le parasite Montmaur, passant à cheval et piquant des deux en voyant l’aiguille de l’horloge voisine marquer midi. Cyrano de Bergerac, son long nez au vent et sa grande rapière lui battant les jambes, donnait une poignée de main au capitaine d’Artagnan, et regardait en haussant les épaules le peuple des
(1) Le comte de Permission ne nous appartenait qu’en sa qualité de personnage courant les rues. Nombre d’érudits et de bibliographes se sont longuement occupés de lui. Pour les renseignements sur ses œuvres, il faut surtout li:e Ch. Nodier ( Bulletin du bibliophile , de nov. 1835); P. Lacroix (Ibid., 1858 et 18.^9) ; O. Delepierre, Histoire littéraire des fous , 1860, in-8° ; J.-C. Brunet, Mantttl du libraire etc.
Frondeurs s’attrouper en tumulte autour de Broussel et du coadjuteur.
Neufgermain (fig. 51), le a poète hétéroclite de Monseigneur, frère unique de Sa Majesté », avec sa grande barbasse et son épée au côté, comme un gentilhomme qu’il était, rencontrait au Cours Dulot en domino noir à languettes, en soutanelle de même couleur et en bottes troussées, demandant l’aumône aux gentilshommes pour aller boire et se laissant donner des croquignoles à un sou pièce. Ces deux illustres confrères en Apollon se reconnaissaient au passage et s’arrêtaient l’un l’autre pour se réciter réciproquement : celui-ci, son dernier sonnet en bouts-rimés ; celui-là sa pièce à Godeau, dont chaque vers, suivant l’usage de l’auteur, se terminait par une syllabe du nom du destinataire. Le bonhomme Rangouze, portant d’un air affairé à quelque grand personnage un exemplaire de ses Lettres héroïques , composé de feuillets sans pagination, qu'il pouvait toujours arranger de telle sorte que le volume commençât par la lettre adressée au gentilhomme dont il visait la bourse et eût l’air d’avoir été fait spécialement pour lui, heurtait au passage le poète Sibus, maigre, chétif, vêtu d’habits râpés, rasant les murs, faisant de grands détours pour éviter les rues où demeuraient ses créanciers, et gagnant le Pont-Neuf pour y aller vendre aux Orphées de la Samaritaine ou chanter lui -même incognito quelque méchant couplet de sa façon.
Et cependant, parmi les petits marchands ambulants qui parcouraient la ville du matin au soir, le peuple s’attachait en riant aux pas d’un crieur de noir à noircir , fagoté de la façon la plus pittoresque et annonçant sa marchandise, qui n’était guère pour lui qu’un prétexte, avec force quolibets, gausseries et chansons : <c C’est Jean Robert, » se disaient les badauds l’un à l’autre. Jean Robert était devenu un personnage populaire, une célébrité de la rue. On lui
prêtait des traits fictifs et des mots apocryphes, comme à Matlmrine, à maître Guillaume, à Brusquet ; comme un peu plus tard, dans une autre sphère sociale, au maréchal de Roquelaure. Les anecdotes facétieuses dont Jean Robert était le héros plus ou moins authentique ont laissé trace dans le Càevrœana et dans une rarissime estampe de Jacques La-
Fig. 51. -- Louis de Neufgermain, poète; d’après Brebiette.
gniet, dont l'œuvre est si précieux pour l’étude des mœurs familières et de la vie en plein veut au dix-septième siècle. Bien plus, témoignage éclatant de sa popularité, Jean Robert, s’il fallait en croire un érudit historien de Paris, aurait donné, dès le règne de Louis XI V, son nom à une rue, qui ne l’a perdu qu’en 1851 ; mais nous avouons n’oser accueillir cette flatteuse hypothèse, et regarder comme beaucoup plus vrai-
semblable, avec M. Louis Lazare et autres, que cette rue ait été baptisée par un simple propriétaire.
Le marchand de cirage avait fini par devenir un type symbolique, et son nom était, pour ainsi dire, passé en proverbe, comme ceux de Guéridon, de Jacqueline, de la Martingale, de la Guimbarde, etc., à peu près à la même époque (1). Dans la collection Fontette, à la date de janvier 1649, au-dessous du portrait satirique du capitaine Picart, à la fois capitaine, lieutenant, sergent, caporal et anspessade dans les milices de la Fronde, représentant typique du bourgeois parisien, opposant et batailleur, qui figure déjà en 1623 dans les Estats tenus à la Guernouillière , sous le nom de Capitaine général des guerres de Paris , nous avons vu une estampe de Ganière, représentant Jean Robert enrôlé à la guerre de Paris. Jean Robert est évidemment ici comme le synonyme de Jacques Bonhomme, le symbole et la représentation du petit peuple parisien. Courbé, sale, piteux, vêtu de loques, il est lamentable à voir avec son long nez morveux, son grand feutre à plumet déchiqueté, et tout son attirail militaire, la flamberge dans laquelle il s’embarrasse les jambes, l’énorme mousquet sur l’épaule et la fourche à la main, dont il se sert comme d’une canne (fig. 52).
Si nous voulions aborder maintenant la grouillante fourmilière des bohémiens, des gueux et mendiants, soldats plus ou moins authentiques revenus estropiés de la guerre, hôtes de la Cour des Miracles, qui chaque matin débordaient de
leur repaire sur la grande ville comme un flot immonde,
nous serions bien vite submergés. Lagniet a pourtraicturé tout au long, dans ses Vies des gueux , cette poui lieuse armée de cagous, marcandiers, millards, rifodés, galots, coqnil-
(1) Sur ces personnifications burlesques de types populaires, on peut voir une longue note dans le deuxième volume «de nos Contemporains de Molière , p. 235- 23G.
tards, malingrenx, piètres, orphelins, convertis, sabouleux, hubins, polissons, drilles, narquois, francs-mitous et courra uts de boutanche.
Qu’on nous permette seulement de rappeler en quelques
Fig. 52. — Jean Robert, marchand de noir à noircir. D'après Gérard Audran.
XVIIe siècle.
lignes le gracieux souvenir de la Esmeralda du dix-septième siècle, de cette Liance ou Léance, dont Tallemant des iiéaux nous a tracé le portrait et conté sommairement la vie : « C’est une grande personne, y> dit-il, <( qui n’est ni trop grasse, ni trop maigre, qui a le visage beau et l’esprit vif ; elle danse admirablement. Si elle ne se barbouillait point,
elle serait claire-brune. Au reste, quoiqu’elle mène une vie libertine (vagabonde, sans règle), personne ne lui a jamais touché le bout du doigt. » Elle portait un poignard à la ceinture, dont elle faillit un jour frapper Benserade pour un geste indiscret. Mme la Princesse et beaucoup de grands personnages s’intéressaient à Liance. On la fit peindre par Beaubrun, et Gombauld composa pour elle des vers. Le Chevrœana en parle avec plus d’enthousiasme encore que Tallemant des Ré aux : « La première fois que la fameuse Léance, Égyptienne de Châtellerault ou de Chartres (Tallemant dit : de Fontenay-le-Comte) , fut vue à Paris, elle fit un bruit extraordinaire, parce qu’elle n’avait alors que seize ans, que les traits de son visage étaient réguliers, qu’elle avait les yeux brillants, les dents admirables, la taille grande et qu’elle dansait parfaitement bien. Les plus illustres familles de la robe l’envovaient chercher, et toutes les dames lui donnaient la main pour apprendre d’elle leur bonne aventure. Les peintres eurent la curiosité de faire son portrait et de l’étaler, et tous nos poètes, sans en excepter les plus sérieux et les plus célèbres , firent pour elle des stances, des élégies ou des madrigaux. » Chevreau lui-même en composa quatre; et il en cite un, qui débute naturellement par ce vers :
Beau chef-d’œuvre de la nature...
On lui faisait des offres brillantes pour la retirer d'un genre de vie et d’une société où elle devait se trouver mal à l’aise : mais elle n’y voulut pas entendre : « Sans ma danse, disait-elle, mon père, ma mère et mes frères mourraient de faim. » Enfin, ajoute Tallemant, ce on la maria à un des mieux faits de la troupe. Ce faquin s’amusa avec quelques autres à voler par les grands chemins , et fut
amené prisonnier à l’Abbaye, au faubourg Saint-Germain. Elle sollicita de toute sa force et de telle façon que le roi ^envoya quérir le bailli, qui lui fit voir les charges. Le roi dit à Liance et à ses compagnes : « Vos maris ont bien la mine d’être roués. ï> Ils le furent, et la pauve Liance, depuis ce temps-là, a toujours porté, le deuil et n’a point dansé. »
Liance n’est pas, à proprement parler, une figure de la rue, et les dernières années du règne de Louis XIV étaient peu appropriées à ce genre de célébrités vagabondes et familières. Est-ce au règne de Mme de Maintenon ou à celui de Philippe d’Orléans que se rapporte la citation suivante? Du Coudray, en parlant de la rue du Puits-l’Hermite, écrit dans ses Nouveaux Essais sur Paris : « C’est par corruption que le peuple l’appelle ainsi; on doit dire : Puits de V Hermite. Voici l’anecdote que nous tenons d’une personne respectable : cet hermite couroit les rues, couvert d’un sarrau de toile en hiver et de peau d’ours en été, ceint d’une grosse corde, une main armée d’un long fouet, et de l’autre portant un crucifix de bois. Dans cet équipage, suivi d’une foule de peuple qui commençoit à l’admirer, il déclamoit contre le débordement des mœurs, prêchoit la pénitence, annonçoit la fin du monde, et paroissoit toujours fort animé «contre les chiens, qu’il frappoit impitoyablement de son long fouet dès qu’il en rencontroit quelques-uns. )> Si du Coudray avait pris la précaution de nommer sa personne respectable , il eût donné plus d’authenticité à cette anecdote, qui paraît un peu sujette à caution, d’autant plus que, d’après d’autres historiens de Paris, le nom de la rue du Puits de l’Hermite viendrait d’un tanneur appelé Adam l’Hermite.
C’est en 1783 que du Coudray écrivait cela, ce qui semble assigner comme date à cet ermite les premières années
du dix-huitième siècle, nouvelle invraisemblance. On comprend la Claudine du temps de la Ligue; on ne comprend guère un ermite parisien se mêlant de provoquer des attroupements sous la Régence, ou même sous Louis XIV, avec un lieutenant de police tel que d’Argenson.
Nous pourrions trouver quelques figures de la rue plus authentiques au début du règne de Louis XV, et particulièrement, dans des genres bien opposés, parmi les Misaissipiens et les convulsionnaires du cimetière Saint-Médard. Qu’il nous suffise de rappeler, sans y appuyer plus que de raison, les laquais Languedoc et Maniquez Roux, qui, enrichis en un tour de main par la banque de Law, s’entendaient souvent appeler de leurs noms de valets par leurs amis de la veille, quand ils passaient en carrosses dorés dans leur luxe de parvenus ; ce savetier de la rue Quincampoix trônant dans son échoppe, où il gagnait plus de 200 livres par jour, rien qu’en tenant une table et une écritoire à la disposition des agioteurs ; surtout ce bossu avisé et goguenard qui se fit une fortune de 50,000 écus , en parcourant sans cesse les groupes, pour prêter sa bosse en guise de pupitre à tous ceux qui voulaient conclure un marché séance tenante.
« En 1742 », écrit Mercier, « on vit à Paris un hardi mendiant qui, dit-on, avait du génie, de la force dans les idées et dans l’expression. 11 demandait publiquement l’aumône, en apostrophant ceux qui passoient, et faisant de vives sorties sur les différents états, dont il révéloit les ruses et les friponneries. Ce nouveau Diogène n’avoit ni tonneau ni lanterne. On appela son audace effronterie et ses reproches des insolences. Il s’avisa un jour d’entrer chez un fermier général avec son habillement déchiré et crasseux , et de s’assoir à sa table, disant qu’il venoit lui faire la leçon et reprendre une portion de ce qui lui avoit été enlevé. On ne
Fig. 53. — Le cabaret de Ramponneau.
goûta point ses incartades, et... il fut arrêté et mis en prison. »
Un peu plus tard, le fameux cabaretier Ramponneau, qui tenait aux Porcherons la guinguette du Tambour royal, atteignit à la popularité la plus éclatante. Il abreuvait la populace de tous les faubourgs, au prix de trois sous et demi la pinte, et fut le vrai fondateur de la Courtille. Son nom, plus connu mille fois de la multitude, dit Mercier, que celui de Voltaire ou de Buffon, était passé en proverbe et, grâce à la foule qui envahissait, le dimanche surtout, l’enceinte sans cesse élargie de son cabaret, et que réjouissaient sa corpulence rubiconde, sa verve triviale et ses lazzi ; grâce aux grands seigneurs et aux grandes dames qui aimaient à venir s’y mêler incognito à la multitude ; aux estampes, aux caricatures, aux chansons, aux pamphlets qui multipliaient son image et répétaient le nom de son cabaret et le sien à tous les échos ; grâce aussi à la fantaisie qui lui prit un jour, mais dont il se repentit à temps, de vouloir monter sur la scène pour rivaliser avec Volange, le futur créateur des Janot , et avec Taconnet, le roi de^ savetiers de théâtre , — deux autres figures ; populaires de l’époque, — sa personne n’était guère moins connue que son cabaret (fig. 53).
La grande célébrité de Ramponneau date à peu près du milieu du siècle, et c’est aussi l’époque où la Muse limonadière et le perruquier maître André s’élevèrent également à la gloire. Au sortir de la guinguette du Tambour royal, il arriva maintes fois aux beaux esprits ou aux grands seigneurs, au duc de Penthièvre ou à Pirou, à Grimm, à Favart, à Sedaine, comme au duc de Gesvres ou au maréchal de Richelieu, de compléter leur tournée en passant par la rue Croix-des-Petits-Champs , au comptoir du café Allemand, où trônait la belle Mmc Bourette, qui tenait sa cour au milieu des demi-tasses, et qui correspondait en prose ou
en vers avec Voltaire et le roi de Prusse; puis par la rue de la Vannerie, dans la boutique du perruquier André, l’auteur putatif du Tremblement de terre de Lisbonne , cette tragédie sérieusement burlesque, dont la publication l’avait si bien illustré en 1757, que les têtes les plus aristocratiques tenaient à honneur d’être coiffées par lui et que les carrosses faisaient queue à sa porte, amenant sans cesse des flots de visiteurs empressés à venir entendre sou chef-d’œuvre et à lier connaissance avec le poète.
Cependant, à peu près à la même époque , l’abbé Trente mille hommes pérorait dans les groupes de nouvellistes qui peuplaient le jardin du Luxembourg, entouré d’un cercle de bourgeois qui l’écoutaient, d’un air ébahi, développer infatigablement le plan de son invasion en Angleterre à la tête d’une armée de trente mille soldats , et le neveu de Rameau (fig. 54) promenait son humeur bizarre sous les galeries ou dans les cafés du Palais-Royal, tantôt hâve, triste, maigre et décharné, au point qu’on eût compté ses dents à travers ses joues ; tantôt frais, dodu, guilleret, comme s’il n’eût point quitté depuis une semaine la table d’un fermier général; aujourd’hui, <r en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers », marchant la tête basse et rasant les murs ; le lendemain, <r poudré, chaussé, frisé, bien vêtu », le front haut et le jarret tendu; croqué au passage par Carmontelle, abordé par Mercier ou par Diderot , et leur développant avec de grands gestes et des éclats de voix, en se frappant la poitrine, en roulant les yeux, en se mordant la lèvre, en remuant la mâchoire d’un mouvement expressif, ses théories cyniques, qui réduisaient à la mastication les mobiles de toutes les actions humaines. Ce fantasque personnage disparut sous le ministère du comte de Saint-Florentin , qu’il avait im-
portunéde ses requêtes extravagantes et qui s’en débarrassa par une lettre de cachet (1).
En 1769, Bougainville ramena en France un Taïtien nommé Aotourou, qui avait voulu le suivre, et qui devint
Fig. 54. — Le neveu de Rameau. D’après uu portrait de 1821.
l’une des figures célèbres des rues de Paris, où l’on s’attroupait pour le voir passer. Taïti venait d’être découverte ; on racontait des merveilles de cette île, <c l’Éden du nouvel hémisphère, » comme a dit Esménard, de sa fécondité prodi-
(1) Voir le Neveu de Rameau , de Diderot, et le chapitre que Mercier lui a consacré dans son Tableau de Paris. Jean-François Rameau était né en 1716 et la musique n’était pas le seul art dont il se fût occupé : en 1740, il était élève du graveur Wille.
gieuse, de la beauté de son climat, de la sociabilité de ses habitants. Bref, l’imagination publique était surexcitée, et elle se saisit avidement de la proie qu’on lui offrait.
Aotourou avait trente ans. Il n’était pas beau, mais affectueux et doux. Il resta à Paris onze mois, pendant lesquels il ne manifesta aucun ennui, excitant une curiosité insatiable dans le peuple et parmi les filles de ces grandes dames qui se demandaient autrefois : <£ Comment peut-on être Persan? $>
« L’empressement pour le voir a été vif, » dit Bougainville lui-même dans son Voyage autour du monde; « curiosité stérile qui n’a servi presque qu’à donner des idées fausses à des hommes persifleurs par état, qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n’approfondissent rien et qui, livrés à des erreurs de toute espèce, me voient que d’après leurs préjugés ! a Comment ! par exemple, me disaient quelques-uns, « dans le pays de cet homme, on ne parle ni français, ni « anglais, ni espagnol? » D'autres prenaient et répandaient une fort mince idée du pauvre insulaire, sur ce que, après un séjour de deux ans avec des Français, il parlait à peine quelques mots de la langue. (Il paraît que jamais Aotourou ne put prononcer le nom de Bougainville autrement que Potaveri .) « Ne voyons-nous pas tous les jours, disaient-ils, « des Italiens, des Anglais, des Allemands, auxquels un « séjour d’un an à Paris suffît pour apprendre le français? » J’aurais pu répondre peut-être que ces étrangers avaient une grammaire pareille à la nôtre, des idées morales, physiques, politiques, sociales, les mêmes que les nôtres et toutes exprimées dans leur langue comme elles le sont dans la langue française.
« Cependant, quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre langue, tous les jours il sortait seul, parcourait la ville, et jamais il ne s’est égaré. Souvent il faisait
des emplettes, et presque jamais il n’a payé les choses au delà de leur valeur. Le seul de nos spectacles qui lui plût était l’Opéra, car il aimait passionnément la danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa place favorite était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui 'ont fait du bien, et son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement attaché à Mmc la duchesse de Choiseul, qui l’a combléde bienfaits, et surtout de marques d’amitié et d’intérêt auxquelles il était infiniment plus sensible qu’aux présents. »
Un jour, Aotourou, en parcourant le Jardin des Plantes, reconnut un arbre de son pays :
Soudain, avec des cris perçants,
Il s’élance, il l’embrasse, il le baigne de larmes,
Le couvre de baisers...
a dit Delille en chantant, dans son poème des Jardins, cet épisode du séjour de YIndien à Paris, et il ajoute en note : « J’aurais voulu mettre dans mes vers toute la sensibilité qui respire dans le peu de mots qu’il prononçait en embrassant l’arbre qu’il reconnut et qui lui rappelait sa patrie : <t C’est O’Taïti, disait-ii y>, et en regardant les autres arbres : « Ce n’est pas O’Taïti. » Ce trait, célébré en prose et en vers, accrut encore sa popularité. Au mois de mars 1770, Aotourou quitta Paris pour aller revoir les cocotiers de sa terre natale, sur un navire armé aux frais de Bougainville et qui emportait une cargaison de bestiaux, de graines et d’outils, dus à la munificence de Mme la duchesse de Choiseul.
Quelques années plus tard, Balthazar, ou le petit prince Noir, qui passait pour le fils aîné du roi de Timor et de
Solor, attirait l’attention de tous les Parisiens : « On le rencontrait souvent, avant la Révolution, dans le jardin des Tuileries, j> dit Gouriet dans ses Personnages célèbres d s rues de Paris. c( Il était de très petite taille : il n’avait pas quatre pieds de liant ; mais son regard était fier, son costume décent et digne encore de sa naissance; habit noir, épée au côté, chapeau à plumes, souliers à talons rouges. Dès le commencement de nos troubles politiques, il tomba dans une extrême misère, et on le vit alors mendier à l’une des portes du Louvre. » Du moins, il eut le bon esprit de ne pas jouer dans la Révolution un rôle pareil à celui du petit nègre de Mme du Barry, l’affreux Zamore : le respect de son origine royale garda toujours le pauvre Balthazar d’une pareille chute. Par quelle série d’aventures avait-il été conduit en France? On l’ignore, car nous ne pouvons prendre au sérieux l’histoire fantastique que raconte Gouriet, en préten- ' dant la tenir de Balthazar lui-même, mais sur un ton qui indique assez qu’il s’agit d’un pur roman.
Ce n’était pas la première fois, et ce ne fut point la dernière, que des étrangers passèrent de la sorte au rang de physionomies populaires dans les rues de Paris. Peut-être est-ce ici le lieu d’esquisser ce coin de notre sujet, en groupant les plus fameuses de ces figures exotiques.
Aucun de ces personnages n’a fait autant de bruit que le roi d’Éthiopie, Zaga-Christ (fig. 55), qui arriva à Paris sous Louis XIII en 1634, et mourut en 1640, d’une pleurésie, à l’âge de vingt-huit ans, au château de Rueil, où il faisait sa cour au cardinal de Richelieu. Zaga-Christ, venu d’abord à Rome, où il avait été traité pendant deux ans avec les plus grands honneurs par le pape, puis à Paris, sur les exhortations du duc de Créqui, notre ambassadeur près du saintyère, a beaucoup occupé les contemporains. Pour expliquer comment il se trouvait si loin du royaume paternel et par
quelle série d’aventures il avait été conduit à passer en Europe, séparé de tous les siens et en compagnie de deux religieux récollets du couvent de Nazareth, où il s’était converti au catholicisme, il racontait une histoire très compliquée, que nous n’aurons garde de reproduire, car elle nous entraînerait bien en dehors de notre cadre. Il ne poussait pas toutefois l’ambition jusqu’à demander qu’on le rétablît sur le
Fig 55. — Zaga-Christ, d’après une gravure des Imposteurs insignes , par J. -B. de Rocoles.
Amsterdam, 1633.
trône de ses pères, et se bornait à solliciter un entretien digne de sa naissance. Sans avoir jamais été traité en imposteur et ayant même trouvé d’assez nombreux partisans, Zaga-Christ ne parvint pas, toutefois, à persuader le cardinal ni la cour de la vérité de ses récits, et il resta toujours dans une position équivoque, parfaitement définie par l’épitaphe qu’on fit circuler à sa mort :
Ci-gît du roi d’Éthiopie L’original... ou la copie.
Le fut-il? ne le fut-il pas?
La mort a fini les débats.
En ce temps-là, comme de nos jours, c’est de l’Orient surtout que venaient les imposteurs : ils avaient beau jeu à mentir, grâce à la distance et à la difficulté des communications.
D’est de là qu’on vit venir presque coup sur coup le faux bassa ou pacha Cigale, qui osa publier sa prétendue biographie, en la dédiant au roi, sous ce titre : Histoire de Mahomet-Bey , ou de Jean-Michel Cigale , prince du sang ottoman , bassa et plénipotentiaire souverain de Jérusalem, du royaume de Cypre , de Trébizonde , etc., et dout J.-B. de Rocoles nous dit : « Je l’ai vu à Paris allant à cheval à la polonaise avec un sabre, dont le fourreau me paraissait fort riche, toutefois sans suite, se targuant et ayant la mine fort fière. »
Citons aussi le faux khan Sei-Faga, ancien scribe de la douane, comme on le découvrit par la suite, qui prétendait avoir été l’un des premiers de la cour de Perse, gouverneur de Candaliar et de Bagdad, et qui, malgré ce que son histoire avait de suspect à première vue, n’en fut pas moins accueilli avec une extrême faveur par les plus grands personnages. a J’ai rendu visite à cet homme à Paris, l’an 1657, » dit Rocoles, dans l’ouvrage déjà cité. « Il logeoit dans la place Dauphine, et Claude Quillet, interprète du roi en langue turquesque, m’introduisit auprès de lui et me servit de trucheman. C’étoit un homme d’environ quarante ans, de très bonne mine, qui avoit deux ou trois valets ou estafiers vêtus à la persienne autour de lui. Il étoit assis à terre sur un tapis de Turquie. »
On sait que l’ambassade siamoise, qui fut reçue avec tant de splendeur à Versailles en 1684, et qui excita si vivement la curiosité des Parisiens autant que celle de la cour, fut suspectée aussi d’être composée de faux Siamois et de pseudo-ambassadeurs, comme, dans les dernières an-
nées du règne de Louis XI V, celle de Méhémet Rizabeg, envoyé persan, dont l’orgueil oriental, les caprices et les façons excentriques poussèrent à bout la patience de M. de Breteuil, introducteur des ambassadeurs. Le peuple s’était porté en foule pour le voir à Charenton, où il s’était arrêté jusqu’à ce qu’on eût réglé comme il l’entendait les conditions de son entrée.
Mais, dit Gouriet, c< l’air de la capitale eut la vertu de le rendre presque aimable. Il affectait de se montrer en public, faisait des promenades sur l’eau, ou parcourait les rues précédé de son étendard, escorté de ses fusiliers et suivi de quatre chevaux harnachés à la persane. La manière dont il prenait ses repas excitait surtout la curiosité publique. Une nappe de brocart d’or était étendue à terre sur son tapis ; il se faisait servir du riz, en prenait avec les doigts et, le pétrissant dans ses mains, en formait plusieurs boulettes, qu’il lançait ensuite l’une après l’autre dans sa bouche. Tout le monde courait à ce spectacle, disent les mémoires du temps, et les dames, non contentes d’être allées à Charenton avec des 'hommes de la première qualité, venaient chez lui en si grand nombre qu’il avait souvent plus de quarante femmes dans sa chambre, et autant qui attendaient pour entrer. Il ne pouvait s’accoutumer à la familiarité des deux sexes en France : il ne permettait pas qu’ils se trouvassent ensemble. Il avait réglé que les femmes viendraient le soir et les hommes le matin; il les recevait avec politesse, mais sans se lever, fumant continuellement et faisant donner du café, du sorbet et du thé à qui en voulait prendre. Il avait une musique, et la complaisance des dames pour lui fut telle, qu’elles se portèrent à danser seules sans la compagnie des hommes. 3>
On prétendit que cette ambassade n’était qu’une comédie et Bizabeg un jésuite portugais. Quoi qu’il en soit, Paris
avait vu, sons le règne de Louis XIY comme sous celui de son prédécesseur, nombre d’ambassadeurs d'une incontestable authenticité, envoyés par les pays les plus lointains et
les moins connus, les uns du Nord, les autres de l’Orient, et qui n’avaient pas excité moins de curiosité que jadis les envoyés d’Arouu-al-Raschid à Charlemagne. Sans nous arrêter à tous ceux qui attroupèrent les badauds parisiens autour d’eux, nous allons du moins rappeler rapidement quelques-uns des principaux, en ne remontant pas plus haut que le dix-septième siècle.
Citons en première ligne les ambassadeurs polonais, qui vinrent, en 1645, chercher Marie de Gonzague, et qui déployèrent à Paris, dans leur cortège et dans la cérémonie du mariage par procuration, une magnificence à demi barbare. Malgré un commencement de relations et le règne éphémère du duc d’Anjou en Pologne, ces peuples septentrionaux étaient pour nos pères ce que pourraient être aujourd’hui pour nous les Peaux- Rouges ou les Esquimaux. « Si nos ancêtres revenaient au monde, » dit le P. Bouhours dans le troisième Entretien d Ariste et d Eugène, « ils seraient plus étrangers en France que ne le sont les Polonais et les Moscovites. »
Les ambassades russes de 1654, de 1668, de 1687, obtinrent le même genre de succès que l’ambassade polonaise de 1645. On se ruait sur les pas des envoyés dès qu’ils mettaient le pied dans la rue. On les assiégeait jusque dans leur hôtel. On se pressait à leurs repas, et la foule, contenue à grand’peine par le balustre qui protégeait la table, ne se lassait point d’admirer avec une sorte d’effroi le formidable appétit dont les représentants du tsar, qu’ils prenaient presque pour des anthropophages, faisaient preuve en dévorant les oisons, les canards, les cochons de lait qui étaient leurs mets favoris.
C est à peine si l’ambassade siamoise elle-même et l’ambassade de l’empereur du Maroc en 1699 produisirent autant d effet sur l’imagination des Parisiens. Nous ne nous arrêterons pas à celle du roi d’Arda (Guinée) en 1670. L’envoyé marocain Abdallah-ben-Aïscha, amiral de Salé, avait débarqué à Brest le 12 janvier 1699, avec une suite de dixhuit personnes. On tenait élevé derrière lui un haut pavillon
Fig. 56. — Matheo Lepez, ambassadeur du Maroc. D'après la gravure de Larmessin.
de toile blanche, et il s’avançait entre quatre de ses officiers, dont deux portaient sur leurs épaules des sabres dans leurs fourreaux, et deux autres, de très grands fusils également enveloppés de maroquin rouge. Quand on vint le chercher à Paris pour l’emmener, le 16 février suivant, à Versailles dans les carrosses de la cour, quatorze de ses valets marchaient à cheval par devant. Abdallah offrit au roi des présents, qui étaient portés par sept esclaves. Pendant son séjour d’un mois à Paris, on lui fit visiter la ville en détail, au milieu d’une grande affluence de populaire. C était un
homme d’esprit, dont les bons mots et les réponses couraient toutes les bouches. Conduit à l’Arsenal, il remarqua la disproportion qu’il y avait entre le fusil français et le fusil marocain, et s’écria que les Français avaient des mousquets bien courts, mais qu’en revanche ils avaient les bras bien longs. On juge si cette observation fut goûtée (fig. 56).
L’impression produite par toutes ces ambassades exotiques pendant le dix-septième siècle a laissé trace dans la littérature théâtrale de l’époque; en effet, l’un des moyens de comique les plus fréquemment employés, c’est le travestissement d’un valet ou d’un homme du peuple en quelque prétendu grand personnage étranger, en quelque envoyé d’un pays lointain, comme dans le Don Japhet d’ Arménie , de Scarron; le Mort vivant , de Boursault \V Étourdi et le Bourgeois gentilhomme, de Molière. Il sufdt aussi de citer les titres de V Ambassade d’Afrique, par du Perche; des Faux Moscovites, de Raymond Poisson ; du Feint Polonais , de Hauteroche ; du Mariage de la reine de Monomotapa, par Belisle, etc., pour rappeler des pièces directement inspirées par les mêmes événements.
Le succès des ambassades moscovites se renouvela sur une plus grande échelle encore, en 1717, lors du voyage en France du czar Pierre le Grand, qui étonna les Parisiens par la familiarité de ses manières, mêlées à un air de majesté qui allait parfois jusqu’à la hauteur, son activité et l’extrême liberté de ses allures, enfin je ne sais quel composé de grandeur naturelle avec une rudesse qui sentait son barbare. On ne se lassait point de le voir passer en carrosse de louage, quelquefois en simple fiacre, ou dans la voiture de gens qui le venaient voir et qu’il empruntait sans façon, couraut à l’Observatoire, au Louvre, aux Gobelins, au Jardin du Roi, aux Invalides, où il buvait à la santé des vieux braves en leur frappant sur l’épaule et en
les appelant « camarades ». On répétait ses saillies et ses boutades, on s’extasiait sur ce que sa suite et lui mangeaient à leur repas, sur ce qu’ils buvaient de bière, de vin, de liqueurs et d’eau-de-vie, et l’on remarquait qu’ils avaient gardé en ce point les traditions de leurs prédécesseurs.
Le dix-huitième siècle, d’ailleurs, fut l’âge d’or de ces visites de souverains philosophes qui venaient apporter à la ville de Voltaire et de V Encyclopédie, la veille même de la Révolution, le tribut de leurs hommages souverains.
Le règne de Louis XVI en vit trois presque coup sur coup.
Le premier fut Joseph H, le frère de Marie-Antoinette, qui se faisait appeler « le comte de Falkenstein ». Il refusa l’hospitalité royale que lui offrait sa sœur, et voulut loger à l’auberge (dans la maison qui fait l’angle des rues de Vaugirard et de Tournon), où l’on assure qu’il poussait la philosophie jusqu’à faire sa cuisine lui-même. Il aimait à sortir à pied, sans suite, et à se mêler aux groupes des personnes qui l’attendaient, en s’entretenant familièrement avec elles. 11 allait s’asseoir au café de la Régence, se faisait servir comme un simple particulier, causait avec la dame de comptoir et partait en lui laissant un double louis. Il voulut tout voir : « Partout où l’empereur paraît, » écrivait l’ambassadeur d’Autriche, le comte de Mercy, à l’impératrice Marie-Thérèse, « il est accueilli par les démonstrations les plus vives; son hôtel est toujours entouré d’une foule de peuple... Il y a toujours une grande affluence sur ses pas. Sa Majesté a souvent marqué d’être impatientée des démonstrations du public à son égard. » Les gazettes recueillaient avidement ses mots et les moindres particularités de son séjour; le chevalier du Coudray en a composé tout un livre : les Anecdotes de V illustre voyageur , où l’on peut voir à quel point le comte de Falkenstein avait été populaire pendant son séjour à Paris.
Le deuxième voyageur royal fut le comte du Nord, Paul de Russie, depuis Paul Ier, qui vint en 1782, et dont on parvint à dérider quelquefois, en lui prodiguant les plaisirs de la ville et de la cour, la gravité sibérienne . Le prince de Condé lui donna surtout à Chantilly une fête allégorique d’une grande richesse, à laquelle accoururent les spectateurs par centaines de mille. Les poissardes s’y étaient rendues, dans l’espoir de lui adresser une harangue de leur façon, mais elles en furent pour leur peine : le prince Paul, qui n’était pas aimable tous les jours, refusa de les recevoir, et elles s’en allèrent irritées, en échangeant sur son compte les propos les plus libres : « Eh! dis donc, Marie-Jeanne, il paraît que ce monsieur-là ne connaît pas le mérite d’une politesse. — Non, c’est pour ça que sa chienne de mère (Catherine II) l’a envoyé ici pour qu’on l’y apprenne. — Ah ben! il a encore besoin d’aller à l’école. )) Ces remarques, rapportées à Son Altesse moscovite, sans doute avec tous les adoucissements voulus, la divertirent fort, comme elle avait déjà trouvé plaisant d’entendre le peuple s’écrier sur son passage : « Ah! qu’il est laid! Mais, sacredi, il a une jolie femme ! d
Néanmoins, le grand-duc laissa quelques souvenirs plus gracieux de son passage, et on raconte qu’un jour il vint incognito , comme avait fait Joseph II, au fameux café de la Régence, qui était alors une des curiosités de Paris et le quartier général des joueurs d’échecs. Il se mêla à la galerie, suivit quelque temps une partie engagée entre deux des plus forts champions, paria nn louis pour l’un d’eux et gagna. A peine ouvrait-il la porte pour sortir, qu’une exclamation admirative du garçon, à qui il avait mis en passant le gain de son pari dans la main, le faisait reconnaître.
Le troisième de ces voyageurs royaux fut, en juin 1784,
le souverain de laSuède, Gustave III, sous le nom de comte de Haga. Ce n’était pas son premier voyage à Paris, qu’il avait vu avant de monter sur le trône. Le comte de Hmot
poussa ia curiosité plus loin encore que Joseph II et recueillit d’aussi éclatants témoignages de la faveur publique. Il se montrait chaque soir à quelque théâtre, particulièrement à l’Opéra et à la Comédie-Française, où le parterre et les loges faisaient recommencer la pièce pour lui et accueillaient avec des applaudissements enthousiastes tout passage qui pouvait donner lieu à une application flatteuse. On le voyait au Parlement, au Palais, à l’Académie, à une ascension de Pilâtre du Rosier, autour du baquet magnétique de Mesmer, partout où l’appelait le programme imposé par la mode. Il flânait, comme un bon bourgeois, sur les boulevards, au Palais-Royal, dans les promenades, et, après un séjour de six semaines, partait aussi enchanté de Paris, qu’il laissait les Parisiens enchantés de lui.
Mais, de tous ces étrangers de distinction qui ne firent que traverser Paris, celui peut-être qui l’emporta sur tous les autres par sa popularité éphémère, ce fut l’ambassadeur turc Effeid-Ali-Effendi, sous le Directoire, en 1797.
Au milieu d’une société qui se reprenait au plaisir avec une ardeur affolée, la venue de ce personnage aux habitudes sultanesques , qui se prodiguait avec une sorte de bonhomie orientale dans tous les lieux de plaisir, distribuant
aux femmes des sourires et des pastilles du sérail, admirant
MUo Lange au bal de l'Odéon, causant à l’Elysée avec Mme Tallien, se montrant dans tous les jardins publics, produisit une véritable émeute de curiosité. Les entrepreneurs de divertissements se disputaient sa présence. A la salle Feydeau, on organisait pour lui un concert, où tous les soit étaient chantés par des femmes, et la foule assiégait les bureaux de location. Au jardin d’Idalie, il fallait le protéger
par un cercle de dix fusiliers contre l’empressement furieux du public. A Tivoli, on le suppliait de mettre lui-même le feu, dans une fête donnée en son honneur, à un pavillon qui devait s’éclairer de lumières en deux secondes. Il était au premier rang dans tontes les ascensions aérostatiques et les feux d’artifice. Les petits ballons en baudruche, la folie du temps, reproduisaient ses traits et son costume , et la foule ne pouvait se rassasier de voir un ambassadeur turc s’envoler dans les airs.
Nous avons trouvé aux Archives nationales une preuve singulière de la curiosité dont il était l’objet et de l’émulation de dépenses et de fêtes excitée dans les jardins publics par sa présence. Le 15 thermidor an Y (2 août 1797), les commissaires du jardin de l’Élysée écrivent au citoyen François (de Neufcliâteau) au ministère de l’Intérieur, en lui exposant les grandes dépenses qu’ils se proposent de faire pour offrir dans leurs jardins à l’ambassadeur ottoman une fête digne de lui, et, pour se couvrir de leurs frais, lui proposent.de souscrire pour mille billets à 6 livres, qui seraient distribués par moitié aux membres du gouvernement et par moitié « aux plus belles femmes de Paris, dont les grâces et la parure enchanteraient plus les regards du disciple de Mahomet que les brillantes décorations de l’Élysée ».
Les journaux entraient sur son compte dans les détails les plus indiscrets. Puis l’engouement public tomba comme un feu de paille, et le jour où il quitta Paris, qui s’était passionné pour lui, personne ne s’aperçut de son départ.
De nos jours, nous avons vu se renouveler des scènes analogues à celles que nous venons de décrire, avec les ambassadeurs siamois du second Empire et le défilé des souverains attirés par l’Exposition universelle de 1867, puis avec le chah de Perse, Nasser-ed-Din (juillet 1873) et le sultan de Zanzibar sous la troisième République. Mais tout
cela est encore trop près de nous pour qu’il soit opportun de s’y arrêter. Il est temps, d’ailleurs, de fermer cette longue parenthèse, qui nous a fait rompre l’ordre chronologique sans pourtant nous entraîner en dehors de notre sujet, et qui n’est certainement pas un hors-d’œuvre, quoiqu’elle soit peutêtre une digression.
Que d’autres figures populaires dans ce Paris fourmillant du dix-huitième siècle, aux approches de la Révolution!
C'était le racoleur Tricot, qui passait sur le Pont-Neuf, la moustache en accroche-cœur et le chapeau sur l’oreille. C’était Yaboyeurj en vogue, Luxembourg, qui, à la sortie des théâtres et de tous les lieux publics, appelait de sa voix de stentor, à la grande admiration des badauds, les gens de M. le comte ou de Mme la duchesse ; Luxembourg, que tutoyaient, en le désignant par son nom, les personnes de qualité.
C’était l’intarissable littérateur Rétif de la Bretonne (fig. 57), noctambule acharné, coiffé de son chapeau à larges bords, enveloppé dans son ample et lourd manteau, courant les ruelles d’un pas infatigable et s’arrêtant au coin des bornes, les pieds dans le ruisseau, pour y prendre quelquefois une note à la lueur de la lanterne voisine.
C’était Dorvigny, le créateur des Janot , l’auteur de plus de 400 pièces, qui, secondé par le bouffon Yolange, avait fait courir tout Paris au théâtre des Variétés amusantes; Dorvigny, qui reproduisait d’une façon frappante dans les traits de sa physionomie le type de Louis XV, dont on le croyait le fils, mais que, malgré de très fructueux succès,