LES CUIS DE PARIS
l‘insouciance et l’inconduite avaient fait tomber an dernier degré de la misère.
Comme avant lui Saint- Amant, d’Assoucy et tant d’autres, Dorviguv fut, à une époque ou le mot n’était pas encore inventé, l’un des représentants les plus accomplis de la bohème littéraire. Il trafiquait de chacune de ses pièces pour une somme infime, qu’il allait boire au cabaret. Paul de Koch, qui tout jeune encore rencontra ce peu respectable vieillard dans l’automne de 1811, a décrit dans ses Mémoires, avec sa verve plus joviale que fine, l’air minable, la voix rauque, le nez rouge, les cheveux d’un blanc sale et la figure usée de ce pauvre diable, dont l’œil seul avait conservé une expression vivante et spirituelle. Au sortir de la Révolution, ou avait vu le vieux d’Arnaud-Baculard, qui avait eu ses grands jours, alors qu’il écrivait le Comte de Comminges et les Épreuves du sentiment, qu’il fondait un nouveau genre littéraire, le sombre, courir les cafés pour emprunter un petit écu et mettre en fuite les gens de lettres, du plus loin qu’ils apercevaient son habit râpé et sa physionomie grimaçante. Avec la môme impudeur naïve, Dorvigny allait de cabaret en cabaret et de tonnelle en tonnelle, pourchassé par les garçons, s'accrochant à toutes ses connaissances et, le verbe haut, l’accent emphatique, avec des gestes d’acteur, quêtant quelques sous ou un verre de vin. Deux ou trois mois après, on le trouvait mort dans son galetas. Il avait profité d’une souscription en sa faveur, provoquée, parmi les comédiens, par l’initiative de Brunet, pour s’enivrer une dernière fois tout son soûl : digne fin d’une telle vie!
Traversons en courant la fournaise de la Révolution. Non que les figures de la rue manquent alors : au contraire, elles se multiplient à l’infini. Pas une place publique, pas un carrefour, pas une borne qui n’ait son tribun; la Révolution, c est le triomphe delà rue. Depuis les motionnaires dujar-
din du Palais-Royal, Camille Desmoulins et le marquis de Saint-Huruge; depuis le chansonnier Déduit et Gonchon, l’o-
Fig. 57. — Portrait de Restif de la Bretonne, en tête de ses Nuits de Paris. 1788.
rateur du faubourg Saint-Antoine, jusqu'aux hommes d’action, les généraux San terre et Henriot, le Polonais Lazowski, Fournier l’Américain, le patriote Palloy, sans oublier Thé-
roigne de Méricourt, l’amazone de tontes les grandes journées révolutionnaires, la galerie serait longue à parcourir: mais le terrain brûle, et nous avons hâte de passer à des personnages plus iuoffensifs.
Les bouquetières du Palais-Royal, comme celles du Pont- Neuf, formaient une corporation importante et célèbre qui avait suivi le mouvement, ainsi qu’il convenait aux habitués d’un lieu qui devint, dès la première heure, le foyer brûlant de la Révolution; elles s’appliquaient à étaler leur patriotisme en envoyant des couronnes gigantesques pour les funérailles de Mirabeau et pour l’apothéose de Voltaire, et plus tard même on les soupçonna de se faire les espionnes de la Terreur.
Les bouquetières avaient déjà fourni à l’histoire des rues de Paris quelques figures plus ou moins célèbres, parmi lesquelles il suffira de rappeler la belle Babet (fig. 58), grande personne très bien faite, qui vendait des fleurs à la porte de la Comédie-Française ; son règne, commencé à la fin du dixseptième siècle, se prolongea assez dans le dix-huitième, quoique l’âge eût bien flétri les charmes de la marchande de fleurs, pour que Voltaire fût universellement compris quand il appelait Bernis, à cause du bariolage de son style, Babet la bouquetière. Une autre, connue simplement sous le nom de Marie, devint alors l’héroïne d’une histoire qui ressemble à une idylle de Florian.
Marie la bouquetière était en plein exercice au moment de la prise de la Bastille. Elle devait sa profession et sa petite fortune à la duchesse d’Orléans, la femme de celui qui allait devenir Philippe-Égalité.
Un jour, la princesse avait remarqué la petite-fille qui jouait dans le jardin du Palais-Royal. Charmée de sa gentillesse, elle l’interrogea : l’enfant lui apprit qu’elle était née d’un cordonnier, et que le rêve de son ambition était
de vendre des fleurs. Le lendemain, une dame d’honneur venait chercher la petite Marie, lui choisissait un éventaire parmi les plus coquets, le garnissait des plus belles roses, et y ajoutait une bourse bien ronde aux armes de la duchesse.
Marie se mit à l’œuvre, et fit du Palais-Royal le centre de sou petit commerce. Il allait à merveille quand la Révo-
Fig. 58. — Babet, la bouquetière. D’aprês un éventail peint en 1727.
lution se jeta à la traverse. Philippe-Égalité monta sur l’échafaud. La duchesse avait été arrêtée un mois auparavant et enfermée dans la prison du Luxembourg. Marie l’apprend ; elle accourt aussitôt, parvient à pénétrer auprès de sa bienfaitrice, à qui elle prodigue, au péril de sa vie, ses consolations et ses larmes. Bientôt après, la duchesse, malade, était transférée dans la maison de santé du docteur Belhomme. Chaque matin, Marie prenait, avec son plus beau bouquet, le chemin de la rue de Charonne, et la prisonnière en s’é-
veillant voyait daus sa chambre ce naïf et touchant témoignage d’une reconnaissance qui n’eut jamais un moment d’oubli.
Lorsque la princesse, ruinée, sortit de prison, le 12 septembre 1797, avant de passer en Espagne, Marie ne l’oublia pas davantage. L’époque sensible du Directoire fit une popularité à la petite bouquetière, dont un journal avait raconté l’histoire, et bien des fois les incroyables et les merveilleuses s’attroupèrent autour d’elle dans le jardin du Palais-Royal et dévalisèrent son éventaire en le couvrant d’assignats.
De la petite Marie, les incroyables n’avaient qu’un pas à faire pour aller tourmenter le conventionnel Louvet, qui s’était fait libraire dans la galerie de Bois (plus tard galerie d’Orléans), et contempler au comptoir la virile Lodoïsko, sa femme. On allait voir aussi, en 1806, le prétendu cccher de Robespierre, jouant le rôle du sauvage dans le café de ce nom, à l’extrémité du Palais-Royal, en frappant de toutes ses forces sur trois ou quatre timbales, avec d'effroyables grimaces, des sauts et des contorsions, destinés à donner la chair de poule aux bons bourgeois attablés devant une bouteille de bière (1). Quelquefois on poussait jusqu’au faubourg Saint-Antoine, pour y contempler le général Santerre, rendu à la vie privée, et trônant dans sa brasserie.
L’ombrageuse police impériale n’eût point toléré sans doute, dans les rues de Paris, de personnage excentrique et sortant de l’alignement. Aussi la Belle Limonadière , Mme Romain, est-elle à peu près la seule figure que nous puissions alors faire, plus ou moins directement, rentrer dans notre cadre.
Elle avait débuté sous l’Empire au café du Bosquet , dont
(1) Lettres sur Paris, 1809. C’est en 1806 que le voyageur a vu le sauvage : (C On prétend, dit-il, que c’est l’ancien cocher de Robespierre. » Mais Robespierre avait-il un cocher ?
ses charmes firent la fortune; la foule y affluait tellement, que la circulation en était parfois interrompue dans la rue Saint-Honoré, et qu'il fallait des gardes pour régler les entrées et les sorties. La grande célébrité de Mme Romain ne date néanmoins que de la Restauration et de son établissement au café des Mille Colonnes, transformé par son mari en une salle féerique , d’un luxe de décoration alors sans
Fig. 59. — La Belle Limonadière. D’après la gravure du journal le Bon genre ,
année 1816.
égal, avec un comptoir magnifique, où Mme Romain siégeait dans un véritable trône. Une gravure coloriée de 1816, publiée dans la collection dite le Bon Genre , représente la Belle Limonadière debout entre son trône et le comptoir, qui supporte, outre son encrier aux deux branches recourbées, une corbeille de fleurs et un arbuste dans un vase de forme antique. Sa coiffure est très haute et singulièrement disgracieuse, en forme de casque; sa robe, décolletée, laisse voir avec une certaine indiscrétion ses formes opulentes. On aurait peine à reconnaître dans cette personne replète la
Belle Limonadière. Un garçon en habit à lourd collet, à cravate blanche, en culotte de nankin, soutenant de la main gauche un plateau, avec sa serviette, lui parle respectueusement, et des consommateurs assis aux tables voisines contemplent la merveille pour leur argent (fig. Ô9). L’explication de la gravure nous apprend que le siège de la Belle Limonadière avait été bien réellement uu trône dans un palais d’Italie.
Toutes les chroniques du temps célébrèrent à l’envi les charmes de cette Hébé. Sa beauté devint, dit-on, absolument irréprochable, lorsqu’on fut parvenu à effacer la seule tache qui la déparât, en remplaçant l’une de ses dents, qui était de forme irrégulière et dépassait la lèvre supérieure chaque fois qu’elle souriait, par une dent vivante arrachée à la bouche d’un garçon dévoué, et transplantée, séance tenante, dans sa propre mâchoire! Mais la vogue du café des Mille Colonnes , émoussée par l’habitude et le haut prix des consommations, ne tarda pas à se ralentir beaucoup. En 1824, Romain, un manchot dont la laideur égalait presque la beauté de sa femme, mourait des suites d’une chute de cheval, et, deux ans après, la Belle Limonadière entrait au couvent.
On vit paraître, sous la Restauration, le personnage demeuré le plus fameux de cette galerie populaire : Chodruc- Duclos, l’homme à la longue barbe, l’hôte infatigable et mystérieux du Palais- Royal, dont il semblait s’attacher à salir, par ses haillons sordides, les splendeurs naissantes, et sous les arcades duquel il se traînait sans cesse, comme une limace sur la façade d’un monument de marbre et d’or. A force de recherches, on est parvenu à percer à peu près les voiles qui enveloppèrent longtemps la vie de ce cynique moderne. Nous allons la résumer brièvement, parce que c’est la première partie de cette existence qui explique la dernière.
TYrES ET PERSONNAGES CÉLÈBRES. 133
Né en 1780, aux environs de Bordeaux, Chodruc-Duclos s était enrôle dans le parti royaliste, sous la Révolution et 1 Empire, avec toute la fougue de son tempérament méri¬
dional et tout l’entraînement d’un caractère indompté. A peine adolescent, il se mêle à la révolte de Lyon contre la République, parvient à s’esquiver après la prise de la ville, puis se signale dans la jeunesse dorée de Bordeaux par son
élégance, sa crânerie, son luxe, l’éclat de ses aventures et l’audace de ses opinions réactionnaires. Il est au premier rang dans tontes les échauffourées politiques de cette ville ardente, ce qui ne l’empêche pas de mener la vie de plaisir à grandes guides. Un jour, il fait une scène au théâtre à des citoyens dont la grossièreté lui a déplu, et en enlève un de sa loge à la force du poignet, pour le suspendre audessus du parterre, eu le menaçant de l’y jeter la tête la première. Un autre jour, il délivre de la prison deux jeunes gens condamnés à mort pour s’être compromis dans la cause royaliste. Un autre jour encore, il insulte le maréchal Lannes en plein théâtre et résiste à la force armée, à la tête d’une bande de jeunes fous comme lui. Cinq ou six fois arrêté, il est acquitté par les juges, délivré par ses concitoyens, ou il se sauve lui-même en luttant contre les gendarmes.
Sous le Consulat, Chodruc-Duclos se mêla au soulèvement de la Vendée. Son refus d’accepter les conditions d’amnistie réglées par le général Hédouville le conduisit à Sainte-Pélagie, où Charles Nodier le connut. Au sortir de Sainte-Pélagie, il fut enfermé à Bicêtre, et y resta jusqu’à l’entrée des alliés. Pendant les Cent-Jours, il se rejette en Vendée et s’y distingue encore par sa bravoure et ses escapades.
Après avoir provoqué et tué en duel un La Rochejacquelein, il est contraint de quitter la France et de se réfugier en Italie, où il demeure pendant quelques années, dénué de toutes ressources. A peine rapatrié, il court à Paris, pour y réclamer le prix de ses services, par l’intermédiaire de son ancien ami de Bordeaux, M. de Peyronnet, devenu ministre.
Mais Chodruc-Duclos avait une haute opinion de sa personne et de ses droits. Ses demandes étaient impérieuses
et excessives. M. de Peyronnet, qui avait appris à le connaître, ne répondit que par des promesses évasives à ce solliciteur, qui ne lui laissait pas de relâche et exigeait tout de suite un titre de maréchal de camp. C’était un allié dan»-ereux, un ami brouillon, un collaborateur plus compromettant qu’utile. Ou finit par lui offrir une place de capitaine de gendarmerie, qu’il refusa avec indignatiou. Il revint à la charge avec tant d’importunité, multiplia tellement les lettres et les fit si insolentes, bref il devint si insupportable et si violent, qu’après avoir été consigné à la porte des bureaux par le ministre Peyronnet, il fut proscrit par le ministre Decazes.
Dès lors, son caractère s’aigrit, et son orgueil démesuré lui inspira l’idée d’une vengeance qui confinait à la folie. Il fit une provision de loques immondes, laissa croître une barbe inculte et alla se promener en cet accoutrement, pendant quinze heures chaque jour, comme une vivante image de l’ingratitude des souverains, sous les arcades du Palais- Eoyal. Toujours seul, rêveur, sombre, taciturne, se parlant à lui-même, ne s’arrêtant pas une minute dans sa promenade perpétuelle, jusqu’au moment oh l’on fermait les grilles, il faisait partie des curiosités de l’endroit. Les provinciaux venaient le voir ; les guides le signalaient aux étrangers; il effrayait les enfants et les femmes. Si parfois il adressait la parole à un passant, c’était pour lui demander une somme qui variait de quarante sous à cinq francs, et qui suffisait à le nourrir pendant plusieurs jours. Il habitait, dans l’une des ruelles avoisinantes, un bouge, meublé comme la cellule d’un prisonnier d’autrefois, et mangeait à l’aventure dans un cabaret. Quelquefois pourtant, on le voyait entrer au café de Foy avec la même aisance que s’il eût été vêtu en parfait gentleman, aller serrer la main à quelque client distingué, auquel il empruntait deux francs,
à moins qu’il ne les empruntât au patron lui-même, et s’asseoir à une table, sans se préoccuper de Y effarouchement de ses voisins (fig. 60).
Chodruc-Duclos fut cité plusieurs fois en police correctionnelle pour vagabondage et mendicité, et acquitté toujours, parce qu’il donnait l’adresse de son domicile régulier et prouvait qu’il ne mendiait point, mais qu’il se bornait à emprunter. Quant à la question des échéances, était-ce au tribunal à se montrer plus difficile que ses créanciers, qui ne l’inquiétaient pas? Mais il fut condamné une fois pour outrage public à la pudeur, vu l’insuffisance de son costume.
Il est peu de grands hommes dont on ait plus parlé que de cet orgueilleux va-nu-pieds, à qui l’on aurait pu dire, comme Platon à Diogène : ce Je vois percer la vanité à travers le plis de ton manteau. » Alexandre Dumas nous a
conservé de lui, dans ses Mémoires, plusieurs mots plus ou moins authentiques ; Alphonse Karr s’en est occupé dans ses Guêpes, et Nestor Boqueplan dans ses Nouvelles à la main (20 octobre 1842); Barthélemy l’a chanté dans sa trente-troisième Némésis, qui est intitulée le Palais-Royal en hiver :
Mais autant qu’un ormeau s’élève sur l’arbuste,
Sur cette obscure plèbe errante dans l'enclos Autant plane et surgit l’héroïque Duclos!
Dans cet étroit royaume où le destin les parque , Les terrestres damnés l’ont élu pour monarque. C’est l’archange déchu, le Satan bordelais,
Le Juif errant chrétien, le Melmoth du Palais. Jamais l’ermite Paul, le virginal Macaire, Marabout, talapoin, fakir, santon du Caire,
Brame, guèbre, parsis adorateur du feu, N’accomplit sur la terre un plus terrible vœu : Depuis sept ans entiers, de colonne en colonne, Comme un soleil éteint ce spectre tourbillonne.
Depuis le dernier soir que l’acier le rasa,
11 a vu trois Yéfour et quatre Corazza;
Sous ses orteils, chaussés d’éternelle sandales,
Il a du long portique usé toutes les dalles;
Etre mystérieux qui, d’un coup d’œil glaçant,
Déconcerte le rire aux lèvres du passant.
La pièce est du 20 novembre 1831 : « Depuis la révolution de Juillet, lit-on dans les notes, Duclos a compris que son rôle était fini, et il est vêtu à peu près comme tout le monde. De son ancien costume, il n’a conservé que sa longue barbe, et des habits assez propres, mais déchirés. » Il n’en persista pas moins dans le même genre de vie, ne quittant jamais le Palais-Royal, hantant les cafés, empruntant toujours, continuant à étonner les passants et à désoler les boutiquiers, jusqu’à l’an 1842. Un matin, on le trouva mort dans sa mansarde de la rue Pierre-Lescot. Les marchands du Palais-Royal, dont il était depuis si longtemps le fléau, se cotisèrent avec empressement pour payer ses obsèques. Et c’est ainsi que vécut et mourut un homme richement doué, remarquable, dit Charles Nodier, par la majesté de sa tournure, par la politesse de son esprit, par la libéralité magnifique de sa dépense, par la dignité affable de ses manières ; qui semblait né pour remplir les premiers rôles, et que l’orgueil blessé, l’ambition déçue, l’emportement de son caractère, le défaut d’équilibre de ses facultés firent descendre jusqu’à n’être qu’une caricature de Diogène.
On a souvent cité un trait bien caractéristique de Chodruc- Duclos, que nous trouvons dans les notes de la Némésis. Pendant les journées de Juillet, le jour où les Suisses défendirent le Palais-Royal, Y homme à la longue barbe, qui n’avait pas quitté les galeries, vit un jeune homme tirant avec plus de courage que de bonheur contre les habits
rouges :
« Vous perdez votre poudre », lui dit-il ; « tenez, voilà comme il faut faire. »
Il lui prend le fusil des mains, ajuste un Suisse et le tue net; puis il rend le fusil à l’insurgé. Et comme celui-ci, ravi de son adresse, l’exhorte à continuer :
« Oh! moi, c’est bien différent, » répond Duel os avec flegme, « ce n’est pas mon opinion. »
M. Jules Sandeau a conté cette jolie anecdote en recevant, à l’Académie française, le successeur de Prosper Mérimée, M. de Loménie. Quoiqu’il n’ait pas dit le nom du héros, qu’il semblait ignorer, et malgré la couleur révolutionnaire de cette historiette, elle a obtenu un vif succès près du public aristocratique qui remplissait la salle du palais Mazarin. Il la tenait de Mérimée lui-même, et, en effet, un trait pareil devait plaire au sceptique écrivain.
La part prise aux glorieuses par Chodruc-Duclos nous rappelle qu’il y eut alors un héros de Juillet qui jouit d’une véritable popularité et devint, pendant les années 1830 et 1831, un personnage légendaire des rues de Paris. C’était un gros caniche blanc, dont le maître, tué pendant l’insurrection, reposait dans le cimetière, enclos de barrières de bois, qu’on avait pratiqué devant la colonnade pour les victimes de l’assaut du Louvre. En voyant tomber son maître, à côté duquel il venait d’être blessé lui-même, Médor, — c’est le nom qu’on lui donne, — essaya d’abord vainement de ranimer le cadavre. Puis il escorta le convoi, tête basse, et s’installa sur la tombe, en hurlant d’une façon plaintive et en appelant celui qu’il ne devait plus revoir (fig. 61). La garde du palais lui fit bâtir, sur le tombeau même, une cabane décorée d’un quatrain; et de ce moment Médor fut populaire. La foule se pressait pour le caresser. Les journaux racontèrent son histoire en l’enjolivant; on criait sa biographie daus les rues ; on vendait son portrait ; les Or-
phées nomades le chantaient sur les places publiques et, pour comble de gloire, le poète de la Parisienne , Casimir
Del a vigne, consacra au Clden du Couvre une ballade sentimentale :
Fig. 61. — Le chien du Louvre. D'après un dessin du temps. Gravure extraite de Paris à travers les âges.
uo
Ail bord de la fosse avec peine,
Blessé de Juillet, il se traîne Tout en boitant ;
Et la gloire y jette son maître,
Sans le nommer, sans le connaître :
Ils étaient tant î
Gardien du tertre funéraire,
Nul plaisir ne le peut distraire De son ennui;
Et fuyant la main qui l'attire,
Avec tristesse il semble dire :
€ Ce n’est pas lui. y>
Au vent des nuits, quand la couronne Sur la crois du tombeau frissonne,
Perdant l'espoir,
Il veut que son maître l'entende.
Il gronde, il flaire, et lui demande L’adieu du soir...
Passant, que ton front se découvre :
Là, plus d'un brave est endormi ;
Des fleurs pour le martyr du Louvre,
Un peu de pain pour son ami !
Après 1830, le Palais-Royal eut, à côté de Chodruc- Duclos, un autre original dans la personne d'un petit vieillard nommé Rochon de Chabannes (il était sans doute de la famille de Fauteur dramatique, et peut-être son fils). Dans sa haine contre le nouveau régime, il s'amusait à couper chaque jour tout ce que les feuilles républicaines et légitimistes — ou simplement satiriques, — depuis la Mode jusqu'au Figaro , publiaient de plus acéré contre Louis- Philippe ou ses ministres; groupait ces menus articles et les faisait réimprimer, en les mêlant de réflexions de son cru. sur des feuilles volantes qu'il exposait ensuite lui-même dans les galeries sur une longue ficelle, avec un écriteau
qui disait : Prenez; chaque feuille , deux sous. Mais cet étalage n’obtenait pas grand succès et, après la curiosité des premiers jours, le Diogène du Palais-Royal était à peu près le seul qui s’y arrêtât parfois encore pour parcourir ces broutilles d'un regard distrait.
Un Cliodruc au petit pied trônait, vers la même date, sur le pont Notre-Dame, selon les uns, sur le pont Saint-Michel ou le pont au Change selon les autres , ce qui est toujours à peu près la même chose, devant une sellette de décrotteur. C’était l’ex-professeur de belles-lettres Jean Commerson, auteur d’une pièce en vers jouée à l’Odéon : le Bouquet de Molière. Victime d’un passe-droit dans l’Université, du moins à ce qu’il prétendait, il avait résolu de punir Y aima parens et d'humilier le gouvernement en se consacrant avec ostentation à cet humble métier. Il avait eu soin d’écrire, à côté de son nom, ses titres et qualités sur un écriteau, et sur son habit noir se détachaient les palmes universitaires. Il ne manquait pas, chaque fois que l’occasion s'en présentait, d’ajouter force commentaires à cette exhibition : « Monsieur )>, disait-il au client en saisissant les deux brosses et en frottant le soulier avec agilité, c< vous pouvez vous flatter d’avoir l’Université à vos pieds.
— Un coup de brosse, demandait un autre. — Tout de suite, Monsieur ; vous me voyez disposé à décrotter tout le monde, sauf le grand maître de l’Université. Oh! pour celui-là, ce serait une trop rude besogne : mieux vaudrait nettoyer les étables d’Augias. »
Une autre version, plus précise dans ses détails, raconte que Commerson, autrefois professeur du duc d’Orléans, recevait une pension de la liste civile, et que c’était pour se venger de M. Guizot, qui avait diminué cette pension, qu’il avait pris le parti héroï-comique de se faire décrotteur en plein air. C’était vers 1835. Après six mois d’un tel
manège, il fut mandé par le ministre qui voulait mettre fin à cette mauvaise plaisanterie. Mais Commerson était irrité et irritable. Comme on le faisait attendre trop longtemps dans l’antichambre, il força la consigne, bouscula l’huissier, et on assure que le bruit d’une vive altercation, bientôt d’un soufflet, se fit entendre dans l’antichambre. Le trop vif professeur fut condamné, pour cette démonstration , à deux ans de prison, dont il ne fit que la moitié : avouez qu’on pousserait difficilement plus loin l’oubli des injures. En 1848, Commerson, aussi tenace que violent, alla présenter sa réclamation à M. Yavin, liquidateur de la liste civile : il s’emporta si bien, dans la chaleur de la discussion, qu’il fut conduit à Bicêtre. Il y resta trois jours, au bout desquels il envoya à M. Émile de Girardin une chanson en six strophes, intitulée : Je suis fou . On le relaxa, et cette série d’aventures finit pour lui, assure-t-on, par une pension de 1,500 francs, ce qui tendrait à prouver qu’il n’est pas toujours inutile de faire des extravagances.
Une figure contemporaine de Chodruc-Duclos et de Commerson, mais plus intéressante, est celle du Petit Manteau bleu (fig. 62).
Dans l’une des dernières années de la Restauration, on vit arriver sur le pont au Change, par une froide matinée d’hiver, un homme couvert d’un manteau bleu qui descendait seulement jusqu’à la ceinture. Il était suivi de deux individus portant chacun une marmite énorme, dont le couvercle soulevé laissa échapper une famée odorante. A ce spectacle appétissant, les mendiants qui ne manquaient jamais sur la place du Châtelet et ses alentours, se rapprochèrent vivement ; l’homme au petit manteau bleu leur distribua une excellente soupe, puis il leur annonça qu’il recommencerait le lendemain et les jours suivants, pendant toute la mauvaise saison, et qu’en outre il donnerait des vêtements et du
bois à tous ceux qui en auraient besoin. Le lendemain, tous arrivèrent fidèlement au rendez-vous. Bientôt cette aubaine quotidienne fut connue de tous les pauvres ; les marmites devinrent insuffisantes, et les marchands de soupe des quais furent mis à contribution.
Le philanthrope venait toujours présider lui-même à la distribution ; il faisait ranger ses clients, les comptait,
Fig. 62. — Portrait de l’homme au petit manteau bleu (Champion) Tiré de Y Histoire des hommes utiles, 1833-36.
prenait le bouillon d’honneur avec une cuiller d’argent et ne s’en allait que lorsque la dernière bouchée était avalée par le dernier pauvre. Il opérait d’ailleurs sur des points divers. A l’exposition de l’Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie, en 1876, nous avons vu un petit tableau, signé Lecœur, qui le représentait d’après nature, sous son costume légendaire et suivi de son domestique, distribuant ses soupes sur le marché Saint-Martin (fig. 63).
On juge du bruit que fit, dans une ville comme Paris, le
spectacle de ce philanthrope qui affichait ainsi ses bienfaits chaque jour en pleine rue. Les journaux, les brochures, la poésie même l’exaltèrent à l’envi et lui créèrent une renommée retentissante. Le mystère qui s’alliait à la publicité de ses aumônes servit encore sa célébrité.
Le vrai nom de ce rival populaire des Montyon et des Rumford était Edme Champion. Né le 13 décembre 1764, à Châtel-Ceusoir (Yonne), dans la condition la plus humble, il avait été amené à Paris après la mort de son père, flotteur de bois, tué par son rude métier avant d’avoir pu l’élever. — Recueilli par une brave portière, qui lui fit apprendre l’état de bijoutier, il avait fait sa première communion à Saint-Sulpice en 1776, avec les vêtements qu’il devait à la charité. Quelques années après, un joaillier du Palais-Royal, dont il avait été l’apprenti, lui laissait son fonds. Sous le règne de Charles X, il se retira, ayant acquis une fortune d’environ 20,000 livres de rentes.
Mais tous ces détails étaient ignorés alors et ne furent révélés que plus tard. On ne le connaissait que sous le nom du Petit Manteau bleu. La couleur et la forme de ce manteau firent plus pour le populariser que ses charités mêmes ; il fut pour lui ce qu’avait été la redingote grise pour Napoléon.
Les esprits romanesques se répandaient en suppositions. On alla d’abord jusqu’à voir en lui un agent du duc d’Orléans, qui voulait gagner la foule. Devenu roi, celui-ci décerna la croix d’honneur à Champion, ce qui, naturellement, sembla confirmer l’ancienne hypothèse. Puis le portrait du Petit Manteau bleu figura au Salon, avec une note qu’on ne trouva point suffisamment modeste. Enfin, en 1837, le Moniteur annonça que M. Edme Champion demandait l’autorisation au gouvernement d’ajouter légalement à son nom véritable son surnom populaire, et cette démarche fut si
mal accueillie par l’opinion qu’il crut devoir y répondre dans une affiche publique.
En 1848, Champion se présenta sans succès comme candidat à l’Assemblée nationale. Après le coup d’État, il re-
Fig. 63. — L'homme au petit manteau bleu distribuant de la soupe sur le marché Saint-Martin. D’après le tableau de Lecœur (1876).
vint dans son pays natal, où il avait déjà fondé des écoles et fait exécuter quelques travaux d’utilité publique. Il y mourut presque aussitôt, d’une attaque d’apoplexie, le 25 juin 1852. On rapporta son corps à Paris pour l’enterrer au Père-Lachaise ; mais déjà la ville oublieuse ne songeait plus au Petit Manteau bleu, et le cortège qui suivait son
cercueil passa au milieu de l’indifférence publique.
iy
Dans cet immense et fourmillant kaléidoscope des rues de Paris, toutes les conditions sociales se heurtent; tous les mystères, toutes les bizarreries se coudoient. Que de comédies, que de drames, que de romans invraisemblables, et parfois quels sauvages poèmes on ferait avec la vie de ces célébrités d’en bas ! Quelles choses étranges apparaîtraient tout à coup, si l’on pouvait lire dans le passé! Leur simple succession chronologique déroule sous nos yeux les plus étonnants contrastes.
Au temps où florissaient Chodruc-Duclos, l’ancien aris tocratej l’ancien raffiné, et le vénérable philanthrope Champion, vers 1830, un personnage infime, qu’on voyait en compagnie d’un joueur d’orgue, soulignant de ses grimaces les mélodies de son camarade, était fort connu des Parisiens sous le nom du Marquis, à cause de son costume, ce Le Marquis », écrit M. Maxime du Camp, qui n’a pas dédaigné de s’arrêter à lui dans son ouvrage sur Paris , « était un homme maigrelet, très leste, et âgé de plus de cinquante ans. Il excellait à lancer dans la fenêtre ouverte d’un quatrième ou d’un cinquième étage une pièce de deux sous enveloppée d’un cahier de chansons ; on lui renvoyait le double par le même chemin. On prétendait qu’il appartenait à la police secrète, à laquelle il rendait d’importants services. La vérité est plus mystérieuse encore. Cet homme qui courait Paris avec son habit pailleté, sa veste brochée, ses bas de coton d’un blanc irréprochable, sa coiffure poudrée à l’oiseau royal, était un ancien chauffeur , qui avait commis jadis des forfaits effroyables. Il passait pour riche, et je crois qu’il a été assassiné. »
Après l’ex-brigand, les hasards de la chronologie amènent sous notre plume un baron très authentique, un gentilhomme de race, dont les excentricités, affichées publiquement, d’ailleurs assez inoffensives, firent longtemps le dé-
sespoir de sa famille et la joie des Parisiens. Plusieurs de nos lecteurs sans doute, parmi ceux qui ont dépassé le milieu de la vie, se souviennent d’avoir vu sur les boulevards, tenant quelquefois une charmante petite fille par la main, faisant des gestes singuliers, et suivi à distance par un valet de pied qui l’observait avec une inquiétude respectueuse, — ou assis, par un soir d’été, à une table devant un café et demandant deux glaces, qu’il versait gravement, pour se rafraîchir, l’une dans sa botte droite, l’autre dans sa botte gauche, — un homme grand, élancé, à longue barhe, gardant un air de race sous un costume fantaisiste, dans lequel la négligence se mêlait à une certaine recherche. C’était le baron de Saint-Cricq, dont l’originalité excessive finit par aboutir peu à peu à une folie douce, mais très caractérisée.
Un jour, M. de Saint-Cricq parcourait toute la ligne des boulevards et les rues adjacentes, et dans chaque établissement de bains demandait qu’on lui envoyât à la même heure un bain à domicile ; puis, le moment venu, il s’enfermait dans sa chambre à coucher et assistait avec jubilation, derrière ses contrevents, au conflit de la douzaine de voitures, de baignoires et de garçons qui débarquaient en même temps dans sa cour et bataillaient contre son valet de chambre. Une autre fois, il louait d’un seul coup les trente voitures d’une station et, montant dans la première, prenait la tête d’un long cortège, qui avançait au petit pas derrière lui et qui, sur tout le parcours du boulevard Montmartre à la Madeleine, puis de la Madeleine à la Bastille, intriguait les passants et produisait une véritable émeute de curiosité. Ou bien, au Café de Paris , après s’être fait servir une demitasse, il demandait tout ce qu’il faut pour écrire; ensuite, sous les yeux du garçon ahuri, il répandait dans sa tasse l’encrier, la poudre, les pains à cacheter, remuait et s’apprêtait à déguster ce breuvage plus extraordinaire que le thé
de Mme Gibou. On l’a vu sucrer son thé avec la salière, assaisonner sa salade avec du tabac et verser du chocolat par-dessus; ou encore, couché sur le haut d’une voiture, s’arrêter devant Tortoni, appeler le garçon et se faire servir ainsi au milieu d’une galerie de badauds. On le rencontrait au bois dans sa voiture, tenant en laisse par la portière un cheval auquel il faisait prendre l’air ainsi.
On n’en finirait pas de conter les excentricités de ce maniaque. Contentons-nous d’avoir rappelé les plus fameuses ; il serait sans intérêt de prolonger ce récit. Ajoutons qu’elles ne l’empêchaient pas d’être un homme instruit, linguiste et égyptologue distingué, dit-on. Il aimait à bouquiner. Sa verve et ses saillies paradoxales touchaient quelquefois juste. Abonné du Théâtre-Français, fervent admirateur de Molière et des autres maîtres classiques, dont il ne manquait pas une représentation, il avait soin, les jours où l’on donnait du Scribe, de se faire ouvrir la première loge de face qu’il trouvait vide, « et là s’installait de façon à ce que ses deux pieds reposassent sur le pourtour de la loge. Quand on chutait à côté de lui et qu’on criait à l’inconvenance, il répondait que la littérature de M. Scribe était bonne pour ses bottes (1) ».
On assure qu’à une pièce de M. Empis, on vit un soir un être bizarre gesticuler avec feu dans une avant-scène qu’il occupait à lui seul. Le parterre finit par s’impatienter et crie : A la porte ! Alors, se penchant en dehors de sa loge, M. de Saint-Cricq, on a deviné que c’était lui, — réplique en gesticulant de plus belle :
a Messieurs, je demande 30,000 francs pour l’auteur. »
On rit, on hue, on siffle. Il insiste et répète sa proposition avec force. \
(1) Yriarte, les Célébrités de la rue.
<r Mais pourquoi ? » lui crie la claque, qui a fini par croire à quelque fantaisie d’un admirateur frénétique, qu’elle espère faire tourner au profit de l’ouvrage.
« Pourquoi? C’est que, s’il avait une fois 30,000 francs, il ne serait plus obligé de faire d’aussi mauvais ouvrages. »
On voit que sa folie n’était pas toujours sans des éclairs de raison. J e suis loin de garantir l’authenticité de cette scène, mais il paraît certain que le baron avait des habitudes bruyantes au théâtre et ne se gênait pas pour interpeller les acteurs de sa place.
M. de Saint-Cricq disparut tout à coup, et les gamins de Paris, qui l’avaient souvent taquiné, le regrettèrent longtemps : il était devenu le pensionnaire d’une maison de santé, où il mourut deux ans après.
Saint-Cricq, né vers la fin du dernier siècle, était le contemporain et fut parfois le compagnon de ces viveurs-dandys, à la renommée tapageuse, dont quelques-uns ont laissé une sorte de légende, fort peu digne de respect et d’envie. Nous mentionnerons dans le nombre Victor Bohain, le véritable fondateur du Figaro , nommé préfet de la Charente après la révolution de Juillet, mais bientôt destitué, parce que ses créanciers troublaient la tranquillité publique en venant faire des émeutes sous les fenêtres de sa préfecture ; le mystificateur Romieu, devenu homme public d’une façon aussi inattendue, mais plus heureuse, et représenté par Dantan sous la forme d’un hanneton qui traverse un lampion, par allusion à sa fameuse circulaire préfectorale sur l’invasion de ce coléoptère et au lampion que son complice habituel, James Rousseau, avait planté, disait-on, sur l’abdomen de son ami, pour l’empêcher d’être écrasé par les voitures, un certain soir qu’il s’était levé de table plus ému que de coutume et que de raison, et que l’air de la rue lui
avait porté au cerveau ; Lautour-Mézeray, l’homme au camélia, pour qui le Café Anglais avait été aussi l’antichambre d’une préfecture; et Loève-Veimars, encore un homme politique sorti de la loge infernale et de la Maison dorée , le type accompli du lion, qui se mouchait dans un mouchoir de batiste orné de dentelles et parfumé de senteurs qu’on fabriquait exprès pour lui ; qui, pour ses ablutions du matin, se servait d’un bassin en or ciselé et qui, en partant pour le consulat de Bagdad, emportait dix-huit malles énormes, dont l’une exclusivement remplie de paires de gants blancs commandés chez la bonne faiseuse. Il y aurait encore à citer une foule d’autres représentants de la jeunesse dorée, du dandysme à tous crins et de la vie à grandes guides, qui ne se rattachent que très indirectement à notre galerie, car il ne faut pas confondre l’histoire des excentriques avec celle des physionomies populaires de la rue.
Parmi ces originaux dont les fantaisies alimentèrent la chronique sous le règne de Louis-Philippe, il en est un du moins dont le portrait en buste manquerait à ce musée : je veux parler de lord Seymour, que Saint-Cricq avait choisi pour l’une de ses principales victimes, lorsque, vers la fin, sa manie tourna aux emprunts. Lord Seymour, excentrique comme dix Anglais, s’était acquis, par ses extravagances à froid, une sorte de popularité dans les rues de la ville qu’il avait adoptée pour patrie. Au milieu des défilés carnavalesques, à toutes les descentes de la Courtille, on cherchait la voiture découverte du haut de laquelle, essayant de transplanter à Paris les usages du carnaval romain, il jetait à la foule les projectiles les plus divers ; on la reconnaissait de loin, on se groupait autour d’elle ; les propos salés s’échangeaient, et lord Seymour semblait là dans son élément. Etait-ce bien lui, d’ailleurs, qui présidait en personne à ces bouffonneries? La foule eu était persuadée :
on eût essayé vainement de lui dire qu’il s’y faisait représenter par un valet de chambre, et elle avait donné au noble lord un sobriquet d’une énergie triviale et d’une crudité pittoresque, dont la familiarité contenait une forte dose de mépris.
Quelquefois, aux tables en plein air de Tortoni, Saint- Cricq se rencontrait avec un autre excentrique, M. Léonard,
connu généralement sous le nom de Père Matelot , à cause du costume qu’il portait. Coiffé d’un chapeau de toile cirée,
avec un grand col blanc largement rabattu, une veste de toile grise, un pantalon à raies bleues sur fond blanc, des bottes à la Souvarof, et d’amples anneaux d’or aux oreilles, taciturne, doux et majestueux, il savourait son moka en fumant une grande pipe de porcelaine.
M. Charles Yriarte a reconstitué l’état civil de ce singulier personnage, qui s’appelait Auguste Léonard, qui a signé Léonard de Paris, Léonard Guindre, Léonard de la Tuilerie, les élucubrations musicales à l’aide desquelles il essayait de propager sa propre passion pour le trombone, qu’il appelait V archange de l! orchestre. Il avait été élève à l’Ecole polytechnique de 1812 à 1814, puis apothicaire à Paris, rue Sainte- Anne, 5, enfin trombone dans la 10e légion de la garde nationale, et il publiait ses compositions en les escortant de notes et d’avis au public, dont la bouffonnerie inconsciente eût déridé le spleen en personne. Il avait inventé un nouveau mode perfectionné pour jouer de son instrument favori, en se mettant nu des pieds jusqu au poitrail et en plongeant toute cette partie inférieure du corps dans une baignoire, de telle façon que les ondes sonores de l’eau, beaucoup plus sensibles que celle de 1 air, doublassent le son et l’effet produit; il voulait absolument convoquer les Parisiens à une expérience de cette nature, oü il eût remplacé la baignoire par la Seine, et l’on eut grand -
peine à le détourner de ce projet. Léonard de la Tuilerie fut un hôte assidu des boulevards jusqu’à sa mort, arrivée
vers 1851. ‘ jf - 1| M I
A la même époque disparut également un être bizarre que, pendant presque tout le règne de Louis-Philippe, on rencontrait fréquemment par les rues, vêtu des costumes les plus variés, mais toujours empreints d’une haute fantaisie et étrangers à tous les usages modernes.
C’était un Napolitain, nommé Carnevale, Carnivali ou Carnavalo, et par le peuple, Carnaval. Il avait suffi de supprimer la désinence italienne de son nom pour le mettre tellement en harmonie, non pas avec ses manières, qui étaient toujours graves et convenables, mais avec son costume, qu’on eût pu croire à un sobriquet. Devéria a lithographié Carnevale en le représentant dans une ample robe à fourrure, comme celle d’un doge, avec une collerette qui fait le tour du cou et une espèce de chapeau du seizième siècle à plumes rabattues, d’où pend un grand cordon qui vient tomber jusqu’au ventre (fig. 64). Parmi ceux qui ont décrit sa façon de se vêtir, l’un nous le montre tout en blanc, un autre tout en vert ou tout en rouge, chamarré de rubans longs d’une aune qui flottaient au vent et couvert de verroteries ; celui-ci en chapeau à côtes de melon et à larges bords, en veste et pantalon écarlates avec des souliers blancs; celui-là en frac d’azur à boutons d’or, • par-dessus lequel se détachaient des bretelles richement brodées et un chapeau bleu qu’entourait une couronne de roses artificielles. Il n’y a point là de contradiction, il n’y a que les variations exécutées par Carnevale lui-même, qui consacrait ses économies à approvisionner sa garde-robe dans tous les genres et dans toutes les nuances. Une des chambres qu’il habitait, rue Royale, 10, et où il ne laissait jamais pénétrer personne, renfermait d’après les révélations de son
concierge, plus de soixante vêtements complets avec des quantités de fleurs artificielles et de bijoux faux.
Ce n était pas seulement amour de l’homme du Midi pour les belles teintes et pour les habits éclatants : Carnevale, qui était philosophe, avait toute une théorie qu’il dévelop-
Fig. 64. — Carnevale. D’après la lithographie de Devéria.
pait à l’occasion, non sans esprit, sur la signification des couleurs. Il voulait qu’on changeât la nuance de son costume selon l’état du temps et la disposition d’esprit où l’on se trouvait. Les différents degrés de sa bonne humeur s’exprimaient par le vert tendre, le rose, le rouge, le blanc et les couronnes de fleurs. S’il était triste, il s’habillait de vêtements sombres, et en donnant ses leçons d’italien, il lui arrivait quelquefois de se mettre tout en noir, pour punir ses
élèves quand il en était très mécontent. Mais, au milieu de ces variations, ce qui dominait toujours, était l’amour pour les couleurs voyantes et gaies, pour les rubans, les cordons et les médailles dont il se constellait la poitrine.
C’est là, du reste, un trait commun à beaucoup de ces excentriques, travaillés d’uue vanité secrète, et ayant pour tout ce qui reluit, pour le clinquant et les oripeaux le penchant naïf des enfants, des sauvages et de tous les êtres primitifs. Ou a pu le remarquer particulièrement aussi dans un émule de Carnevale, son contemporain et son compatriote, un grand vieillard, sec, maigre, basané, un peu fou, qui, appuyé sur une longue canne et un énorme dossier à demeure sous le bras, parcourait sans cesse les boulevards extérieurs et les extrémités de Paris, allant proposer ses services comme professeur d’italien dans toutes les institutions et mêlant à l’exposé de sa nouvelle méthode des divagations politiques ; puis dans un autre vieillard encore, connu sous le nom du Major belge , que nous nous rappelons avoir vu souvent, sous les premières années de l’Empire, dans les rues ou à la bibliothèque, avec sa haute taille un peu voûtée, recouvert d’un uniforme fantastique et tout pavoisé de décorations apocryphes.
Comme le Major belge, Carnevale visitait assez fréquemment le grand établissement de la rue Richelieu, où son costume produisit d’abord de violentes distractions parmi les paisibles et studieux habitués ; mais on ne tarda pas à s’y faire, et conservateurs, employés, garçons, rivalisaient de tolérance pour cet inolfensif toqué . Il y passait de longues heures à copier des pièces érotiques sur de beau papier vélin et rose, ce qui a peut-être contribué à répandre l'opinion qu’il était fou d’amour, hypothèse qui plaisait aux dames. A part sa manie, Carnevale était un homme cultivé, instruit, ne manquant pas d’esprit, capable, au besoin,
d’une repartie piquante, ayant beaucoup lu. Il avait même écrit, et la liasse qu’il portait sous le bras était un traité composé par lui. Ami de Donizetti, de Bellini, de Tamburini, de Lablache, de la plupart des artistes, ses compatriotes, il avait, à certains jours, son couvert mis chez eux. Fin gourmet, suivant M. Yriarte, il était souvent chargé par ses ampli itrjrons d’aller choisir un saumon ou un turbot à la halle, dont les marchandes l’accueillaient toujours avec un empressement cordial ; selon M. Maxime du Camp, au contraire (1), sa nourriture pythagoricienne se composait exclusivement de légumes, qu’il entassait dans sa mansarde, à côté de sa collection de vieux chapeaux. « Il ne variait pas le menu de ses repas : six mois de pommes de terre, six mois de haricots blancs. » N’ayant point connu personnellement Carnevale, nous ne savons trop comment concilier ces deux affirmations contradictoires, à moins d’admettre qu’il était pythagoricien chez lui et gourmet à la table des autres.
Carnevale fut une espèce de spirite anticipé. Une de ses
manies était de croire qu’il conversait avec les âmes des morts. Dans la rue, on le voyait souvent s’arrêter et parler seul, faisant les demandes et les réponses, ou soulever respectueusement son chapeau, saluant un être invisible, et, si on l’interrogeait, il répondait doucement que la Malibran Ini avait demandé des nouvelles de sa santé, ou qu’il venait de recevoir la visite de Napoléon et d’échanger un bon mot avec M. de Voltaire.
Aucune époque ne fut plus féconde en excentriques de tout genre que le règne de Louis-Philippe, et, si nous ne devions nous borner aux figures de la rue, quelle moisson ne pourrions-nous pas faire parmi les inventeurs de reli-
(1) Paris, t. iv, p. 437.
gions, depuis l’abbé Châtel jusqu’au Mapah, et parmi les saint-simoniens ou les fouriéristes !
N’oublions pas du moins l’apôtre du phalanstère, Jean Journet, tête méridionale, nature exaltée, jadis carbonaro, puis épris des idées de Fourier et s’en faisant le propagateur ardent, infatigable, afin de sauver le monde. Dès qu’il fut initié à la doctrine, elle s’empara de lui comme une obsession. Journet ceignit ses reins, prit le bâton de l’apôtre et courut prêcher en tous lieux la bonne nouvelle (fig. 65). A Paris, on le rencontre partout, sur les places publiques, dans les bals, les cafés, les théâtres, les promenades, pérorant une brochure à la main, des brochures plein ses poches. La brochure était le grand moyen de propagande de Jean Journet ; il avait composé des douzaines de Cris , comme il les appelait généralement, et, ne pouvant parvenir à les vendre, les distribuait gratuitement. Plus d’une fois même, il s’avisa de moyens héroïques pour arriver plus vite et plus complètement à la foule. Un soir, le 8 mars 1841, pendant les entr’actes de Robert le Diable , Jean Journet s’installa dans les couloirs de l’Opéra, oh il fit aux spectateurs étonnés une ample distribution de brochures. Arrêté et conduit chez le commissaire de police, il s’empresse de donner sa brochure au magistrat et entreprend de le convertir; il ne réussit qu’à se faire conduire à Bicêtre.
Cette rude épreuve ne le guérit pas. Arraché aux médecins aliénistes par l’intervention d’amis bienveillants, il n’a rien de plus pressé que de recommencer. Il assiège les antichambres de tous les écrivains, des romanciers, des poètes, des députés, des ministres, des princes ; il leur adresse des épîtres foudroyantes et d’impérieuses objurgations quand il ne peut parvenir à se faire recevoir par eux ; il va de Lamartine à Lamennais, de Lamennais à George Sand, de George Sand à Casimir Delavigne, de Casimir Delavigne à
Victor Hugo, qui un jour l’admit au cénacle de la place Royale, où il terrifia les disciples et le maître lui-même par la sauvage impétuosité de son éloquence ; enfin de Victor Hugo à Alexandre Dumas, dont il obtint une pension de 1,200 francs, — hélas! toute platonique, ou bien peu s’en faut, à toucher sur ses droits d’auteur.
Fig. 65. — Jean Journet. D’après le tableau de G. Courbet.
Une autre fois, à la salle Pleyel, au milieu d’un concert, on voit se lever tout à coup un homme hâve et barbu : c’est Journet, que le démon de l’apostolat vient de saisir. Les gens de service veulent le faire sortir; il les foudroie d’an mot et d’un geste. Ils appellent la garde. Journet se place solennellement sous la protection des dames; la salle rit, les municipaux étonnés se retirent, et Journet triomphant continue son discours.
En 1848, il crut son heure enfin venue. Poussé par une ardeur nouvelle, il se multiplie, il est partout, il pérore dans tous les clubs. Un soir de représentation extraordinaire au théâtre de la Porte-Saint-Martin, il s’installe à la seconde galerie avec toute une cargaison de ses terribles brochures. On jouait un drame. Tout à coup, sur le balcon, l’orchestre, le parterre, tombe une grêle d’opuscules. On lève la tête, on s’exclame, on crie ; la grêle redouble : c( Il fallait voir, au milieu du tumulte, » lit-on dans les Excentriques de Champfleury, « les comédiens s’enfuir, le souffleur sortir de son trou, les mille têtes de la foule se lever en l’air, les spectateurs monter sur les banquettes, et au milieu de cet orage, aux secondes galeries, un homme debout, impassible, jetant cette pluie de brochures comme pour ensevelir les spectateurs. Il en tirait de ses poches de derrière, de ses poches de côté ; il en tirait de son pantalon, il en tirait de ses goussets, il en tirait de son chapeau, il en tirait de ses bottes, d
Jean Journet fut arrêté une fois de plus, et relâché encore. Naturellement, il recommença. On l’entendit au club Blanqui. Au congrès de la paix, après le discours de Victor Hugo, il se lève et demande la parole pour une communication importante. Les étrangers accueillent d’abord avec faveur cet homme à la parole chaleureuse et au front inspiré : sur sa demande, ils l’encouragent même de plusieurs salves d’applaudissements. Mais bientôt les divagations de l'orateur en vinrent à un tel point qu’un membre invita le président à lui retirer la parole au nom de la dignité de l’assemblée, et que Jean Journet, au milieu des interruptions et des rires, descendit de la tribune et quitta la salle. Il s’en alla prêcher ailleurs. Jusqu’au coup d’Etat on le retrouve sans cesse s’introduisant dans les soirées, dans les banquets, pénétrant parfois au lit des mourants, formant des sous-apôtres pour l’aider dans la propagation
de la bonne nouvelle, entreprenant de grandes tournées en province, soutenant des polémiques furibondes contre la Démocratie pacifique, organe officiel du fouriérisme, et son directeur Considérant, dont la tiédeur l’exaspérait.
« Depuis deux ans, » écrivait M. Champfleury en 1852, ce Jean Journet a complètement disparu de Paris : le 2 décembre, qui a coupé court à toutes les utopies, l’aura rendu à sa famille en province. » Cependant nous l'avons revu en 1855, dans les bureaux d’un recueil périodique qui venait de se fonder. Traversant l’antichambre, qu’il avait trouvée vide, Journet avait pénétré droit jusqu’au rédacteur en chef. Il tenait deux ou trois brochures à la main :
« Monsieur, » lui dit-il, ce je suis Jean Journet. Vous connaissez mon apostolat; je viens vous demander une aide fraternelle en vous priant d’acheter ces brochures.
— Acheter ces brochures? fit le rédacteur en chef, inquiet.
— Oui, Monsieur ; il y en a pour 2 francs 50 ; vous voyez que ce n’est pas ruineux.
— Non, certainement. Mais je ne puis me permettre... en l’absence de mon associé... Revenez lorsqu’il sera là.
— Comment, Monsieur, vous avez besoin de votre associé pour donner 2 francs 50 à une œuvre humanitaire? Mais si j’avais rencontré votre garçon de bureau dans l’antichambre, je lui aurais offert mes brochures, et je suis sûr qu’il aurait été honteux d’hésiter pour si peu de chose.
— Eh bien, Monsieur, » fit le rédacteur en chef, retrouvant sa décision, <l il hésitera moins encore à vous mettre à la porte. »
Il sonna; le garçon, qui rangeait la revue dans uu cabinet du fond, apparut et reconduisit Jean Journet, qui criait de toutes ses forces, car l’apôtre, surtout quand il fut aigri par tant et de si longs mécomptes, avait le tort d être im-
périeux, menaçant, et d’arriver même jusqu'à l’insolence.
En outre, trois ou quatre ans plus tard, nous avons acheté les Sept Clameurs du désert , ou le Socialisme démasqué, brochure de Jean Journet, publiée, comme le porte la couverture, en septembre 1858, et donnant l’adresse de l’auteur, rue Serpente, 21. Le prix distributif de cette brochure était, pour les riches, 2 francs et plus ; pour les aisés, 1 franc; pour les gênés, 50 centimes : elle nous a coûté 10 centimes sur les quais. Elle renferme, entre autres pièces de vers, un Cri d’ indignation, un Cri d'alarme, un Cri de pitié, un Cri de dégoût, et maltraite fort Pierre Leroux, vieux blagueur, avec sa balançoire ; « seigneur Victor Considérant, fameux socialiste, — saint Cantagrel, ermite, bon ermite; saint Blanc, bedeau sempiternel ».
Mais surtout il prodigue toutes les richesses de son vocabulaire injurieux à Proudhon, dans une chanson d’une verve intarissable, en cinquante-neuf couplets.
Jean Journet mourut oublié, le 1er novembre 1861, à Toulouse.
Une ligure toute différente est celle de Liard, le chiffonnier philosophe et érudit, qui avait été jadis quelque chose, — on n’a jamais bien su quoi, — et était tombé dans le chiffon, mais sans rien perdre de sa gaieté.
Liard n’appartenait même pas à la première catégorie des chiffonniers, car il ne portait qu’un bissac au lieu de hotte. C’est dans cet appareil que Traviès, l’auteur de Monsieur May eux et de tant d’autres types populaires, le crayonna un jour, alerte et guilleret sous ses haillons, avec son œil riant, sa physionomie ouverte et goguenarde (fig. 66). Liaivl avait fait ses humanités : il aimait à citer quelques bribes de latin ; il lisait les chiffons qu’il avait recueillis et les commentait à ses camarades ou curieux qui venaient le voir. Le bruit de ce phénomène, — un chiffonnier sachant
le latin et citant même du grec à l’occasion, — s’était répandu en s’amplifiant. Le premier qui l’entendit écrivit la
nouvelle au Corsaire. Paris, à qui il faut chaque jour un nouvel engouement, s’éprit de Liard. On répétait ses bons
Fig. 66. — Liard, le chiffonnier philosophe. D'après la lithographie de Traviès.
mots dans les petits journaux ; on lui en faisait chaque matin, comme à un personnage à la mode. Chroniqueurs, romanciers, artistes allaient le visiter et s’efforçaient vainement, par des questions insidieuses, de percer le mystère de son passé : Liard demeura une énigme.
Les chiffonniers ont toujours préoccupé l’imagination publique, qui se plaît, bien gratuitement d'ordinaire, à placer des mystères sous les haillons de ces pauvres diables. Le souvenir de Diogène et de sa lanterne, puis le drame fameux de Félix Pyat, ne sont pas sans doute étrangers à cette tendance. Mais Liard est antérieur à la pièce de Pyat, et Christophe aussi.
Saus avoir atteint la popularité de Liard, le chiffonnier Christophe, surnommé comme lui le Philosophe , eut également, vers la même date, sa part de célébrité. Christophe n’avait pour tout bagage qu’un sac de grosse toile, sans crochet ni lanterne : « C'est un homme à part au milieu des siens, » écrivait, vers 1840, M. Berthaud dans les Français peints par eux-mêmes; a il est fier, il ne s’enivre pas, il marche seul, il vit seul; Christophe tient à la fois du Diogène et du Chodruc-Duclos. Les personnes qui ont été à même de l’apprécier ont voué à ce pauvre chiffonnier une estime spéciale. L’un de nos bons physionomistes populaires et l’un des plus spirituels dessinateurs du Charivari, mon camarade Traviès, m’en a fait le plus grand éloge... On rencontre souvent Christophe par les mes de Paris, au milieu d’un groupe serré autour de lui et prêtant l’oreille à ses étranges discours. De sa main gauche, fortement nouée, il soutient sur son épaule un large sac, et, tout en pérorant avec ceux qui l’entourent, il fait jouer à sa main droite le rôle du crochet qui lai manque. Christophe a dû bien souffrir avant de dépouiller sa dignité d’homme, avant de se retirer chez les chiffonniers. Aussi, voyez : il raille, il accuse, il insulte les passants et les curieux, et pourtant il fouille à pleins doigts le fumier sur lequel il s’est établi. Quand il s’éloigne, il vous jette avec dédain un ricanement magnétique dont les vibrations retentissent longtemps dans
votre sein et vous font mal. »
Dans les premières années de l’Empire, on rencontrait souvent, par les rues des quartiers de la rive gauche, une vieille femme qui marchait littéralement ployée ou plutôt cassée en deux, la tête à la hauteur des genoux, s’appuyant sur un bâton plus haut qu’elle, et portant invariablement, quelle que fût la saison, un bouquet au corsage. C’était,
Fig. 67. — Françoise François, la vieille au bouquet.
avec la folle qui cheminait sans cesse d’un pas alerte, tout le long des rues du quartier latin, tenant de la main droite une chaufferette et sur son bras gauche une perruche, avec qui elle s’entretenait sans relâche, une des figures les plus connues de tous les étudiants, rapins, grisettes, depuis la Seine jusqu’à la barrière d’Enfer. Malgré sa brusquerie, son caractère irascible et les rebuffades dont elle accueillait presque toujours les avances des passants, la Vieille au Bouquet était populaire dans le quartier (fig. 67). A la fin de juillet 1863, on la trouva étendue sans connaissance sur
le quai des Orfèvres; elle fut conduite à l’hôtel- Dieu, où elle mourut quelques semaines après, le 21 août.
Alors seulement le public, par une notice qui fit le tour de la presse, apprit son histoire, qui jusqu’alors n’était connue que d’un petit nombre de personnes. On sut que Françoise François avait été la fiancée de Bories, ou de Raoulx, l’un des quatre sergents de la Rochelle; son bouquet était un souvenir que le condamné lui avait jeté du haut de la charrette qui le conduisait au supplice, et chaque jour, de sa chambre de la rue du Cherche-Midi, où jamais elle ne recevait personne, elle s’acheminait en pèlerinage à la tombe des sergents, au cimetière Montparnasse.
Sous l’Empire encore, deux étrangers ont compté parmi les figures populaires de Paris.
L’un est le Persan, que les habitués de l’Opéra virent si longtemps assister, impassible et taciturne, dans sa stalle de balcon, à toutes les représentations de la rue Le Peletier. On avait fini par ne plus prêter la moindre attention à ce mélomane impassible, dont la longue et large barbe aux flots neigeux, le costume oriental et surtout le haut bonnet fourré avaient excité d’abord une curiosité si vive. Il en était venu à faire partie, pour ainsi dire, du mobilier même de la salle. Quelque chose eût manqué aux artistes et au public s’ils n’avaient vu à sa place accoutumée ce personnage énigmatique, qui disparut aussi mystérieusement qu’il était venu, et dont on n’a jamais su au juste ni le nom, ni l’histoire. Les hypothèses les plus hardies s’égaraient jnsqu’à en faire un frère du chah de Perse, réduit à se cacher dans l’exil à la suite d’une révolte malheureuse.
L’autre est l’Arménien Kasangian, qui fut pendant de si longues années l’un des piliers inamovibles de la Bibliothèque nationale, et qui, par son costume étrange, sa maigreur presque phénoménale, sa physionomie saus sexe et
sans âge, ressemblait à un personnage fantastique d’Holfmann. Quelques minutes avant dix heures, les commerçants de la rue Richelieu voyaient arriver Kasangian, vêtu de sa grande robe sans collet, coiffé de sa calotte verte, les besicles au milieu du nez (fig. 68) ; ils réglaient leurs
montres sur son passage, comme jadis les habitants de Kœnigsberg sur celui de Kaut.
A peine la porte ouverte, il se précipitait le premier dans la cour, allait, avec la régularité d’un automate, boire une gorgée d’eau au gobelet suspendu à la fontaine, entrait dans la grande salle encore vide, et se dirigeait, d’un pas à la fois pressé et traînant, vers les casiers en face du
bureau central où, depuis l’an 1838 environ, il déposait, après chaque séance, les livres dont il avait besoin pour son travail et qui étaient devenus sa propriété exclusive. Il y avait là à demeure uue vingtaine de volumes, dont quelques-uns d’une taille formidable, que Kasangian transportait à sa place, la première à gauche en faisant face au bureau. Si quelque intrus s’était permis de l’usurper, il se fût certainement passé quelque chose de grave; mais les curieux qui guettaient cet événement mémorable n’eurent jamais la satisfaction d’y assister, attendu que, durant plus de vingt-cinq ans. Kasangian arriva invariablement le premier à la Bibliothèque.
Une minute après, Kasangian était enseveli derrière sa barricade d’in-folio, et reprenait la suite de ce grand dictionnaire arabe-français qu’il ne devait jamais terminer. Son travail était entrecoupé de rêveries et même de quelques sommes, que respectaient les garçons de salle. Dans le cours de sa longue carrière, il a eu plusieurs exemplaires du Dictionnaire de Bescherelle tués sous lui. Dès qu’une difficulté l’arrêtait, et le cas n’avait rien de rare, il allait, le livre en main, consulter un membre du bureau, à moins toutefois qu’il ne s’adressât simplement au voisin que sa mauvaise chance avait placé près de lui. Il consultait sur le sens des mots, sur leur prononciation, ne se rendait pas aux réponses, objectait, ergotait d’une voix rauque et avec brusquerie. Dix fois par séance, il se passait une scène comme celle-ci :
« Que signifie faire une niche à quelqu’un?
— Cela signifie lui faire une malice, lui jouer un tour.
— Malice? tour? Cela n’est pas exact. »
Il consultait Bescherelle, et reprenait triomphant :
« Non, non. Faire une niche à quelqu’un, c’est lui creuser un enfoncement dans un mur. »
Si la victime consultée était naïve, elle s’évertuait à donner des explications et bataillait pendant vingt minutes contre Kasangian ; si c’était un sceptique, elle lui répondait : « Vous avez raison. » Dieu sait ce que, de guerre
Fig. 69. — Le charmeur d’oiseaux.
lasse, sans parler des mystifications qui s en mêlaient parfois, on a laissé mettre de bévues au pauvre savant dans son fameux Dictionnaire.
A trois heures sonnantes, — la Bibliothèque fermait alois à trois heures, — Kasangian reportait ses livres dans le casier, esquissait un salut mélancolique en passant devant
le bureau, s’arrêtait parfois pour échanger un mot avec l’un des frotteurs et, les mains dans ses longues manches, demi-courbé, semblant ne rien voir et ne rien entendre, il rasait les maisons pour regagner sa chambre, au cinquième, dans le faubourg Poissonnière. Suivant l’un de ses derniers portraitistes, Kasangian était un Arâbe d’Alep, desservant de la chapelle arménienne à Paris. Un matin, vers 1865, on ne le vit pas arrivera son heure ordinaire : ce fut presque une révolution à la Bibliothèque. Quelques jours après, on apprit qu’il était mort. Kasangian n’a pas vu la nouvelle salle de travail de la rue Richelieu : il n’aurait jamais pu s’y faire, et s’il ne fût pas mort de vieillesse et d’épuisement, il fût mort de ce changement dans ses habitudes.
Que d’autres figures du second plan ne pourrions-nous esquisser encore, parmi celles qui occupèrent plus ou moins vivement l’attention de la foule sous le second Empire et comptèrent, ne fut-ce qu’un moment, au nombre des célébrités de la rue, — depuis cet original qui, dans les dernières années du règne de Napoléon III, venait tous les dimanches patiner sur l’esplanade de la place de la Concorde avec des patins à roulettes, exécutant d’une façon très adroite les exercices les plus élégants et les plus compliqués, se jouant au milieu des curieux, tournant autour d’eux, les enlaçant dans ses replis rapides et ne faisant jamais la culbute, jusqu’au charmeur d’oiseaux (fig. 69), derrière lequel une immense galerie s’amassait dans le jardin des Tuileries, pour voir tourbillonner autour de lui des nuées de pigeons et de moineaux, dociles à ses moindres signes, venant se percher sur ses épaules, sur sa tête, sur ses bras, et chercher tour à tour leur pâture dans sa main et entre ses lèvres!
Le charmeur d’oiseaux s’appelait Édouard du Peyron, et l’on assure que c’était un ancien sous-préfet, révoqué par
M. Guizot. Il a laissé un fils qui continue ses exercices dans l'allée de Diane.
Paris est toujours, comme au temps de Rabelais, la capitale du royaume de Badaudois. Il ne lui en faut quelquefois pas tant pour improviser des réputations populaires. Il
Fig. 70. — M. Gagne au pied de l’Obélisque.
en a fait une à l’arcbi-poète Gagne, l’avocat des fous, ce maniaque monotone qui accablait les journalistes-soleils de quatrains sur le trium-vir-salvat et sur la rêpubliquéide- empire-royauté, qui, au mois d’octobre 1869, donnait rendezvous au peuple devant l’obélisque pour représenter 1 Assemblée absente (fig. 70), et courait les clubs pour y débiter
du haut de la tribune, avec sa vénérable tête blanche, des insanités qui, après tout, ne dépassaient guère celles qu’on a l’habitude d’y entendre et d’y applaudir.
Paris a aussi fait une réputation à la bouquetière du Jockey-Club, Isabelle, qu’on voyait partout où va le monde élégant : sur le perron de Tortoni, au café Anglais, dans les couloirs de Bignon ou de la Maison dorée, sous le vestibule de l’Opéra, les jours de grandes représentations, mais surtout aux courses, où elle portait, avec une solennité amusante, les couleurs du jockey qui montait le cheval vainqueur au précédent Derby, Après un long exercice, Isabelle avait amassé une fortune rondelette, un âge respectable et une corpulence qui lui donnait vaguement l'air d’un dragon habillé en amazone, quand, au mois de mars 1875, l’éclat d’un procès que lui faisait sa mère, pauvre vieille paysanne, pour en obtenir une pension de 600 francs, la précipita du haut de ses grandeurs et la rendit à la vie privée, en lui laissant tout le loisir de méditer amèrement sur ce que peut coûter une économie mal entendue.
Mais comment s’étonner qu’Isabelle fût devenue célèbre en vendant des fleurs, lorsque Mlle La Périne a été populaire sur les boulevards pour avoir failli en vendre? Mlle La Périne était une jeune et jolie marchande de journaux, installée dans le kiosque qui fait face au Grand-Hôtel. Plusieurs membres du Jockey-Club avaient formé le projet de détrôner Isabelle, quadragénaire, pour la remplacer par la plus séduisante des innombrables rivales qui briguaient son héritage. Cette grande conspiration, dont les péripéties occupèrent quelque temps ce que les chroniqueurs du kigh life appellent « tout Paris », ne réussit pas ; mais Mlle La Périne n’en passa pas moins au rang des illustrations de la rue. Le Figaro et les autres feuilles à la suite avaient parlé d’elle; je crois même qu’on avait dessiné son portrait; on venait la
voir dans son kiosque, dont la calotte imbriquée étincelait de dorures, et il était de tradition dans sa clientèle élégante de ne jamais l’humilier en lui donnant de la monnaie de cuivre et de payer ses journaux depuis un franc jusqu'à un louis. Puis tout à coup on n’entendit plus parler d’elle jusqu’au 25 janvier 1880, où on la vit reparaître et essayer de se produire comme chanteuse dans un concert, organisé à son profit à l’Hôtel Continental.
Pour compléter cette esquisse, il faudrait peut-être join-
Fig. 71. — Le nez de Bouginier.
dre à cette galerie les personnages qui ont dû leur popularité aux inscriptions pariétaires, ceux dont un beau matin tous les murs de Paris, crayonnés par des mains invisibles, ont exhibé à des milliers d’exemplaires le profil caricatural, ou crié le nom en l’accolant à une épithète grotesque.
Sous la Restauration, Crédeville et le nez de Bouginier se tenaient compagnie dans toutes les rues de Paiis.
Bouginier, ou Bougenier, était un peintre, élève de Gros, né à Valenciennes vers le commencement de ce siècle et plus fameux par les dimensions exorbitantes de son nez que par son talent. Ce nez phénoménal figure encore^sur la frise de l’entablement de la maison égyptienne qui s élève place
du Caire (fig. 71;. Ou assure que des voyageurs l’ont rencontré jusque sur les Pyramides.
Quant à Crédeville, sa personnalité est demeuré 3 obscure ; ce nom énigmatique, tracé sur chaque coin de mur avec une abondance extraordinaire, intriguait les gens d’imagination et passait, aux yeux des uns, pour le mot de ralliement des libéraux ou des ultra, aux yeux des autres pour la signature d’un forçat évadé qui prenait plaisir à narguer la police en lui certifiant sa présence. S'il faut en croire l’auteur des Arabesques 'populaires (1832), Crédeville était un jeune capitaine de l’armée impériale qui disparut en 1815, probablement tué dans un obscur combat d’avant-poste, et c’est sa fiancée, devenue folle, qui aurait commencé à couvrir tous les murs de Paris de ce nom, bientôt répété par le servile troupeau des imitateurs. Mais cette histoire, d’ailleurs parfaitement invraisemblable, n’explique pas comment l’épithète
de voleur finit par se trouver accolée presque invariablement au nom de Crédeville. D’autres ont raconté, et cette version paraît la plus vraisemblable, que Crédeville était le nom d’un usurier, et que l’inscription infamante fut tracée à dix mille exemplaires pendant leef trois journées de juillet 1830 par Henry Monnier, qui profita du désordre causé par la révolution pour assouvir sa vengeance. On a de quoi choisir.
Quelques-uns de nos lecteurs se souviennent sans doute encore d’avoir lu sur les murs, un peu avant 1840, feu Duponchel , — allusion à la mystification fameuse que de lugubres farceurs avaient jouée à ce directeur de l’Opéra en envoyant des invitations à son enterrement et en commandant son convoi aux pompes funèbres. Cette inscription tumulaire se pavanait en lettres énormes et multicolores jusqu’au sommet des monuments les plus élevés, et Crédeville voleur en fut définitivement enterré du coup. Depuis lors, combien de noms se sont succédé encore sur les pages de cet album des
murailles : Alexandre Dumas, Ch. Matharel, le critique dramatique du Siècle ; Galimard, Barbey d’Aurevilly, Nadar, Courbet, tous flanqués d’adjectifs plus ou moins malsonnants! Grâce à cette épigraphie effrontée, le nom de Galimard est resté tout aussi populaire dans les rues de Paris que le fut en 1848 le Battur légendaire des affiches électorales : Nommons Battur, et de 1863 à 1870, Bertron, le candidat humain , mort en janvier 1887.
Peut-être faudrait- il encore ajouter un nouvel appendice à notre galerie pour y comprendre les personnages purement légendaires des rues de Paris, depuis le Moine bourru , qui courait la nuit en effrayant les femmes et en battant les enfants jusqu’au Petit Homme rouge , qui apparaissait dans le palais des Tuileries chaque fois qu’une catastrophe en menaçait les habitants, et qui a eu l’honneur d’être chanté par Béranger. Mais les frontières de ce chapitre s’étendraient indéfiniment, et notre Musée populaire prendrait des proportions inquiétantes, comme s’il voulait rivaliser avec celui du Louvre.