‹ Les crises industrielles en AngleterreChapitre 10 sur 51 · CHAP · texte numérisé non relu

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1Ô4 PART. 1. L'ilISTOIRE I>ES CRISES

La courbe delà constitution des sociétés par actions montefortement de 1863 à 1866 ; elle descend en 4866, atteint son minimum en 1868, mais recommence ensuite à monter.

La courbe des prix du 1er monte d'abord rapidement pour descendre ensuite ; le minimum correspond à l'année 1858; des fléchissements moindres se produisent en 1835, en 1861,. en 1865 et en 1867-1868.

Passons maintenant à la dernière courbe, celle de la Banque d'Augleterre. Cette courbe révèle la situation du crédit. A partir de 1852, elle descend sans interruption jusqu'en 1857, où la réserve des métaux précieux dans la caisse de la Banque d'Angleterre atteint son minimum. Nous pouvons en conclure que, jusqu'à cette année, le crédit anglais a toujours été en prospérant. En 1838, l'encaisse de la Banque d'Angleterre s'élève subitement de plusdu double, ce qui prouve qu'en 1858 une réduction subite du crédit s'est produite, donc une crise industrielle. En 186 1 et 1862, l'exportation anglaise a de nouveau subi une diminution plus forte qu'en 1858. Mais l'encaisse de la Banque d'Angleterre ne s'est presque pas du tout accrue en 1801, et, en 1862, l'accroissement n'a été qu'insignifiant; donc, si le crédit a subi une réduction en 1862,1a réduction a été peu considérable. En 1863 et 1864 nous remarquons un fléchissement de l'encaisse. Comme une crise industrielle est toujours suivie d'une augmentation et non d'une diminution de l'encaisse de la Banque, il faut en conclure qu'il n'y a pas eu, en 1861 et en 1862, de crise industrielle. Et, en effet, la gêne de l'industrie anglaise, en 1861 et 1862, était toute accidentelle ; elle avait sa cause dans la guerre civile de l'Amérique du Nord. L'exportation anglaise aux Etats- Unis s'élevait en 1860 à 22 millions 9 de livres, l'année suivante, elle tomba à 1 1 millions de livres ; cette diminution provoqua un fléchissement du chiffre total de l'exportation anglaise.

Bank Acts, 1857. App. n° 13; après 1857 d'après les Returns of tlie- Bank of En gland, 1873.

En 1867, l'encaisse de la Banque d'Angleterre est considérable et elle reste pendant quelques années plus élevée que vers 1860. Cela indique que le crédit est encore plus réduit qu'après la crise de 1 857. La rareté de l'argent, la baisse des prix, le marasme de l'industrie, bref toutes les suites d'une crise industrielle, se remarquent en 1867 et en 1868. Mais, en même temps, non seulement on ne voit, en 1866, aucun fléchissement de l'encaisse de la Banque d'Angleterre (pareil fléchissement précède toujours une crise industrielle), mais, au contraire, une augmentation de cette encaisse. Donc, s'il s'est produit une crise en 1866, cette crise a eu un caractère tout particulier ; son développement a été diiFérent de celui des crises précédentes. Et, en effet, la crise de 1866 s'est distinguée à beaucoup d'égards de toutes les autres crises. Le fléchissement de l'encaisse et la panique sur le marché monétaire ne se sont pas produits en automne, comme c'est généralement le cas dans les crises, mais au printemps ; en octobre, l'or était déjà revenu dans la caisse de la Banque d'Angleterre, et ainsi l'année 1366 est, dans notre tableau, une année d'augmentation et non de fléchissement de l'encaisse de la Banque d'Angleterre, bien qu'en mai 186*1, il n'y eût plus dans la caisse que 8 millions de livres de numéraire.

Considérons maintenant de près les crises de cette période.

La crise de 1857.

Nous avons rappelé plus haut les conditions favorables de la période de 1850 à 1860 pour le développement de l'industrie et du commerce anglais. La découverte des gisements aurifères en Californie et en Australie a ouvert à l'industrie anglaise de nouveaux et excellents débouchés et laltluence permanente de l'or de ces pays vers l'Angle-

terre a permis à celle-ci de terminer la guerre de Crimée sans passer par une crise financière. La conclusion de la paix, en 1856, a donné à l'industrie anglaise, qui se trouvait d'ailleurs dans une situation prospère, une nouvelle impulsion.

La crise industrielle de 1837 fut la première crise mondiale. Les crises de 1825 à 1850 avaient été principalement des crises anglaises et américaines. Gela est d'ailleurs très compréhensible. Ces crises industrielles constituent la maladie spécifique de l'ordre économique capitaliste. Jusqu'à 1850, la production capitaliste était encore peu développée sur le continent européen. Ce n'est que la révolution de 1848 qui annonça pour l'Europe la nouvelle ère capitaliste. Aussi bien, les Etals de l'Europe continentale ne commencent-ils que vers 1850 à être atteints plus ou moins, selon le degré de développement de la production capitaliste dans chaque Etat, par le flux et le reflux du capitalisme. L'industrie capitaliste a pris, depuis 1850, presque partout un essor rapide. Et cet essor a été surtout rapide dans le pays qui unit à l'esprit d'initiative de ses habitants d'inépuisables richesses naturelles, dans les Etats-Unis. Les Etats-Unis sont, pour l'Europe, pour ainsi dire, un refuge, qui reçoit aussi bien le trop-plein de la population européenne que les capitaux en surabondance. De 1830 à 1840, c'étaient surtout des capitaux anglais qui avaient émigré en Amérique. De 1850 à 1855 affluèrent en Amérique, sous l'influence de troubles politiques, des capitaux venant non seulement d'Angleterre, mais encore des autres Etats d'Europe. D'après une évaluation de A. Schàffle, un milliard de florins au moins furent, de 1849 à 1855, convertis en valeurs américaines (1). L'émigration des capitaux en Amérique persiste encore, même après la fin de l'agitation politique en Europe, et il est curieux de remarquer que même

(1) A. Schaeffle, Gesammelte Aufsatze, die Handelskrisis von I831f p. 58.

chap; ni. — les crises de 1850 a 1870 107

l'élévation du taux de l'escompte par la Banque d'Angleterre à 5 et 6 0/0 et une forte demande de capitaux en Angleterre môme ne purent arrêter l'exode des capitaux anglais vers les Etats-Unis (1). D'après le rapport d'une commission parlementaire de 1838, les capitalistes anglais possédaient, au début de 1857, pour 80 millions de livres de papiers américains (2).

L'affluence des capitaux européens vers les Etats-Unis fut en même temps la cause et l'effet de l'essor de l'industrie ^américaine, de 1850 à 1850. Sans doute, d'autres causes encore ont contribué à ce mouvement de prospérité. Ainsi, la guerre de Grimée, qui interrompit l'exportation des céréales de Russie fut très avantageuse pour les agriculteurs américains. La découverte des gisements aurifères en Californie exerça aussi une action considérable dans le même sens. D'énormes capitaux, venus d'Europe en Amérique, paraissaient tout d'abord à la Bourse des valeurs, pour s'écouler de là dans les différents canaux de l'industrie et du commerce américain. Les compagnies par actions surgirent en Amérique comme des champignons. La spéculation se porta tout d'abord sur les valeurs qui représentaient le capital fixe du pays. Les achats de terres d'Etat devinrent aussitôt considérables. De 1852 à 1854, on avait acheté aux Etats-Unis pour 1 million 7 de dollars de terres d'Etat ; de 1854 à 1857, on en acheta déjà pour 20 millions 4 de dollars (3).

Les valeurs de chemins de fer furent l'objet favori de la spéculation. Les capitaux très considérables furent employés à la construction de chemins, de fer. Le réseau de chemins -de fer des Etats-Unis s'étendit, en 1856, de

(1) Report of the Select Committee on the Bank Act of 1844, 1858. Minutes of Evidence. Déposition de Hodgson. 3699-3703.

(2) Report of the Select Committee on the Bank Act of 4844,

p. VIII.

(3) A. Schaeffle, Zùr Lehre von tien Handehkrisen (Zeitschriff fur die gesammte Staatswissensdiaft, 1858, p. 443).

lOo PART. 1. l'hJSTOIUE DES CUISES

4.500 milles- La longueur des lignes projetées était encore plus grande. Et beaucoup de ces lignes de chemins de fer furent construites, sans qu'on s'occupât de savoir si elles seraient de bon rapport, uniquement dans un but de spéculation (1).

La hausse du prix des marchandises sur le marché américain amena un accroissement de l'importation. En 1857, l'importation des marchandises en Amérique (les métaux précieux exceptés) a augmenté de 32 millions de dollars, alors que l'augmentation de l'exportation était bien moindre, de 12 millions seulement. En même temps, l'industrie américaine prenait un très grand développement. De 1854 à 1856, les fabriques de l'Amérique du nord transformèrent 679.000 balles de coton, et de 1856 à 1859 leur consommation était déjà de 819.000 balles. Cette augmentation est d'autant plus frappante que les prix du coton, par suite d'une mauvaise récolte, avaient subi une hausse considérable de 5 d. 3/8 la livre en 1855 à 7 d. 6/ S en 1850; et que , comme nous le verrons plus loin, l'Angleterre était obligée de réduire son industrie cotonnière. Mais le marché des marchandises américaines était si animé que ni l'accroissement de l'importation des marchandises étrangères, ni la hausse des matières premières ne purent empêcher l'extension de la production indigène.

L'accroissement du stock de marchandises sur le marché américain alla de pair avec la hausse du prix des marchandises. Pareille situation n'était possible qu'avec une rapide extension du marché. Mais, quelle que fût l'élasticité du marché américain, il ne put finalement pas absorber la masse sans cesse croissante des produits indigènes et étrangers.

A. Schaffle donne dans son instructif travail sur la crise

(1) Moritz Mohl rappelle que la principale cause de la crise industrielle de 1857 dans l'Amérique du nord avait été dans les spéculations sur les chemins de fer. Moritz Mohl, Ueber Bankmanôvci\ Bank f rage und Krisis, Stutfart, 1858. p. 19.

CH

de 1857 le résumé suivant de la situation du marché des marchandises à New-York, de 1855 à 1858 (1).

Importation de Ne.w-York

! Importation pour lacon-

sommation . . . .

'■ Accepté en transit . .

Importation pendant les dix

premiers mois (ler janvier au 31 octobre)

millions de doit.

millions de doll.

millions •le doll.

Importation pendant le mois d'octobre

millions de doll.

millions «le doll.

18 7 millions de doll.

Chaque année s'accumulaient, dans les dépôts de la douane, des quantités de plus en plus considérables de marchandises non vendues. La consommation du marché américain n'était pas en état de suivre l'accroissement de l'importation. Gela amena une augmentation énorme des marchandises admises en transit, c'est-à-dire des marchandises qui, par suite de l'insuffisance de la demande sur le marché américain, ne pouvaient entrer dans la circulation intérieure. Avec quoi les commerçants de New-York ont-ils payé l'exportateur étranger pour ces marchandises en transit, qui, par suite, ne furent pas absorbées par la consommation américaine? — Revenons-en Angleterre.

La commission instituée en 1858 par le parlement anglais pour examiner les effets de l'acte de Peel a indiqué comme cause fondamentale de la crise de l'année précédente « l'abus du crédit et les spéculations commerciales excessives provoquées par cet abus ».

(i) A. Schaeffle, Gesammelte Aufscitze. Lie Hande Iskrisis von /8a 7, p. 28.

Les témoins entendus par la commission ont, dans leurs dépositions, parfaitement expliqué de quelle façon les importateurs américains pouvaient augmenter l'importation des marchandises étrangères, principalement des marchandises anglaises, sans engager de leur côté aucun capital. La chose se passait de la façon suivante. Toute une catégorie de banques anglaises s'occupaient de ce qu'on appelait le « foreign banking », d'opérations avec le crédit élranger. Ces opérations consistaient à escompter des traites étrangères et à ouvrir un crédit à des commerçants étrangers contre telle ou telle garantie, souvent même sans autre garantie que la bonne réputation de la personne à qui le crédit était consenti. D'ordinaire, le « foreign banking /> et le a local banking », les opérations avec le crédit étranger et les opérations avec le crédit national, sont exécutés par des maisons différentes, de sorte que les maisons qui escomptent des traites étrangères n'escomptent pas de traites anglaises, et vice versa. Mais, de 1836 à 1858, par suite du développement extraordinaire du commerce américain, le système du « foreign banking » prit une telle extension que de nombreuses banques qui s'étaient jusque-là exclusivement occupées du crédit à l'intérieur, se mirent à ouvrir des comptes à des commerçants américains. Ceux-ci s'adressaient à des banques américaines en relations avec des maisons de banque anglaises ; le crédit de celles-ci était si considéré dans les Bourses du monde entier qu'une traite acceptée par elles trouvait facilement preneur en Amérique. Les banquiers américains consentaient un crédit à leurs clients sous forme de traites tirées. sur des établissements de crédit britanniques, par suite d'une entente spéciale avec ces sociétés. A l'échéance, les traites étaient renouvelées ou remplacées par d'autres et ainsi l'art de jongler avec les traites fit florès (I).

(1) Report on the Bank Act ofl844. Minutes of Evidence. Dépositions de Bail, 1661-92, Colemann 2054-58. Fleming 5356-75.

Au débat de 1857, le crédit américain fut porté jusqu'à sa dernière limite de tension. Mais tant que la confiance ne fut pas ébranlée et que les prêts furent facilement consentis, les commerçants américains purent se passer de vendre leurs marchandises. Aussi, malgré un encombrement énorme du marché américain par des marchandises non vendues et l'arrêt de l'écoulement, les prix des marchandises ne baissèrent pas d'un certain temps.

Mais il va de soi que pareille situation ne pouvait longtemps durer. Les prix des marchandises atteignirent leur maximum pendant l'été de 1857 (mai-aoùl). Pendant quelques mois, la spéculation réussit non seulement à maintenir les prix à la hauteur atteinte, mais même à les faire monter quelque peu. En août, pourtant, intervint uneréaction. L'impulsion en fut donnée par l'excellente récolte obtenue en Europe en 1857. Les prix des céréales tombèrent aussitôt, et comme, aux Etats-Unis, les céréales constituent le principal objet d'exportation, la baisse de leurs prix eut sa répercussion sur tout le marché des marchandises américain.

A la fin d'août, dès que Ton connut l'état de la moisson, une faillite se produisit: celle d'une assez petite banque « Ohio Life Insurance and Trust Company ». Cette banque était très fortement engagée dans les spéculations sur les chemins de fer et avait fait de grandes avances sur des valeurs de quelques entreprises de chemins de fer. La première faillite donna le signal de la panique, bien que cette banque ne jouât pas un rôle éminent dans le système du crédit américain. La très forte répercussion de cette première faillite provenait entièrement de la situation extrêmement tendue du marché monétaire américain. Le commerce, l'industrie et la Bourse étaient mûrs pour une crise, et la crise éclata. La panique gagna toutes les Bourses d'Amérique. Comme c'était dans les entreprises de chemins de fer qu'on avait le plus péché, ce furent aus^i les actions de chemins de fer qui subirent la chute la plus

lourde. Puis vint la baisse rapide des prix des marchandises. En décembre, les prix de la plupart des marchandises avaient fléchi de 20 à 30 0/0.

La gêne financière devint si grande qu'en septembre le taux de l'escompte à New-York oscillait entre 12 et 24 0/0 et qu'à la mi-octobre l'escompte avait presque complètement cessé par suite du manque de capital. La panique dura jusqu'à la fin du mois d'octobre ; dès le mois de novembre, elle s'était presque complètement calmée et, le 17 novembre, le taux de l'escompte descendait de nouveau à 6 0/O.

Par suite du lien étroit qui existe entre l'Amérique et l'Angleterre, la crise américaine devait nécessairement aussi avoir sa répercussion en Angleterre. Mais il ne faut pas croire que l'Angleterre ne joua qu'un rôle passif et qu'elle n'eut à souffrir que par suite de ses relations avec l'Amérique. La crise de 1857 a eu, comme il a été dit plus haut, un caractère mondial. L'universalité de la crise ne fut pas seulement provoquée par le fait que le lien le plus étroit reliait le commerce des différentes nations. La principale cause de son extension provint de ce que l'animation fiévreuse dans l'industrie et le commerce, qui toujours est le présage d'une crise, se manifestait plus ou moins de 1850 à 1860 dans tous les Etats capitalistes. La €rise éclata d'abord aux Etats-Unis parce que l'Amérique du Nord avait été le meilleur champ pour le placement du capital international. C'est en Amérique que la folie des spéculations atteignit son apogée et c'est en Amérique que survint, en premier lieu, l'inévitable réaction. Pourtant, on ne doit pas oublier que la tension extrême du crédit en Amérique était principalement une conséquence des spéculations du capital anglais. En 1857, s'est renouvelé exactement ce qui s'était produit pendant les crises de 1825 et de 1836. L'industrie anglaise, en voie de développement rapide, a besoin d'une extension correspondante de ses débouchés et cette extension est créée en partie par le capital anglais émigrant à l'étranger.

L'affluence des capitaux anglais vers les Etats-Unis a été une des causes les plus importantes de l'essor industriel de l'Amérique, en 1856 et 1857 ; comme l'Angleterre était, et qu'elle reste, le principal fournisseur des produits de l'industrie étrangère aux Etats-Unis, cette émigration de capitaux devait amener une extension de l'exportation des marchandises étrangères vers les Etats-Unis et, en effet, cette exportation augmenta, en 1856, de 4 millions de livres. On ne peut, sans doute, considérer cet accroissement (surtout si on lo compare avec l'accroissement de l'exportation anglaise en Amérique de 1830 à 1840) comme très considérable. La raison en est dans le développement de l'industrie américaine. Gomme il a été dit plus haut, ce développement fut, de 1850 à 1860, si rapide que, par exemple, l'industrie cotonnière américaine progressa en 1857, malgré la hausse importante du coton, alors qu'en Angleterre elle se trouvait réduite. C'est ce développement de l'industrie indigène en Amérique qui a empêché l'accroissement de l'exportation anglaise.

De même que les crises de 1836 et de 1847 avaient été précédées de secousses plus faibles à la Bourse des valeurs, de même, la crise industrielle de 1857 fut précédée d'une crise financière. Cette crise éclata à l'automne de 1856 ; elle affecta surtout la Bourse de Paris qui constituait le centre des spéculations financières sur le continent américain (l).

Considérons maintenant le compte de la Banque d'Angleterre en 1857.

(1) Sur la crise financière de 1856, voir Otto Michaelis, Volkswirtschaftliche Schriften, Berlin, 1873, vol. I : la crise commerciale de 1857, p. 288-324.

Tougan-Baranowsky

PAKT. I.

Compte de la Banque d* Angleterre (1)

Le 4 janvier .

» 4 juillet .

» 1 août . .

» 5 septembre » 3 octobre .

» 4 novembre » 11 »

» 2 décembre » 30 »

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Jusqu'au mois de septembre 1857, la situation de la Banque d'Angleterre ne donna lieu à aucune crainte. L'encaisse n'était sans doute pas élevée, parce que l'or était demandé sur le continent européen pour remplacer l'argent qui s'était écoulé en Orient. Le numéraire de la Banque ne diminua pourtant pas ; il augmenta même, jusqu'en juillet, de 1 million 3 de livres sterling. L'accroissement de la réserve donna à la Banque la possibilité d'abaisser le taux de l'escompte de 6 à 5 1/2 0/0. Mais, vers le 15 septembre, arrivent en Angleterre des nouvelles de la gêne financière en Amérique ; aussitôt l'encaisse et la réserve de la Banque d'Angleterre commencent à diminuer

(1) D'après lé Report on the Bank Ad of 1844. Appendice, rr 6.

rapidement. Le 11 novembre, la réserve de la Banque tomba à la somme insignifiante de 958.000 livres ; le taux de l'escompte fut élevé à 9 0/0. Aussitôt après, la réserve commence à monter; du 11 novembre au 3 décembre, elle s'accroît d'un million de livres ; mais l'accroissement de l'encaisse n'est que de 180.000 livres. A la fin du mois de décembre, la réserve et l'encaisse sont presque les mêmes qu'au commencement de juillet.

Au mois d'août encore, la direction de la Banque d'Angleterre était si convaincue de la sécurité de la situation sur le marché monétaire qu'elle consentit à ouvrir à la compagnie de l'Inde orientale un crédit d'un million de livres. La crise éclata, comme toujours, tout à fait inopinément. D'après le rapport de la commission parlementaire, le commerce anglais était universellement considéré comme parfaitement normal et digne de confiance (1), au commencement de l'automne de l'année 1857. Les nouvelles des banqueroutes américaines suscitèrent quelque inquiétude, mais les organes directeurs de la presse prétendaient que l'Angleterre n'avait pas à craindre de crise industrielle. En attendant, l'élévation très considérable du taux de l'escompte aux Etats-Unis commença à exercer son influence habituelle et l'or se mil à affluer vers l'Amérique. En trois semaines, du 3 au 24 octobre, 684.000 sovereigns ont quitté la caisse de la Banque d'Angleterre pour émigrer en Amérique. En môme temps, commença l'écoulement de l'or vers l'intérieur du pays : pendant ce même laps de temps, 190. 000 sovereigns sont partis pour l'Irlande et 235.000 pour l'Ecosse (la quantilé de pièces d'or rentrées dans la circulation intérieure de l'Angleterre même n'est pas connue) (2).

Vers le milieu d'octobre, les prix des marchandises en Angleterre subirent une forte baisse ; en même temps,

(1) Report of the Committee on the Bank Act of 1844, p. 7.

(2) Loc. cit., Appendice 12.

commencèrent les banqueroutes des maisons industrielles qui étaient en relations d'affaires avec les Etats-Unis. Le 24 oclobre, la « Liverpool Borough Bank » suspendit ses paiements. La cause de l'effondrement de cette banque fut l'accumulation de nombreuses traites impayées dans sa caisse. La panique s'empara de toute l'Angleterre

Le 25 novembre, l'écoulement de l'or vers les Etats-Unis cessa, mais l'or continua plus que jamais à rentrer dans la circulation intérieure. Au commencement de novembre, quelques fabricants et commerçants, qui s'occupaient du commerce d'exportation avec l'Amérique, lirent banqueroute. Les maisons en faillite avaient abusé du système du paiement des traites par de nouvelles traites. Ainsi, par exemple, une maison en faillite avait escompté à Londres et en Ecosse des traites fictives pour une valeur totale de 233.000 livres (1). Ces banqueroutes provoquèrent l'effondreaient d'une banque écossaise par actions, la Western Bank ; là-dessus, une autre banque écossaise, la City of Glasgow Bank, suspendit ses paiements (cette banque les reprit d'ailleurs quelques jours plus tard). On peut juger de la panique provoquée par l'effondrement de deux grandes banques, qui depuis longtemps jouissaient d'une réputation de grand sérieux et d'extrême prudence dans la conduite de leurs affaires, si l'on pense que, dans le cours d'une semaine, du 4 au 11 novembre, l.OoO.OOO livres d'espèces en or furent envoyées d'Angleterre en Ecosse (2).

L'effondrement de la Western Bank, le 9 novembre, eut pour cause immédiate la banqueroute de 4 maisons écossaises qui devaient à la Banque une somme totale de 1.604.000 livres, alors que le capital de la Banque, divisa en actions, ne s'élevait pas à plus de 1.500.000 livres (3).. Cette banque avait pratiqué dans la plus large mesure le

(1) Report on the Bank Act of /<S'44. Minutes of Evidence. Déposition de Fleming, 5564.

(2) Loc. cit., Appendice, n° 12.

(3) Loc. cit., M. of E. Déposition de Fleming, 5376-7, 5539.

système décrit plus haut de l'ouverture de crédit aux spéculateurs américains. Lorsque des bruits se furent répandus dans le public, touchant la situation périlleuse de la Western Bank, celle-ci eut à subir ce que l'on appelle un « run ». Les caisses de la banque ne se vidèrent pas par suile du paiement de ses billets, mais, par suite du retrait des dépôts, qui, aussitôt, turent confiés à d'autres banques. Dans le mois qui avait précédé l'effondrement, on retira de la Waste rn Banque 1.280.000 livres de dépôts et celle-ci fut dans la nécessité de cesser ses paiements.

L'écoulement de l'or en Ecosse, les 10 et 11 novembre, fut si considérable que, de l'avis du gouverneur de la Banque d'Angleterre, Nèaves, la suspension de l'acte de Peel qui intervint aussitôt, en fut une conséquence immédiate. La fièvre avec laquelle on demandait de l'or en Ecosse ne fut pas provoquée par la méfiance du public à l'égard des billets émis par les banques locales. D'après les dépositions des témoins entendus par la commission parlementaire de 1858, les billets des banques écossaises circulèrent dans le public, au moment de la crise, aussi librement qu'auparavant. L'accroissement de la demande d'or fut plutôt une conséquence de la loi de 1844, qui imposait aux banques écossaises, pour l'émission de leurs billets, les mêmes dispositions restrictives qu'à la Banque d'Angleterre. Or, comme, pendant une panique, la demande d'argent comptant croit énormément, les banques écossaises furent obligées, pour étendre l'émission de leurs billets, d'augmenter leur provision d'espèces monnayées, qu'elles tiraient de la Banque d'Angleterre en faisant de nouveau escompter leurs traites (t).

Il est intéressant de constater qu'au moment où la panique battait son plein et que toutes les banques s'elfor-

(1) Sur les banqueroutes écossaises et l'écoulement de l'or vers l'Ecosse, voir Report on the Bank Act of 1844. Minutes of Evidence. Dépositions de rlobertson, 3337-6 5, Clark, 3057-72, Fleming, 5356-95.

\\o PART. 1. L'HISTOIRK DES CRJSES

raient d'augmenter leurs réserves, les dépôts des banques de Londres à la Banque d'Angleterre non seulement ne diminuèrent point, mais subirent même un accroissement considérable. La cause de ce phénomène fut la suivante : l'influence de la panique du marché monétaire sur la quantité des dépôts des banques de Londres à la Banque d'Angleterre peut s'exercer dans deux directions opposées ; d'une part, ces dépôts diminuent, parce que les clients de province des banques de Londres augmentent leurs réserves et rappellent leur argent de Londres ; d'autre part, les banques de Londres elles-mêmes s'efforcent de fortifier leurs réserves et de les abriter dans un endroit sûr, comme Test la Banque d'Angleterre, et, par suite, elles augmentent leurs dépôts. Selon que l'une ou l'autre tendance prédomine,, les dépôts privés à la Banque d'Angleterre peuvent augmenter ou diminuer.

Depuis 1850, les banquiers anglais ont l'habitude de confier leurs fonds disponibles à des « bill brokers », c'està-dire à des agents de change ou des demi-banquiers, qui s'occupent exclusivement de l'escompte des traites. Voici la raison principale de ce procédé : les banques privées se mirent, vers I80O, à payer un intérêt pour les dépôts qu'on avait la latitude de retirer à tout instant ; or, comme la Banque d'Angleterre ne paie pas d'intérêt pour ses dépôts, il fut dès lors désavantageux pour les banques privées d'avoir leurs dépôts à la Banque d'Angleterre. Par suite, elles se mirent à confier une partiede leur réserve à des bill brokers payant un intérêt aux dépôts à vue. Les bill-brokers, de leur côté, ne possèdent pas de réserves en espèces ; leur réserve est constituée par les effets escomptés par eux, qu'ils font de nouveau escompter, quand ils ont besoin d'argent. Pendant la panique de 18o7, les banques de Londres ont réclamé leurs dépôts aux bill-brokers et les ont confiés à la Banque d'Angleterre. Delà vient l'augmentation considérable des dépôts des banques à la Banque d'Angleterre pendant les mois de novembre et de décembre

1857. Quant aux bill-brockers, ils obtinrent les fonds nécessaires pour rendre leurs dépôts aux banques, en faisant escompter leurs elTets par la Banque d'Angleterre. Environ la moitié des effets escomptés pendant les trois derniers mois de 1857 par la Banque d'Angleterre appartenait aux bill-brokers, auxquels la Banque dut venir en aide par instinct de conservation ; sans ce secours, en effet, les bill-brokers n'auraient pas été en mesure de rendre aux banques leurs dépôts et celles-ci, de leur côté, 'auraient été obligées, pour remplir leurs engagements, de retirer les dépôts qu'elles avaient à la Banque d'Angleterre. Ainsi, Pextensien des opérations d'escompte de la Banque d'Angleterre au moment de la crise de 1857 n'était, jusqu'à un certain point, qu'un simple virement des mêmes sommes d'argent du compte d'un client au compte d'un autre (I).

L'or s'écoula de la Banque d'Angleterre, — ce qui arrive toujours pendant les crises, — surtout pai suite de l'extension de l'escompte des effets. Pourtant, alors que la somme des traites escomptées du 5 septembre au 11 novembre a augmenté de 5.899.000 livres, l'encaisse de la Banque n'a diminué pendant ce laps de temps que de 4.328.000 livres. La différence s'explique par l'accroissement des dépôts des banques privées, et, aussi, par le fait que le public n'a pas seulement emporté de l'or de la Banque d'Angleterre, mais encore des billets de banque.

Le 1 1 novembre, la réserve de la Banque descendit à son minimum ; il y eut un moment où elle ne s'éleva pas à plus de 581.000 livres. Malgré la présence dans la caisse de la Banque de plus de 7 millions de livres sterling d'or et d'argent, la Banque courut le danger de n'avoir plus de fonds disponibles pour le remboursement des dépôts. L'opinion publique réclama avec insistance la suspension de l'acte de

(1) Voir là-dessus le llepoit on the Bank Act of 18 44. Minâtes of Evidence. Déposition du gouverneur de la Banque d'Angleterre Neave, 616-660 et suiv.

Peel, et le gouvernement dut céder. Le 12 novembre, elle autorisa la direction de la Banque à étendre l'émission de ses billets au delà des limites fixées par la loi de 1844.

Ainsi l'acte de Peel apparut une seconde fois d'une application impossible. En 1847, la Banque d'Angleterre n'en était pas arrivée à faire usage de l'autorisation qui lui avait été donnée. La conviction que l'extension du crédit était possible, avait suffi à ramener la confiance. Mais, en 18o7, la Banque dut réellement dépasser les limites légales de rémission des billets. Jusqu'au 18 novembre, malgré l'élévation du taux de l'escompte à 10 0/0, la somme des effets escomptés dans le portefeuille de la Banque monta, en une semaine, de près de 3 millions de livres et, en outre, il y eut une augmentation des prêts à des particuliers pour une durée déterminée, de plus d'un million de livres ; l'encaisse de la Banque baissa de 687.000 livres, mais la réserve s'accrût de 210.000 livres ; le montant des billets de banque émis au delà de la limite légale s'éleva à 852. 000 livres.

Les banqueroutes des banques et des maisons de commerce continuèrent pendant tout le mois de novembre. Elles furent particulièrement nombreuses dans les centres de l'industrie du fer. Le 25 novembre, la « Northumberland and Ihirham Bank » suspendit ses paiements. Le capital de cette banque ne s'élevait qu'à 600.000 livres, — alors qu'un établissement minier en faillite lui devait à lui seul environ un million de livres (1). Dans le Staffordshire, quelques banques cessèrent également leurs paiements, par suite de la faillite de quelques propriétaires de mines de fer.

Vers la lin de décembre, la panique était passée et, par suite, la période aiguë de la crise terminée. Le taux de l'escompte fut abaissé par la Banque d'Angleterre à 8 0/0, la somme des effets escomptés diminua et l'or recommença à emplir les caisses de la Banque.

(I) Loc. cit., Minutes of Evidence. Déposition de llodgson, 3456-57.

Si nous comparons le compte de la Banque d'Angleterre en 1857 à celui des précédentes années de crise, nous remarquons aussitôt que la crise de 1857 eut une marche tout autre que les crises précédemment décrites. Les crises de 1825, de 1837 et de 18i7 ont été précédées d'un écoulement considérable de l'or vers l'étranger, provoqué par la baisse des cours du change. Puis l'externat drain cessa, les cours du change monlèrent, et alors survint un internai drain : l'or se porta vers l'intérieur du pays. En 1857, ces deux drains ne furent pas si nettement séparés l'un de l'autre ; ils se produisirent presque simultanément. De juillet à la fin novembre, rencaisse de la Banque d'Angleterre resta, — à quelques minimes fluctuations près, — à la même hauteur, mais, en octobre, commença l'exode de l'or vers l'Amérique et, en même temps, l'écoulement du numéraire de la caisse de la Banque d'Angleterre vers l'intérieur du pays.

11 s'est écoulé de la caisse de la Banque d'Angleterre (1) :

En octobre

Pendant les 17 premiers jours de novembre . . .

Pour l'Ecosse et l'Irlande

758 000 sovereisns

Pour les Etats-Unis

853 000 sovereisns

Le caractère particulier de la crise de 1857 provient do ce que les crises précédentes avaient été plus locales et ne s'étaient guère étendues en dehors de l'Angleterre (pour l'année 1837 il faut ajouter les Etats-Unis). Le sens du courant monétaire dans les relations internationales dépendait surtout de la situation du commerce anglais et du marché monétaire anglais. La hausse des prix des marchandises sur

(1) Loc. cit. Appendice n° 12. La quantité d'or qui quitta la Banque pour l'intérieur de l'Angleterre, n'est pas connue.

le marché anglais put provoquer immédiatement un afflux de marchandises de toute l'Europe vers l'Angleterre et un exode de l'or anglais, parce que les prix des marchandises n'avaient pas subi une hausse aussi considérable sur les autres marchés. La panique et l'élévation du taux de l'escompte sur le marché anglais purent provoquer aussitôt le rellux de l'or vers l'Angleterre, parce que, dans, les autres Etats, le taux de l'escompte était bas. Ainsi par exemple, la Banque de France avait, pendant toute la période de 1 820 à 1847, maintenu son taux à la hauteur invariable de 4 0/0. Il n'y a qu'en 1847, au moment où la panique en Angleterre battait son plein, que la Banque de France éleva son escompte à 5 0/0.

La crise de 1837 fut, au contraire, une crise générale; une hausse plus ou moins considérable du prix des marchandises sur tous les marchés du monde l'avait précédée. Le Ilot des marchandises n'était pas dirigé d'un côté, mais il se ré- [ andait uniformément sur tous les pays ; aussi bien n'y eut-il pas d'écoulement de l'or anglais à l'extérieur. C'est pour le même motif que l'or ne put, après l'explosion d'une panique en Angleterre, refluer des autres pays vers l'Angleterre, car la panique s'était propagée aux marchés monétaires du monde entier. Aux Etats-Unis, elle était encore plus fortequ'en Angleterre; aussi, For s'écoula-t-il de la Banque d'Angleterre, pour aller, en même temps, vers l'intérieur du pays et vers l'Amérique. L'Angleterre ne put recevoir de l'or du continent européen, car, dans les principaux centres de l'Ouest de l'Europe, le taux de l'escompte était aussi élevé qu'en Angleterre ; ainsi par exemple à Paris, la Banque de France porta, en novembre, son escompte à 10 0/0.

Les traits caractéristiques de la crise de 1857 s'expliquent donc par le caractère mondial de cette crise. Elle a surtout aiïecté les Etats-Unis et Hambourg ; l'Angleterre a eu bien moins à souffrir. Tandis que les crises précédentes avaient été suivies d'un marasme industriel qui dura des années, l'effet de la crise de 1837 était en Angleterre dès 1839 très

peu sensible. Une différence caractéristique de la crise de 1857 et des crises de 1825 et de 1836 fut également que la première n'affecta pas le plus gravement l'industrie cotonnière, mais l'industrie du fer. Par là se manifestait le nouveau trait du mode de production capitaliste : le rôle de plus en plus grand que jouent les moyens de production sur le marché des marchandises et dans la vie écomique en général.

La stagnation des affaires amène généralement les entrepreneurs à chercher de nouveaux débouchés pour l'écoulement de leurs marcbandises. Sous ce rapport, la crise de 1857 a exercé une influence considérable. L'exportation anglaise aux Etats-Unis est tombée de 1'.) millions de livres 1 857) à 14 millions (1858), mais l'exportation vers l'Inde orientale est montée de 1 1 millions 7 de livres (1857) à m millions 8 (1858).

Pour trouver une compensation à la diminution de l'exportation anglaise en Europe et en Amérique, le capital anglais se porta vers l'Asie. Dans l'Inde orientale on commença à construire des chemins de fer avec intensité et à améliorer les voies de communication intérieures, et cet effort amena une progression rapide de la demande de marchandises anglaises dans ce pays.

La crise monétaire de 1864 et la crise du crédit de 1866

La période de 1861 à 1865 a été, à certains égards, dans l'histoire de l'industrie anglaise, tout à fait extraordinaire. La guerre de Crimée a été très facilement supportée par l'Angleterre et a très peu influé sur la situation du marché des marchandises anglaises. Elle n'a rompu les relations de l'Angleterre avec aucun marché important et a peu créé de difficultés à l'importation des matières pre-

PART. ï. L HISTOIRE DES CRISES

mières en Angleterre. Par contre, la guerre civile de l'Amérique du Nord a, à ce même moment, privé l'Angleterre d'un de ses plus importants débouchés (l'exportation anglaise aux Etats-Unis tomba de 23 millions de livres sterling en 1861 à 11 millions l'année suivante) et presque interrompu l'arrivage de la plus importante des matières premières, le coton. Il se produisit ce qu'on appela la « famine du coton ». La consommation de coton brut tomba en Grande-Bretagne de 1.084 millions de livres (1860) à 452 millions de livres (1862).

Les prix du coton brut firent plus que doubler, ce qui amena un accroissement énorme de la quantité du coton envoyé par l'Inde orientale, l'Egypte, le Brésil et d'autres pays.

Le montant de l'importation en Angleterre des produits venant des pays de l'Orient augmenta énormément. Ainsi, par exemple, l'importation des produits de l'Inde orientale passa de 15 millions de livres (1860) à 52 millions de livres (1864), celle des produits égyptiens de 10 millions de livres à près de 20 millions (1864), etc. Cet accroissement colossal de l'importation des produits orientaux provoqua en Angleterre, en 1864, une longue et difficile crise monétaire.

Compte de la Banque d' Angleterre en 1864 (1)

Encaisse

Taux minimum de l'escompte

7 (à partir du 24 décembre 1863)

8 » 20 janvier »

6 » 25 février »

7 » 16 avril »

6 » 16 juillet »

8 » 4 août »

9 » 8 septembre »

9 » » » 6 » 15 décembre »

(1) Returns of the Bank of England, 26 mai 1873.

La tactique de la Banque consista à élever immédiatement le taux de l'escompte, dès que l'encaisse commença à diminuer, et ce n'est que grâce à cette tactique, qu'on évita, en 1864, une baisse aussi forte de l'encaisse que celle des crises précédentes. Pendant les deux premières semaines de janvier, elle diminua de plus d'un million de livres. L'argent s'écoulait vers l'Inde et la Monnaie de Bomba}^ ne pouvait suffire à frapper toutes les roupies d'argent qui partaient toujours immédiatement vers l'intérieur du pays en payement du coton (1). Le 20 janvier, la Banque éleva le taux de l'escompte à 5 0/0 et le numéraire se mit à refluer vers la caisse de la Banque.

En avril, les réserves métalliques de la Banque d'Angleterre se mirent à diminuer, et cela pour la même raison qu'en janvier. Mais l'élévation du taux de l'escompte exerça de nouveau son influence et, en juillet, rencaisse était de nouveau ce qu'elle avait été au début de mars. En août, le numéraire recommença, pour la troisième fois, à quitter la caisse et, au commencement de septembre, la Banque dut élever, pour la seconde fois, le taux de l'escompte à 9 0/0. Le taux de l'escompte jouait le rôle d'une pompe pour l'or et l'argent ; toute élévation du taux de l'escompte mettait immédiatement cette pompe en mouvement et le numéraire rentrait dans la caisse de la Banque d'Angleterre.

La crise de 1864 fut presque exclusivement limitée au marché monétaire ; sur le marché des marchandises, il ne se produisit qu'une baisse insignifiante des prix, malgré un taux de l'escompte que l'on n'avait jusque là rencontré que dans des moments de gêne financière extrême. L'industrie et le commerce de l'Angleterre n'ont pas subi de secousses considérables. Ce qui le prouve, c'est que l'année suivante, au lieu de la stagnation des affaires qui succède à toute crise industrielle, on eut, en 1865, tout juste le con-

(1) Emilk de Laveleye, Le marché monétaire et ses crises, Paris 1865, p. 80.

126 part. i. — l'histoire des crises

traire : un essor industriel et commercial. Donc la crise de 1864 a été une crisr financière, et pas du tout une crise industrielle (l).

Malgré la persistance de la famine de coton, le commerce anglais ne l'ut nullement, pendant toute cette période, dans une situation gênée. La réduction du commerce avec l'Amérique du nord avait été compensée, jusqu'à un certain point, par l'extension du commerce anglais avec l'Europe, provoquée par la conclusion de traités de commerce avec la France, la Belgique, le Zollverein allemand, l'Autriche et l'Italie. Ce sont les ouvriers qui ont le plus souffert de la « famine de coton », car pour eux cette famine n'était pas une métaphore, mais une bien triste réalité. Quant aux entrepreneurs, ils ont été dédommagés de la réduction de la production par une hausse du prix des tissus de coton. L'industrie cotonnière anglaise avait pris, enl860 et en 1861, une telle extension que des réserves énormes de tissus non vendus s'étaient accumulées chez les fabricants et les commerçants anglais ; la suspension de la production leur donna l'occasion de vendre tous ces tissus avec un gros bénéfice. La hausse du prix des tissus de coton fut également très profitable à celles des branches industrielles qui font concurrence à l'industrie cotonnière. L'industrie de la toile commença précisément à cette époque à faire de grands progrès, après être restée, pendant quelques dizaines d'années, presque stationnaire. La production des tissus de laine gagna aussi beaucoup à la famine de coton. L'exportation des tissus de laine et de la toile a presque doublé en 1865, comparativement à 1862. « La réduction de l'industrie cotonnière, — lisons-nous dans Y Economiste — a peu

(1) Laveleye et Juglar considèrent la crise de 1864 comme une crise industrielle (Voir : Le marché monétaire, chapitre vi et Des crises commerciales, 374-383) ; cette appréciation est contredite par toutes les données statistiques sur la situation de l'industrie anglaise de 1863 à 1866, qui témoignent d'une progression continue ■pendant toute cette période.

influé sur la prospérité générale du pays. On peut dire qu'à quelques exceptions près, l'année 1803 a été très favorable au commerce et à l'industrie (1). »

En 1862, on revisa, en Angleterre, la législation sur les sociétés par actions et la fondation de sociétés par actions avec responsabilité limitée fut extrêmement facilitée ; les sociétés par actions commencèrent à se multiplier rapidement. En trois ans (1863-1863), le capital nominal des sociétés nouvellement fondées atteignit la somme colossale de 582 millions de livres sterling.

D'après l' Economist, toutes les branches les plus importantes de l'industrie anglaise, et l'industrie cotonnière également, se trouvaient, en 1865, en pleine prospérité. « La période de 1863 à 1865 peut être appelée la période de Y a extension mania » (la passion de l'extension), parce que pendant cette période, la nation fit effort pour augmenter, par tous les moyens, toutes sortes d'entreprises commerciales. Le nombre des sociétés par actions de toutes sortes, d'établissements de banque et de finance, de sociétés pour la construction de chantiers pour la marine, pour l'exploitation de mines et pour des entreprises commerciales ou industrielles s'est extraordinairement accru (2). »

Comme il arrive d'habitude en pareils cas, la spéculation s'est tournée avec prédilection vers les entreprises de chemins de fer. Les banques par actions nouvellement fondées s'employèrent énergiquement à ces spéculations. Elles acceptèrent les traites des sociétés de chemins de fer, effectuant le paiement de ces traites au moyen d'actions et d'obligations de chemins de fer qu'elles réalisaient ellesmêmes. Les chemins de fer furent ainsi complètement construits avec les fonds des banques. Pour l'extension du réseau de chemins de fer dans le Royaume-Uni,

(t) Manufacturing Distress, (The Economist, tt juillet 1863). (2) The Economist, 18 mai 1867 : The Causes of the Existing Dépression.

42o part. i. — l'histoire des crises

Uni, il a été dépensé, de 1862 à 1867, 98 millions de livres sterling, et la longueur des voies ferrées s'est accrue de plus de 2.000 milles.

Mais plus considérables encore furent les capitaux anglais employés à la construction de chemins de fer étrangers, surtout de chemins de fer américains.

La fin de la guerre civile dans l'Amérique dn Nord donna à l'industrie anglaise une nouvelle impulsion. L'exportation vers les Etats-Unis monta de 1(3 millions 7 de livres (1861) à 28 millions o (1866). Tout cela provoqua bientôt une crise. Pourtant, les circonstances où la crise se produisit furent tout à fait extraordinaires. Toutes les crises précédentes se sont régulièrement produites en automne, pendant le dernier trimestre de l'année ; un exode des métaux précieux à l'étranger, ce que l'on appelle un externat drain, les a toujours précédées et s'est produit simultanément avec elles. En 1866, il n'y a eu rien de pareil. La panique naquit subitement en mai, alors que la réserve de la Banque d'Angleterre était relativement considérable et, en quinze jours, la caisse de la Banque se trouva presque complètement vidée, de sorte que l'acte de Peel dut être suspendu une troisième fois. A partir de ce moment, pendant toute l'année, malgré l'élévation inouïe du taux de l'escompte, le nombre des banqueroutes ne fut pas grand parmi les industriels et les commerçants, et ce n'est que l'année suivante que la destruction complète non seulement du crédit anglais, mais encore des relations commerciales par la crise, apparut clairement.

Au début de 1866, rien ne laissait prévoir l'approche d'une crise, bien que l'accroissement extraordinaire des sociétés par actions manifestât les symptômes d'une folie des spéculations. L'encaisse et la réserve de la Banque augmentèrent jusqu'à la fin mars. En avril, commence un lent fléchissement de la réserve de la Banque ; le 9 mai, cette baisseprend tout d'un coup de menaçantes proportions : en une semaine,, la caisse de la Banque perd plus de 4 millions de livres.

Compte de la Banque d' Angleterre (1)

ai

eu

Taux

minimum de l'escompte

î millions de livres sterlin

Le 3janvier .

7(àpartii

du28déc.

» 7 février .

4 janv.

» 7 mars . .

22 fév.

» 28 mars . .

15 mars

» 4 avril . .

» 18 avril . .

» 2 mai . .

» 9 mai . .

8 mai

» 16 mai . .

12 mai

» 30 mai . .

» 1 août . .

» 3 octobre .

27 sept.

» 26 décembre

30 déc.

La diminution de la réserve en avril fut provoquée par 1a débâcle de deux banques par actions récemment fondées, la Joint-Stock-Discount Compan}^ et la Burneds Banking Company. La baisse rapide des actions de ces banques, provoquée en partie par la spéculation mais en partie aussi par une mauvaise administration, fut la cause principale de leur effondrement. Lorsque les actions commencèrent à baisser et que l'on commença à craindre la faillite, le public se mit à retirer ses dépôts, ce qui obligea les deux 'banques à suspendre leurs paiements (2). Mais, comme les

(1) Relurns of the Banh of England, 26 mai 1873.

-(2) William Fowler, The Crisis of 1866, Londres 186~, p. 4.

Tougan-Baranowsky 9

deux banques effondrées n'avaient été fondées que récemment et ne jouaient pas encore de rôle considérable dans l'économie du crédit anglais, leur effondrement n'eut qu'une répercussion de peu de durée sur le marché monétaire, et, jusqu'au commencement du mois de mai, ce fut le calme dans la City.

A la fin d'avril les actions du plus sérieux établissement de crédit anglais, la maison Overend, Gurney et Gie, se mirent à baisser. L'influence de cette maison dans la City et son crédit étaient tels qu'on la mettait sur le même rang que la Banque d'Angleterre. Au commencement de mai, une traite de la Mid-Wales Railway Company ne fut pas payée par cette maison. La nouvelle s'en répandit aussitôt dans la City, les déposants accoururent aussitôt pour réclamer leurs dépôts. Le 10 mai, la banque dut cesser ses paiements. Son passif s'élevait à plus de 10 millions de livres (1).

On peut juger de la panique provoquée par cette banqueroute, par la diminution de la réserve de la Banque d'Angleterre ; la diminution de l'encaisse dans le cours d'une semaine, du 9 au 16 mai, ne fut pas considérable, elle ne s'éleva pas à un million ; mais celle de la réserve fut de plus de quatre millions. Cette diminution de 4 millions provint d'un accroissement de 4 millions 6 de la somme destraites escomptées et d'un accroissement de 5 millions 5 de la somme des prêts pour une durée limitée, alors que le chiffre des dépôts s'élevait de 5 millions 3 de livres.

Cet argent ne fut pas retiré de la Banque pour être exporté à l'étranger, mais pour augmenter les réserves du public gagné par la panique. Les opérations de la maison Overend et Cie avaient eu une telle extension que son effondrement fut la ruine immédiate du crédit dans toute l'Angleterre. Partout, on attendait de nouvelles banqueroutes et chacun se hâtait de se munir de numéraire. Les banques

(1) H. D. Macleod, The Eléments of Banking, Londres, 1876, p. 228.

CHAP. fil. LES CUISES DE 1850 A 1870 131

de Londres et d'ailleurs prirent à la Banque d'Angleterre quatre millions de livres de billets de banque, afin de pouvoir rembourser les dépôts qui leur avaient été confiés. Les grandes coupures des billets de banque demandés montrent bien que c'était réellement dans ce but que les banques privées demandaient des billets à la Banque d'Angleterre. (Celle-ci délivra 648.000 livres en billets de cinq livres, 577.000 livres en billets de dix livres, 1.703.000 livres en billets de vingt à cent livres, 848.000 livres en billets de cent à mille livres) (1).

L'effondrement de la maison Overend et Cie fut due à l'imprudence de ses opérations. Cette maison avait placé des sommes colossales, provenant de dépôts de particuliers, dans différentes entreprises peu sûres, parmi lesquelles se trouvaient de nombreuses compagnies de chemins de fer de l'Angleterre et de l'étranger. Quelques-unes de ces sociétés firent faillite en 1866 : par exemple, en Amérique, l'Atlantic and Great Western Railway Company, et, en Angleterre, la London, Chatam and Dover Railway Company. Les voies de ces deux sociétés avaient été presque exclusivement construites avec les fonds des banques anglaises, et, en particulier, de la maison Overend et Cie. Cette maison était en réalité déjà insolvable depuis quelques années, mais le crédit dont elle jouissait dans le monde entier lui avait permis de se maintenir.

La panique provoquée par l'effondrement de cette banque fut si grande que, malgré l'élévation immédiate du taux de l'escompte à 10 0/0 par la Banque d'Angleterre, le gouvernement vit la nécessité de permettre à la Banque l'émission des billets de banque au delà de la limite fixée par la loi de 1844. Ainsi, cette loi fut suspendue pour la troisième fois. Mais la Banque n'eut pas à faire usage de cette autorisation. Bien que la somme des billets de la Banque d'Angle-

(1) R. H. Patterson, On our Home Monetary Drains (Journal of the Stat. Soc. of London, 1870, p. 224).

132 part, i. — l'histoire des crises

terre en circulation ait augmenté de près de 4 millions, (le 9 mai, le montant des billets de la Banque d'Angleterre en circulation était de 22 millions 3 de livres et le 16 mai de 26 millions 1 de livres), la somme totale ne dépassa pas le chiffre légal. Cela provient de ce que, pendant la panique de 1866, il ne fut presque pas retiré d'or de la Banque d'Angleterre ; il n'y eut presque pas d'écoulement de l'or vers l'étranger, et, à l'intérieur, la demande d'or ne fut pas non plus considérable, car la panique avait été presque exclusivement provoquée par la méfiance à l'endroit des banques privées, et non par une crise du commerce et de l'industrie. Aussi l'encaisse de la Banque d'Angleterre suffitelle, même au plus fort de la panique, à couvrir les nouveaux billets émis.

Il est instructif de comparer la panique de 1866 avec celle de 1857. En 1857, pendant la semaine de panique, du 4 au 11 novembre, la réserve de la Banque d'Angleterre avait diminué de 1 million 2 de livres et son encaisse de 1 million 3 de livres. La somme des billets de banque en circulation vers la fin novembre s'était élevée de 1 million de livres, dépassant de beaucoup la limite légale. En 1866, le public demanda beaucoup plus de billets delà Banque d'Angleterre, mais tous furent couverts par la réserve de métaux précieux dans les caisses de la Banque. La différence entre les deux paniques provenait de ce que la cause de la panique était, en 1857, une crise commerciale, tandis, qu'en 1866, la panique fut provoquée par la débâcle accidentelle^ d'une grande banque.

L'effondrement de la maison Overend et Cie fut suivi de l'effondrement d'autres banques plus petites. En mai et en juin, l'Impérial Mercantile Crédit Association, la Bank of London, la Consolitated Bank, l'Agra and Masterman Bank et d'autres, cessèrent leurs paiements (1).

Le crédit anglais fut encore plus ébranlé à l'étranger

(1) W. Fowler, The Crisis of 1866, p. 9.

qu'en Angleterre même. C'est la seule explication de ce curieux phénomène, que, malgré l'élévation du taux de l'escompte à 10 0/0 par la Banque d'Angleterre (alors qu'à Paris le taux de l'escompte restait à 4 0/0), l'or ne voulut pas refluer vers la caisse de la Banque et que la réserve persista à être très basse. A l'étranger, on craignait, après la suspension de l'acte de 1844, que la Banque d'Angleterre ne vint à cesser le remboursement de ses billets, et l'élévation extraordinaire du taux de l'escompte ne faisait que fortifier, sur le continent européen, la méfiance à l'endroit de la situation financière de l'Angleterre. Par suite, cette élévation de l'escompte elle-même ne produisit pas de quelque temps son effet habituel.

Vers la fin de l'année, la réserve de la Banque d'Angleterre s'éleva à 11 millions de livres et l'encaisse à 19 millions, preuve non seulement du rétablissement de la confiance, mais aussi de la mauvaise marche des affaires. La panique de 1860 n'avait pas été provoquée par une crise industrielle, mais elle fut suivie d'une dépression. Si, en mai, l'effondrement accidentel de la maison Overend et Cie n'avait pas eu lieu, une crise aurait probablement éclaté à l'automne de 186G ou de 1807, car la lièvre de spéculation des années précédentes devait inévitablement amener une crise.

Toutes les crises précédentes en Angleterre se sont sans exception produites en automne. Ce n'est pas le fait du hasard. La majeure partie des marchandises dans les relations internationales est d'origine végétale. La majorité des produits végétaux sont récoltés en automne. A ce moment, a lieu la récolte non seulement des céréales, du tabac, du vin, mais encore des produits végétaux qui fournissent à l'industrie la matière première, tels que le coton, le lin, le chanvre, etc. C'est donc en automne que se fixent les prix de toute une série des plus importantes denrées ; c'est à ce moment qu'apparaît dans quelle mesure la spéculation était justifiée. Il est naturel qu'une réaction intervienne, lors-

134 PART. I. l'hISTOIKE DES CRISES

que la réalité brutale prouve que les calculs optimistes étaient injustifiés, c'est-à-dire au moment de la récolte.

C'est là la première cause qui fait que les crises se produisent en automne. En Angleterre, d'autres causes agissent encore dans le même sens. L'Angleterre importe surtout des matières premières et exporte des objets de fabrication ; de plus, l'Angleterre paie immédiatement au comptant ce qu'elle reçoit et exporte au contraire à crédit, souvent à très long crédit. Par suite, la balance des paiements n'est généralement pas, en automne, favorable à l'Angleterre et les métaux précieux, en lingots et en monnaies, partent pour l'étranger, pour revenir en Angleterre dans le courant de Tannée.

Les commerçants anglais ont donc, en octobre, plus que jamais besoin d'espèces et, en même temps, la réserve de numéraire est moindre que jamais. Le commerce intérieur réclame également, en automne, par suite de la circulation plus intense des marchandises qui vient après la moisson, ' de plus grandes quantités de numéraire.

Ainsi, en automne, la réserve et l'encaisse de la Banque d'x\ngleterre diminuent, tandis que les opérations d'escompte se multiplient. Il en est de même pour les banques privées : leur réserve diminue, d'une part par suite du plus grand nombre d'opérations d'escompte, d'autre part par suite du retrait des dépôts parles commerçants, industriels et autres personnes, qui, eu automne, ont besoin d'argent. Toutes ces circonstances créent uue gêne financière : le taux de l'escompte monte, on n'ouvre plus volontiers de crédit, les vieilles traites qui ont peut-être été déjà renouvelées plusieurs fois après expiration, ne le sont plus, tout le monde se hâte de réaliser ses créances et de se munir de numéraire. 11 est tout naturel qu'en de telles circonstances les maisons peu riches ou peu prudentes ne soient pas en état de satisfaire à leurs engagements ; elles font faillite, entraînent d'autres maisons dans leur chute et une crise se produit. Voilà pourquoi toutes les crises anglaises, non

seulement celles de 1823, de 1837, de 1847 et de 1857, mais même les crises antérieures de 1799, de 1810, de 1814-15 et de 1818 se sont toujours produites en octobre.

La panique et la réduction du crédit de 1866 n'avaient pas été provoquées par une crise industrielle. Aussi ne voyons-nous, parmi les maisons de commerce et les fabriques anglaises, malgré l'effondrement des banques et la hauteur inouïe du taux de l'escompte, que peu de banqueroutes. En 1865, il y a eu, en Angleterre, 831 cas de cessation de paiement, et, en 1866, 813 cas seulement.

La crise du printemps de 1866 peut être appelée une crise du crédit ; après une extension exagérée, le crédit se trouva subitement réduit, réduction dont soutinrent surtout les établissements de crédit (1). Si l'ébranlement du crédit n'a pas gagné l'industrie, c'est qu'en 1866 les circonstances n'appelaient pas encore une crise industrielle et que la saison ne se prêtait pas à son explosion.

Gela ne veut pas dire que la panique de 1866 n'ait pas du tout influé sur L'industrie anglaise. La réduction du crédit a fait que les opérations commerciales se sont, plus que jamais, traitées au comptant et que par suite une seconde réédition de la panique de 1866 est devenue impossible. L'effondrement de la maison Overend et Cie, qui a provoqué la crise du crédit de 1866, a donc prévenu une crise industrielle, à laquelle autrement il fallait s'attendre dans l'avenir le plus prochain.

D'autre part, le marasme commercial et industriel qui succède toujours à une crise industrielle, est survenu aussi ■en Angleterre, à la fin de 1866 et, bien plus encore, pendant les deux années suivantes. Comme nous l'avons vu, en poursuivant l'historique des fluctuations de l'industrie anglaise, un trop grand essor industriel est toujours suivi ■d'une dépression, d'une période de stagnation des affaires,

(1) Voir là-dessus The Partie of 1866 {The Bankers Magazine, 1866) ■et The Crisis of 1866. {The Economist du 23 juin 1866).

bien que le'passage d'un état à l'autre ne s'accompagne pas toujours d'une crise. La crise industrielle ne fait que fortifier la réaction, elle n'en est pas l'unique cause.

La réaction survenue dans la situation de l'industrie anglaise'est clairement caractérisée par le changement du prix des marchandises (l).

Pourcentage de la hausse et de la baisse du prix des marchandises sur le marché de Londres (comparativement au 1er janvier de Vannée: précédente).

Le 1er janvier Le 1er janvier

Café + M <Yo — 17 f» ,,

Sucre + 11 — 9

Thé +31 — 23

Soie + 27 — 9

Lin et chanvre . . + 6 — 17

Cuivre +21 — 20

Fer — 5 — 12

Etain + 7 — 7

Coton +15 (comparativement à — 28

juillet 1865)

Au 1er janvier 1866, le prix de la plupart des marchandises était donc considérablement plus élevé qu'au 1er janvier 1865. Le coton lui-même avait subi une hausse, bien que l'envoi des Etats-Unis ait fortement augmenté ; cela indique une spéculation très vive, car, l'Amérique duiXord reprenant ses envois de coton, les prix auraient dû revenir au niveau de 1860 et des années suivantes, c'est-à-dire fortement baisser. Les prix du fer ont fléchi en 1865, car, par suite de la fin de la guerre civile dans l'Amérique du nord, le nombre des constructions de navires a diminué. Au 1er janvier 1867, tous les prix ont, au contraire, baissé.

La période de prospérité était révolue et une période de dépression commença, dépression qui se manifesta, dans la

(1) Calculé d'après les tableaux de Y Economiste 1867, Commercial'. History and Review of 1866, p. 40.

sphère industrielle et commerciale, par la baisse des prix, la réduction de la production et, dans le domaine du crédit, par l'abaissement du taux de l'escompte, l'accumulation de capitaux inemployés dans les caisses des banques.

Vers 1870, comme vers 1860, les branches de production les plus gravement atteintes par la dépression économique furent celles qui produisent le capital immobilier, c'est-à-dire principalement l'industrie du fer et des machines, et la construction des navires.

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