CHAP. IV
LES FLUCTUATIONS DE LA FIN DU XIXe SIECLE 141
Diagramme n° 3 (suite)
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Un rapide coup d'oeil jelé sur le diagramme n° 3, suffit pour nous rendre compte de la périodicité des fluctuations
qui amena un changement dans l'enregistrement de celles-ci. Les nombres absolus des banqueroutes, avant et après 1883, n'étant pas comparables entre eux, j'ai calculé deux moyennes, l'une pour 1871-1883 et l'autre pour 1884-1898 : le diagramme porte le pourcentage de l'écart de ces moyennes.
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des deux courbes qui caractérisent le commerce extérieur et le commerce intérieur anglais, la courbe de l'exportation anglaise et celle du chiffre d'affaires du Clearing- House de Londres (Chambre de compensation). On peut, dans le mouvement de ces courbes, distinguer 4 poussées. La première poussée atteint son maximum dans les années 1873-1874. Puis commence une longue stagnation industrielle, qui dure jusqu'à 1878-1879. La seconde poussée atteint rapidement son maximum vers 1881-1883. Puis vient un recul, avec un minimum correspondant aux années 1885-1886. La troisième poussée s'atténue dès 1890. Les quatre années de 1891 à 1895 sont caractérisées par la slagnaiion de l'industrie. A partir de 1895 se dessine un nouveau mouvement en avant.
Des fluctuations tout à fait analogues se produisent également dans le mouvement des prix du fer. Un bond particulièrement énorme est celui que fait l'augmentation des prix du fer après 1870. Les années 1880 et 1890 correspondent aussi à un maximum, mais l'élévation est tout à fait insignifiante, comparativement à celle qui suivit 1870. A partir de 1894-95 les prix du fer s'élèvent de nouveau.
Quelle relation a existé entre ces fluctuations régulières de l'industrie anglaise et la situation du marché monétaire ?
Dans les dix années de 1870 à 1880 les variations de la courbe de l'encaisse de la Banque d'Angleterre sont en sens inverse de celles des quatre premières courbes; en d'autres termes, les fluctuations de l'industrie furent, pendant cette période, dépendantes des fluctuations du crédit. La baisse des prix des marchandises de 1874 à 1877 provoque l'affluence du numéraire dans la caisse delà Banque» — signe certain que, dans le domaine du crédit, une de ces catastrophes périodiques est survenue, que nous avons déjà si souvent rencontrées. Mais il s'en faut de beaucoup que cette crise ait eu la forme typique, puisque l'élévation
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de l'encaisse de la Banque d'Angleterre ne se produit que progressivement, dans l'espace de trois ans. En 1877, l'encaisse descend rapidement, pour remonter ensuite tout aussi rapidement jusqu'en 1879. Rien de semblable ne s'était produit dans les précédentes périodes de crise.
La seconde fluctuation de l'industrie, survenue immédiatement après 1880, qui s'exprime à un degré différent dans les quatre premières courbes, ne provoque aucun ébranlement considérable du crédit : la courbe de l'encaisse de la Banque d'Angleterre ne fait pas de saut en hauteur, (comme c'est toujours le cas après une crise industrielle), mais elle descend avec toutes les autres courbes. Il faut attendre 1883 pour remarquer une faible progression. Gela prouve que, pour la première fois de tout le xixe siècle, dix années se sont écoulées en Angleterre, sans un ébranlement du crédit. En 1891 se produit, en même temps qu'une diminution de l'exportation, une hausse de l'encaisse de la Banque d'Angleterre, mais, de nouveau, il s'en faut que la hausse soit brusque, elle s'étend sur 5 années.
C'est la courbe des banqueroutes qui permet le mieux de juger une crise. Nous remarquons que, jusqu'en 1874, les banqueroutes augmentent avec une certaine régularité. Evidemment, la crise de cette période n'a pas eu le caractère de brusquerie des crises précédentes. Les années 1883 et 1884 ne sont pas caractérisées par une élévation, mais bien par une diminution du nombre des banqueroutes. Donc, il ne peut être question, en Angleterre, d'une crise ordinaire. Le tournant de 1890 n'apparaît dans le nombre des banqueroutes que d'une manière insignifiante. Ce n'est qu'en 1893 que les banqueroutes se multiplient considérablement. Les dernières années d'essor industriel s'accompagnent d'une diminution du nombre des banqueroutes.
Si l'on compare les récentes fluctuations de l'industrie anglaise avec les précédentes, on voit immédiatement la
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différence. Les mouvements ne sont plus aussi brusques qu'autrefois. La courbe de l'exportation était autrefois une ligne brisée avec des angles aigus ; elle a maintenant un aspect ondulé, on ne voit plus d'angles très marqués. Autrefois, toute baisse considérable de l'exportation était suivie d'une élévation plus considérable encore ; maintenant, l'exportation fléchit progressivement pendant des années. Autrefois, il y avait donc moins d'années de diminution que d'augmentation ; maintenant, c'est le contraire qui se produit. En outre, les fluctuations périodiques de l'industrie anglaise s'accompagnaient autrefois d'un ébranlement du crédit. Le mouvement de recul, une fois le point de culmination dépassé, influait comme un coup violent sur l'ordre économique tout entier ; maintenant, les fluctuations de l'industrie n'amènent plus de bouleversement du crédit et l'industrie anglaise passe peu à peu, et sans bonds rapides, de l'état de prospérité à l'état de ruine complète.
Considérons maintenant de près chacune des fluctuations de l'industrie anglaise. La période de 1871 à 1874 avait été pour toute l'Europe une période d'extraordinaire prospérité industrielle. Pendant les années qui précédèrent 1870, l'industrie souffrait de l'imminence d'une guerre entre la France et l'Allemagne. Eniin la guerre éclata. Les milliards français servirent à amortir les dettes de l'Etat allemand. Ce fut immédiatement, sur le marché allemand, une affluence considérable de capitaux cherchant un placement avantageux ; rien d'étonnant s'il s'en suivit une fièvre de spéculation qui tint bientôt du délire.
La terre de prédilection de l'agiotage devint l'Allemagne et l'Autriche. Comme toujours, l'agiotage se jeta avec une ardeur particulière sur l'extension du capital immobilier du pays ; la construction de nouveaux chemins de fer, l'achat de terrains communaux pour y construire des habitations furent les formes préférées de la spéculation du moment. Les spéculations de ce dernier genre avaient pris à Vienne un caractère particulièrement violent
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et c'est à Vienne aussi qu'intervint tout d'abord l'inévitable réaction. Le 8 mai 1873 éclata à la Bourse des valeurs de Vienne une panique qui se termina par la débâcle complète des spéculateurs. Un peu plus tard, la crise éclata également en Allemagne.
Les Etats-Unis ont toujours été, pour le placement du capital européen, une terre si pleine de promesses, qu'il eût été extraordinaire que la folie des spéculations européenne ne s'étendit pas à l'Amérique. Mais, même en dehors de cela, le terrain était en Amérique suffisamment préparé pour cet énervement caractéristique de l'économie nationale qui se termine toujours par une crise industrielle. Depuis 1857, il n'y avait pas eu de crise aux Etats-Unis; mais, après la guerre civile de 1864, l'industrie des Etats-Unis s'était extraordinaiiement développée et la richesse nationale s'était accrue plus rapidement que jamais. Une folie de spéculations devait donc naturellement se produire également aux Etats-Unis. C'est sur les chemins de fer que la spéculation se porta de préférence. Pendant les 4 années de 1870 à 1874, il s'est construit, aux Etats-Unis, un nouveau réseau de chemins de fer de 23.406 milles.
Et c'est précisément l'échec des spéculations sur les constructions de chemins de fer qui provoqua bientôt en Amérique une débâcle et une panique financière.
Au commencement de janvier, une des banques les plus sérieuses des Etats-Unis, la maison Jay Cooke et Cie, qui avait prêté aux compagnies de chemins de fer des sommes énormes, fonda un syndicat, dans le but de lever un nouvel emprunt de 300 millions de dollars pour l'achèvement des voies ferrées commencées. Mais, malgré l'adhésion à ce syndicat de la maison Rotschild, l'emprunt ne réussit pas, et on n'arriva qu'à grand peine à réunir 100 millions de dollars (au lieu des 300 millions nécessaires). Les Bourses européennes (où s'écoulaient principalement les valeurs américaines) étaient, de même que la Bourse de New-York, déjà inondées de valeurs de chemins de fer, Tougan-baranoTYsUy 10
et elles ne purent, malgré les conditions avantageuses, placer les valeurs offertes. Les sociétés de chemin de fer se tournèrent alors vers les banques et obtinrent des prêts pour une durée délerminée, moyennant engagement de leurs valeurs. Ces prèis ne furent pas remboursés à l'échéance et les banques qui avaient prêté aux sociétés, se mirent l'une après l'autre à cesser leurs paiements. La première banqueroute fut celle de la « New-York Warehouse and Security Company », qui avait prêté de l'argent pour de nombreux chemins de fer au Kansas, au Missouri, au Texas ; puis vint celle d'une autre maison qui avait prêté de l'argent pour le chemin de fer du sud du Canada et enfin, après la banqueroute de quelques sociétés de chemins de fer, la maison Jay Cook et Cie suspendit elle-même ses paiements.
Quelle fut la répercussion de ces événements sur le marché monétaire et sur le marché des marchandises en Angleterre? Les chiffres précédents concernant l'exportation britannique, les affaires du Clearing- House, les prix du fer etc., montrent que les 3 années de 1871 à 1874 furent caractérisées par une prospérité industrielle extraordinaire. Comme d'habitude, le capital anglais ne fut pas seulement employé à la fondation de nouvelles entreprises à l'inléiieur du pays, mais il se porta en quantité vers l'étranger. La Bourse de Londres fut prise d'une véritable lièvre d'emprunts étrangers, de même qu'en Allemagne, en Autriche et aux Etats-Unis cela avait été la rage des constructions d'habitations ou de chemins de fer. Pendant les 5 années de 1870 à 1873, on leva à Londres des emprunts étrangers pour une somme d'environ 260 millions et beaucoup de ces prêts fuient des plus irréfléchis (1). Ce n'est qu'à l'aide de manœuvres éhontées de la part des tralîcants, des courtiers et des financiers qui s'étaient chargé de la réalisation de ces emprunts que ceux-ci purent avoir un succès passager.
(t) A. R. Wallace, Bud Times, Londres 1886, p. 18.
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€'est ainsi que nombre d'Etats de l'Amérique du Sud qui, depuis longtemps, étaient insolvables, et n'avaient pas la moindre intention de remplir leurs engagements, réussirent à placer des emprunts à Londres.
Les intérêts de ces emprunts ne furent payés que tant que les sommes reçues ne furent pas toutes dépensées ; puis, le paiement des intérêts cessa et les créanciers se trouvèrent dans le pétrin. De 1875 à J 880 les Etats suivants n'ont pas payé du tout les intérêts de leurs 'emprunts, ou n'en ont payé qu'une partie : la Turquie, l'Egypte, la Grèce, la Bolivie, Costa-Rica, l'Equateur, le Honduras, le Mexique, le Paraguay, le Pérou, Saint-Domingue, l'Uruguay et le Venezuela (I).
Mais, tant que l'insolvabilité de ces Elats ne fut pas manifeste, leurs emprunts contractés à Londres favorisèrent naturellement l'exportation anglaise. De même, la construction fiévreuse de chemins de fer aux Etats-Unis provoqua une demande énorme de fer anglais et de charbon anglais, dont les prix firent plus que doubler. L'exportation des produits britanniques aux Etats-Unis s'éleva rapidement de 28 millions 3 de livres (1870) à 40 millions 7 (1872); mais, ensuite, elle se mit à baisser et descendit, en 1878, à 14 millions 6 de livres.
Les années qui suivirent immédiatement 1870 furent une période de prospérité inouïe dans l'industrie du fer et l'industrie du charbon en Angleterre ; dans les autres branches industrielles, l'essor fut beaucoup moins considérable. C'est ainsi que l'exportation du fer et de l'acier s'est accrue, de 18(18 à 1874, de plus du double — de 17 millions G de livres sterling elle est passée à 37 millions 7 ; celle du charbon a subi un accroissement encore plus considérable, de 5 millions 1 de livres sterling à 13 millions 2. Par contre, l'exportation des tissus de coton, pendant le même laps de
(1) W. E. Smith, The Récent Dépression of Trade, Londres 1880, p. 45.
temps, est seulement passée de 53 millions de livres sterling à 61 millions 5, celle des tissus de laine de 19 millions G à 25 millions 4 et celle de la toile de 7 millions 1 à 7 millions 3.
On peut juger du développement de l'industrie du fer en Angleterre par les chiffres suivants (I).
Production de la fonte
dans les îles
Britanniques (en
millions de tonnes)
Prix moyen sh. p.
Quantité disponible de
fonte (en millions
de tonnes)
La rapide extension de la production du fer ne pouvait aller aussi vite que l'accroissement de la demande. C'est ce que montrent la diminution du stock de fonte non vendu et la hausse énorme des prix.
Il est très intéressant de constater que la crise financière et industrielle qui éclata en 1873 dans l'Europe centrale et en Amérique, n'a pas gagné l'Angleterre. Le krach de Vienne n'a pas eu de répercussion considérable sur le marché monétaire de Londres. La crise de septembre en Amérique a provoqué une forte élévation du taux de l'escompte à la Banque d'Angleterre, mais il n'y a pas eu, en 1873, sur le marché de Londres de panique et d'effondrement du crédit.
(I) Juglar, Des crises commerciales, p. 391.
<:HAP. IV. LES FLUCTUATIONS DE LA FIN DU XIVe SIECLE 149
Compte de la Banque d Angleterre en 1873 (1)
Le 10 janvier .
» » 20 octobre .
» 20 novembre » 20 décembre
Réserve Encaisse
(en millions de liv. st.)
Taux de l'escompte
4 Va
4 Va
Au moment où le taux de l'escompte atteint son maximum, la réserve de la Banque est de 7 millions 6 de livres sterling et son encaisse s'élève à plus de 19 millions de livres. Ce tableau ressemble peu à celui des crises précédentes. En 1873, pas une seule banque anglaise n'a fait faillite et l'augmentation du nombre des banqueroutes n'a été que tout à fait insignifiant. Alors que, dans des pays dont le développement industriel était bien loin derrière celui de l'Angleterre, la crise revêtit un caractère extraordinairement destructeur, et ressembla à un vrai ouragan qui renverse tout sur son passage, l'Angleterre a complètement échappé à une crise aiguë. Gela s'explique principalement par le fait que, jusqu'en 1871, toutes les traces de la crise de 1866 n'avaient pas encore eu le temps de disparaître complètement sur le marché anglais des marchandises. « La mine, pour nous servir d'une expression très juste de Juglar, n'était pas encore chargée ou du moins ne Tétait qu'à moitié (1). » Par suite, il n'y eut pas d'explosion.
(1) Juglar, Des crises commerciales, 390.
(2) Loc.cit., p. 393.
Sans doute, de 1870 à 1880, les spéculations sur les emprunts étrangers prirent de grandes proportions à la Bourse des valeurs de Londres, mais comme nous l'avons vu plusieurs fois par l'exemple des crises précédentes, une crise financière n'exerce qu'une très minime influence sur 1 économie nationale, si la spéculation et l'agiotage ne dépassent pas le cercle des habitués de la Bourse.
L'Angleterre a donc, en 1873, réussi à échapper à une crise industrielle aiguë ; néanmoins, l'industrie anglaise resta, dans les années qui suivirent, dans une situation très gênée. La crise elle-même n'avait pas eu lieu, mais on se trouvait en présence de toutes ses suites : baisse des prix,, marasme des affaires, réduction de la production ; tout cela se trouva en Angleterre, de 1875 à 1880, à un degré bien plus considérable que dans les pays qui avaient subi une grave crise industrielle. Le nombre des banqueroutes s'accrût chaque année ; en 1875, commencèrent les faillites des banques. L'accroissement considérable de l'encaisse de la Banque d'Angleterre en 1876 montre que, cette fois, le crédit anglais a subi une forte secousse. En 1878, quelques banques de premier ordre cessèrent leurs paiements, entre autres, un des plus sérieux établissements de crédit d'Ecosse, la « City of Glasgow Bank », dont le passif s'élevait à 12 millions de livres sterling et la ce West-England and South Wales Banking Company », dont le passif était de 5 millions de livres (1). Mais, néanmoins, aucune panique ne se produisit dans la City et la Banque d'Angleterre se borna à élever, en novembre, le taux de son escompte à 6 0/0. Il n'y a pas eu de panique, et, cela parce que, tandis que précédemment les banqueroutes des banques suivaient immédiatement des périodes de grande prospérité industrielle, par suite, de crédit très développé, les banques sombraient maintenant seulement après quelques années de stagnation
(1) The Economie, 1879, General Results of the Commercial Histonj ofl878.
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commerciale c'est-à-dire de crédit réduit. Autrefois, les crises industrielles avaient commencé par les banqueroutes de banques ; maintenant, les banqueroutes se produisaient à la (în d'une dépression industrielle. Cinq années de stagnation commerciale avaient, dans les années qui précédèrent 1880, si bien purifié le marché monétaire anglais de tous les éléments générateurs de spéculations malsaines, qu'il n'y avait plus de place pour la naissance d'une panique.
, La liquidation de la prospérité industrielle des années qui suivirent 1870 dura plus longtemps, mais fut en même temps moins brusque qu'aucune autre auparavant. De 1870 à 1880, il n'y a eu en Angleterre ni panique sur le marché monétaire, ni crise industrielle aiguë de l'espèce ordinaire ; au lieu de cela, la stagnation commerciale s'est extraordinairement prolongée, pour, finalement, se terminer par l'ébranlement du crédit. Cet ébranlement a atteint son maximum en 1879 ; en cette année, la courbe des banqueroutes, qui était régulièrement montée pendant toute une série d'années, est à son plus haut point.
Après 1879, commence une nouvelle poussée de prospérité industrielle. Aux Etats-Unis survint de nouveau une fièvre de spéculation sur les chemins de fer; pendant les trois années de 1880 à 1883, le réseau ferré s'est augmenté de 28.240 mille anglais ; par suite, l'exportation des produits britanniques aux Etats-Unis est montée de 14 millions 6 de livres (1878) à 31 millions de livres (1882). De même que de 1870 à 1880, l'accroissement de l'exportation britannique est dû principalement aux produits des branches de production qui fournissent l'outillage industriel.
Ainsi, de 1878 à 1883, l'exportation (estimée d'après sa valeur) du fer et de l'acier est montée de 18 millions 4 de livres à 31 millions G, celle des machines de 7 millions 5 de livres à 11 millions 9, tandis que celle des tissus de colon passait seulement de 52 millions 9 de livres à
62 millions 9, celle des tissus de laine de 16 millions 7 à 18 millions 8, celle de la toile de 5 millions 5 à 6 millions.
Ces chiffres, de même que le changement des prix du fer, montrent que l'essor industriel après 1880 était bien moindre qu'après 1870. Ainsi, le passage de la prospérité au marasme s'est effectué, pour la période de 1880 à 1890, encore plus lentement que pendant la période de 1870 à 1880. Dans d'autres pays, ce passage s'accompagne d'ébranlements plus ou moins graves du crédit ; en France, par exemple, se produisit, en 1882, le fameux krach Bontoux ; aux Etats-Unis eut lieu, en 1884, une débâcle dans les chemins de fer, semblable à celle de 1873, un peu plus faible seulement. En Angleterre, la lin de la prospérité industrielle ne fut accompagnée d'aucun ébranlement du crédit.
Mais, néanmoins, jamais marasme commercial n'a été en Angleterre si persistant et si funeste pour le pays que celui de la période de 1880 à 1890. C'est précisément à cette époque, qu'apparaît en toute netteté la tendance obstinée des prix des marchandises à la baisse. Le fait lui-même de cette tendance est indubitable. Voici pour plusieurs années les chiffres à ce sujet (1) :
Changement des prix moyens d'après les Index Numbers
Index-Number de V « Economist »
Index-Number de Palgrare
Index-Number de Sauerbeck
(1) Calculés d'après les données du Final Report of the Royal Commission on Gold and Silver, 1888, p. 17. Les statisticiens anglais appellent Index-Number le chiffre moyen qui exprime le niveau des
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De 1870 à 1880, la baisse des prix est insignifiante, mais, de 1880 à 1890, elle atteint 15 à 20 0/0 et même davantage. Les plainies au sujet de l'insuffisance des prix, qui faisait que les entrepreneurs ne réalisaient presque aucun bénéfice, étaient générales vers 1885. Elles sont présentées par presque tous les témoins entendus par la commission de 1886 chargée d'enquêter sur la stagnation commerciale. Les inspecteurs des fabriques s'exprimaient aussi dans le même sens. c< Par suite de la situation gênée du marché des marchandises, — lisons-nous par exemple dans le rapport de l'inspecteur Henderson, — dont notre pays souffre depuis si longtemps, on commence peu à peu à remarquer de toutes parts, en premier lieu, une baisse du prix des marchandises. Dans quelques branches industrielles, la production n'a pas du tout été réduite, mais, de toutes parts, on se plaint que le bénéfice a complètement disparu (1). » Le rapport de la commission insiste expressément sur l'abaissement extraordinaire du bénéfice des entrepreneurs.
On a beaucoup écrit sur la baisse des prix et le marasme commercial de 1883 à 1888. Certains auteurs considèrent comme la cause principale de la baisse des prix l'augmentation de la valeur de For, d'autres la diminution de valeur de l'argent, d'autres encore l'orientation protectionniste de la politique commerciale de nombreux Etats pendant les dernières années, etc. Tous ces facteurs peuvent avoir eu leur part d'influence ; mais
prix des marchandises à un moment donné. Le changement de PIndex-Number exprime le changement du niveau moyen des prix. Naturellement, les Index-Xumber varient suivant les marchandises d'après lesquelles ils sont calculés. Les trois Index-Numbers donnés, celui de la revue londonnienne VEconomist, ceux de Palgrave et ceux de Sauerbeck sont calculés d'après les prix de marchandises différentes et au moyen de méthodes différentes.
(i) Report of the lnspeetor of the Factoriês Henderson, 30 octobre •1885.
les causes les plus importantes de la baisse des prix se trouvent néanmoins dans les changements survenus, pendant cette dernière période, dans le domaine de l'outillage et des moyens de communication dans le monde entier. C'est l'avis de la plupart des auteurs qui ont étudié la stagnation des affaires de la période de 1880 à 181)0. Et on doit considérer comme le facteur le plus important la révolution survenue dans les moyens de transport.
Les premiers chemins de fer furent construits en Angleterre. Ils fortifièrent la position déjà forte de l'Angleterre sur le marché mondial. Puis, on se mit à construite des chemins de fer dans les riches pa}Ts de l'est de l'Amérique du nord et sur le continent européen, pour en doter ensuite des pays de civilisation moins avancée et de population peu dense. Tant que les chemins de fer n'avaient pas encore provoqué de développement considérable de l'industrie indigène dans les pays traversés par eux, leur extension était à l'avantage de l'Angletterre, qui possédait le monopole du commerce mondial. JMais, lorsque, sous l'influence des chemins de fer, dans la plupart des Etats européens de même que dans l'Union de l'Amérique du nord, une puissante industrie se fut développée, qui alla rapidement progressant, la situation changea pour l'Angleterre. De tous les côtés, elle vit se lever sans cesse de nouveaux Concurrents, qui se hâtèrent de s'emparer non seulement du marché de leur pays, mais encore des marchés étrangers si possible. Lne surproJuction générale de marchandises, ou plutôt une tendance constante à la surproduction, fut la suite naturelle de cet état de choses. L'offre dépassa la demande et le prix de toutes les marchandises, ponr la production desquelles la concurrence internationale était particulièrement vive, se mirent à baisser. Ce n'est, sans doute, pas seulement l'Angleterre qui souffrit de cette baisse, mais encore tous les antres pays concurrents; pourtant, c'est l'Angleterre que la dépression affecta le plus fortement, parce que l'industrie anglaise n'avait pas pris part, ou
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n'avait pris qu'une part relativement peu considérable, à l'essor industriel qui provoqua la baisse, el qu'elle dut subir les fâcheuses conséquences de cette baisse tout aussi bien que ses concurrents plus heureux.
C'est sur les prix des produits agricoles et, par suite, sur l'agriculture que l'influence de la réduction des frais de transport fut le plus manifeste. Par suite des chemins de fer établis à travers les Etats-Unis, la Russie et l'Inde, ces pays, avec leurs vastes étendues de terres fertiles et neuves, furent mis en situation d'augmenter de plus du double la production des céréales destinées à être exportées dans les pays de population très dense de l'ouest de l'Europe. L'agriculture de l'ouest de l'Europe perdit subitement la protection la plus efficace qui auparavant lui avait permis de ne pas craindre la concurrence des pays lointains de l'Orient et de l'Occident où la production pouvait se faire sur une vase échelle, c'est-à-dire les frais considérables dont le transport par terre grevait les céréales. La crise difficile de l'agriculture dans l'Europe occidentale en fut la conséquence. Ce sont là des faits universellement connus, qu'il suffit de rappeler pour en faire voir toute l'importance.
L'agriculture anglaise souffrit particulièrement de la baisse des prix des céréales. James Caird, la plus grande autorité dans toutes les questions de cette nature, a calculé, en se servant des résultats d'une enquête officielle, que, de 1880 à 1890, les revenus de la population agricole du Royaume-Uni ont diminué d'une somme totale de 42 millions 8 de livres sterling (l). C'est ce que confirment encore les dépositions d'autres témoins, qui évaluent la baisse du prix des fermages, de 1875 à 1885, à 3040 0/0 (2).
(t) Second Report on Trade Dépression. M. of E. Déposition de James Caird, 7673-77.
(2) Third Report on Trade Dépression. M. of E. Déposition de Coleman, 8994; de Druce, 9114.
]5l) PART. I. L'HISTOIRE DES CUISES
Il est tout naturel que ces 40 millions de livres sterling soustraits à la population agricole anglaise devaient avoir une influence défavorable sur la situation générale du marché anglais. Les grands propriétaires anglais, les fermiers et les ouvriers agricoles achetèrent moins d'objets manufacturés et la demande de produits anglais de la part des fermiers américains ne pouvait augmenter, les marchandises anglaises ne pouvant concurrencer sur le marché américain les produits de l'industrie indigène. Aussi bien, toute une série de témoins parmi les industriels et les fabricants attribuèrent le marasme dans l'industrie qui s'occupe du travail des matières premières, à la diminution delà puissance d'achat de la population agricole (1). Le rapport de la commission de 188G considère également ce fait comme une des causes essentielles de la stagnation des affaires (2).
Tout cela est naturellement exact : mais ce qui prouve que la diminution des revenus de la population agricole n'a pas été la cause unique, sans parler d'être la cause principale, de la dépression de 1880 à 1890, c'est que ce marasme commercial s'étendit non seulement à l'Europe occidentale, mais encore à l'Amérique (où pourtant la puissance d'achat de la population agricole devait s'être considérablement accrue). La crise agraire ne fut qu'une des manifestations de la crise générale provoquée principalement par le bouleversement complet des conditions de transport des marchandises (chemins de fer, bateaux à vapeur, télégraphe).
La tendance des marchandises à la baisse, qui apparut pour la première fois dans les années de 1880 à 1800, est une conséquence nécessaire de la concurrence de plus en plus grande sur le marché mondial. Le principe de la liberté
(1) Second Report on T racle Dépression. M. of E. Déposition de Dixon, 1363-1364; de Belk,2722 ; de Broun, 4765-68, etc.
(2) Final Report on Tracle Dépression, XVII.
CHAP. IV. LES FLUCTUATIONS DE LA FI.\ DU XIXe SIECLE 157
absolue de la concurrence a été expérimenté pour la première fois non point seulement à l'intérieur d'un pays, mais même sur le marché mondial; et alors s'est manifestée la contradiction intime qui est au fond de ce principe. L'anarchie de la production sociale a provoqué une dépression générale et, comme correctif nécessaire, la formation de monopoles, de cartels, de trusts, dont le développement est un signe si caractéristique de l'évolution industrielle contemporaine dans le monde entier. » « Dans ces dernières années, lisons-nous dans le rapport de la commission de 4886, les conditions de la vie ont été profondément modifiées dans tout le monde civilisé par les découvertes de la science, par l'application des forces mécaniques à la production et au transport des marchandises. La quantité de travail nécessaire pour obtenir un résultat déterminé, aussi bien en fait de production que de transport, a extraordinairement diminué et diminue sans cesse. La difficulté n'est plus, comme jadis, dans le prix élevé ou le manque des objets nécessaires à la vie ou des articles de luxe, mais dans la lutte pour avoir sa part de travail, seul moyen pour l'énorme majorité de la population d'arriver à la possession de ces objets, quels que soit l'énormité des stocks et le bon marché (\). » En d'autres termes, chacun s'efforce aujourd'hui d'évincer ses concurrents, de s'emparer du marché et la conséquence en est une tendance constante à la surproduction et à la pléthore des marchandises.
Sur la concurrence des sociétés par actions notamment, la commission de 1866 a eu à entendre des plaintes particulièrement nombreuses.
Beaucoup de témoins ont prétendu que la cause principale de la baisse des prix était la multiplication excessive des sociétés par actions, dans de nombreuses branches industrielles. Ces sociétés pouvaient continuer à travailler
(1) Final Report on Trade Dépression, XVII.
158 part. i. — l'histoire des crises
même sans bénéfice, car il est dans l'inteièt des gens qui dirigent les affaires (conseil de direction, comité de surveillance) de continuer à produire, quel que soit le bénéfice obtenu. En effet, dans nombre de cas, l'accroissement du nombre de sociétés par actions a été étonnamment rapide. « La caractéristique de l'évolution de l'industrie cotonnière britannique dans les derniers temps, — dit Th.- Ellison, — est l'augmentation extraordinaire du nombre des filatures et des fabriques qui se trouvent aux mains de sociétés par actions (t). » La première fabrique de coton par actions (Sun Mill) fut fondée à Oldham, en 1858. Elle eut un succès remarquable. De 1870 à 1875, beaucoup de nouvelles fabriques de coton se fondèrent par actions. Toutes ces fabriques, dont la majorité est concentrée à Oldham et dans les environs d Oldham, sont munies de tous les perfectionnements les plus récents et représentent le dernier mot de la technique industrielle.
La multiplication des sociétés par actions a, sans doute, contribué à accroître la concurrence des producteurs et à faire baisser les prix des marchandises. Mais il n'en est pas moins vrai que l'importance de ce facteur est minime, par rapport aux causes générales de la baisse des prix mentionnées plus haut, l'extension toujours plus grande de l'industrie capitaliste dans le monde entier et l'énorme réduction du coût des transports.
Après 1880 se produit un nouvel essor industriel. Et, de nouveau, cet essor se manifeste principalement dans l'industrie des machines et l'industrie minière : l'exportation du fer est montée, de 1886 à 1890, de 21 millions 8 de livres sterling à 31 millions G, celle des machines de 10 millions 1 à 16 millions 4, celle du charbon de 9 millions 8 à 19 millions. Par contre, l'augmentation de l'exportation des produits textiles a été à peine sensible : celle des tissus de coton est passée de 57 millions I à 62 millions 1, celle des tissus
(1) The Cotton Trade of Great Britain, p. 133.
CH
AP. IV. LES FLUCTUATIONS DE LA FIN DU XIXe SIECLE 159
de laine de 19 millions 7 à 20 millions 4, celle des tissus de toile de 5 millions 3ào millions 7.
Cette fois, l'accroissement de l'exportation des produits anglais pour la République Argentine a été particulièrement fort. En 1885, l'Angleterre n'exportait dans la République Argentine que pour 4 millions 7 de produits, en 1889 elle en exportait déjà pour 10 millions 7 de livies sterling. Un peu avant 1890, recommença à la Bourse de Londres la spéculation sur les emprunts étrangers, spéculation fort semblable à celle de 1870 à 1880. De nouveau, les Etats de l'Amérique du sud et nombre de colonies britanniques se mirent à contracter des emprunts.
La dette d'Etat de la République Argentine s'accrut dans d'énormes proportions. En 1874, la dette de la République par suite d'emprunts faits à l'étranger ne dépassait pas 10 millions de livres ; en 1890, la dette nationale, les dettes provinciales et municipales de la République, contractées à l'étranger et, en particulier, à Londres, atteignaient 59 millions 1 de livres (1). En outre, la Banque de Londres était inondée de valeurs de toutes sortes, principalement de valeurs de chemins de fer. L'affîuence des capitaux étrangers dans la République Argentine provoqua un mouvement étonnant de prospérité dans ce pays qui, peu de temps auparavant, était presque désert. Le placementle plus important pour les capitaux étrangers fut, dans la République Argentine, la construction des chemins de fer. En 1883, le réseau ferré y était de 3.123 kilomètres, en 1893 ce réseau était déjà de 13.691 kilomètres. Et ce nombre ne comprend que les lignes effectivement construites. Les voies projetées étaient bien plus nombreuses. Dans la seule année 1889, 39 concessions furent accordées pour la construction de voies ferrées d'une longueur totale de 12.000 kilomètres. Mais la majorité de ces concessions restèrent sur le papier,
(1) The Argentine Crisis [The Economie Journal, 1861, vol. I).
les lignes ne furent pas construites, et cela par suite d'une crise industrielle extraordinairement violente.
Les années qui précédèrent immédiatement 1890 furent pour la République Argentine une époque de folie la plus insensée de spéculations. Pendant trois années, de 1887 à 1890, il se forma 250 sociétés par actions ; le capital nominal de ces sociétés atteignait la somme totale de 701 millions de dollars (1). À cela s'ajoutait l'extrême insouciance gouvernementale; le gouvernement argentin, aussi dépourvu de scrupules que la plupart des autres gouvernements de l'Amérique du sud, ne pensait pas le moins du monde à l'avenir. Les déficits étaient comblés par des emprunts. Mais même ces emprunts ne suffisaient pas. Le gouvernement n'eut pas peur de recourir au moyen extrême, à l'émission de la monnaie de papier. En peu de temps, tout le pays fut inondé de papier-monnaie.
Tout cela finit comme cela devait finir, par un krach grandiose, suivi d'une révolution et d'une guerre civile, qui paralysa toute l'industrie du pays.
Cette fois le crédit anglais ne put plus aussi facilement échapper aux difficultés qu'il s'était lui-même préparées. La plus grande banque privée de l'Angleterre, la maison Baring et Cie, qui ne jouissait pas d'une confiance moindre qu'à son époque la maison Overend, Gurney et Cie, s'ell'ondra le 14 novembre 1890. La maison Baring était l'agent financier de la République Argentine et elle plaçait les valeurs argentines sur les marchés européens. Dès 1889, ce placement commença à devenir difficile. La Bourse n'avait plus confiance en ces valeurs; elle craignait un krach. Et en juillet, le krach arriva. La maison Baring se trouvait en possession d'une quantité considérable de valeurs argentines non réalisées, que la Bourse n'acceptait plus, et elle dut cesser ses paiements. On craignait déjà une panique
(1) Otto Hubner, Der finanzielle ZasammcnbrucJt Argen(iniens(Jahrbiïcfter fur Nat. Oek. und Stat. de Conrad, 1892).