CHAPITRE PREMIER
INFLUENCE DU CYCLE INDUSTRIEL SUft LA VIE NATIONALE
I. Fluctuations périodiques de la vie nationale anglaise de 1825 à 1850. — Caractéristique générale de la situationéconomique delà population anglaise pendant cette période. — Causes de l'appauvrissement du gros de la population. — Les tisserands à la main. — Relation entre les fluctuations périodiques de la vie nationale et les crises industrielles. — Effet de la dernière loi sur les pauvres. — Le chômage. — Mesures projetées par la commission de 1830. —II. Fluctuations de la vie nationale de 1850 à 1870. —La famine de coton. — La grève du Yorkshire de 1858. —Importance des fluctuations industrielles pour les entrepreneurs et les ouvriers. — III. Fluctuations de 1870 à 1900. — Nouveau caractère de ces fluctuations. — La stabilité relative des salaires. — Importance à cet égard des trade-unions. — IV. Fluctuations des dernières années. — La relation disparaît entre le cycle industriel et les fluctuations de la vie nationale.
Fluctuations périodiques de la vie nationale anglaise de 1825 à 1850
Nous savons déjà que la période de 1825 à 1850 a été caractérisée, en Angleterre, à la fois par un développement rapide de l'industrie et de la technique et par un appauvrissement du gros de la population. La réforme des lois sur les pauvres de 1831 a diminué le paupérisme, mais elle a en même temps aggravé la détresse des ouvriers. La situation économique des ouvriers anglais a surtout empiré pendant les années qui précédèrent et suivirent immédiatement 1840. Dans l'ouvrage très connu d'Engels, « La situation de la classe ouvrière en Angleterre », sont réunis de nombreux rapports de témoins sur les conditions d'hygiène effrayantes au milieu desquelles vivaient les ouvriers anglais dans les grands centres industriels, où les misérables habitations s'entassaient sordides, les unes sur les autres. Le logement des classes inférieures de la population ouvrière, leur nourriture, leurs vêtements, tout dénotait un degré extrême de détresse et de misère, « En tous temps, dit l'ouvrage cité d'Engels, sauf dans les courtes périodes où la prospérité est à son summum, l'industrie anglaise doit posséder une réserve inoccupée de travailleurs, pour pouvoir, pendant les mois de grande animation commerciale, produire les quantités de marchandises demandées par le marché. Cette réserve est plus ou moins considérable, selon que la situation du marché permet d'en occuper une partie plus ou moins grande. Enorme pendant la crise, et importante encore pendant le laps de temps intermédiaire entre le summum de prospérité et la crise, elle coustitue T « excédent de population », qui se procure de
quoi vivre misérablement en mendiant et en volant, en balayant les rues, en ramassant le crottin de cheval, en faisant des transports avec des brouettes ou des ânes, en exerçant le métier de camelots ou en exécutant quelques petits travaux » (p. 129 delà première édition).
Le tableau que nous donne Engels concorde parfaitement avec les dépositions d'autres contemporains. Nous pouvons citer comme exemple un passage de D. Tuckelt, un économiste de 1 époque, partisan de la libre concurrence, qui n'est pas du tout porté à voir toutes choses sous un jour sombre : « Voici, caractérisée d'une façon impartiale et très exactement, la situation actuelle de cette partie de la population anglaise qui vit du travail des manufactures. Normalement, le tiers de cette population vit dans la misère la plus effroyable, voisine de la famine. Un autre tieis, ou peut-être plus, gagne à peine autant que les travailleurs de la campagne, et à peine un tiers reçoit un salaire qui lui permet de vivre à peu près convenablement et avec quelque confort (1). »
D'après Simmond et Millet*, une grande partie de la population de Glasgow n'avait manifestement pas, de 1830 à 1850, d'autres moyens de subsistance que le vol et la prostitution. Le Dr Kay en dit autant de Manchester (2). Nous pourrions multiplier les témoignages, mais ce serait superflu, car tous répètent plus ou moins la même chose.
Si nous considérons les données statistiques sur le mouvement des salaires en Angleterre dans les différentes branches industrielles, pendant la première moitié du XIXe siècle, nous voyons qu'il existe, dans la classe ouvrière, deux groupes nettement distincts l'un de l'autre. Les salaires
(1) J. D. Tuckett, A Historyof the Past and Présent State of the Labonring Population. 2 vol. Londres, 1846, I.p. 59o. Cet ouvrage constitue une des études les plus vastes sur la situation de la classe ouvrière anglaise pendant la première moitié du xixe siècle.
(2) ÏUCIvETT, I, p. 4i3.
des ouvriers d'usines n'augmentèrent pas, mais ils ne diminuèrent pas non plus sensiblement. Si les salaires en argent ont, en général, diminué comparativement au commencement du siècle, il ne faut pas oublier que la monnaie anglaise avait, pendant la guerre avec Napoléon, considérablement perdu de sa valeur ; le prix de la plupart des objets de consommalion de la classe ouvrière était, pendant cette guerre, très élevé, en particulier le prix des céréales. Aussi, les salaires effectifs pouvaient-ils monter, alors que les salaires en argent baissaient. Ce fut précisément le cas pour tous les ouvriers des manufactures et, en général, pour tous les ouvriers qualifiés, tandis que les salaires des ouvriers non qualifiés diminuèrent.
Les ouvriers occupés dans la grande industrie constituaient d'ailleurs, avec les ouvriers qualifiés, la partie de la population des villes dont Tuckett dit qu'elle a une existence acceptable et qu'elle peut se permettre quelque confort. Mais, le reste de la masse ouvrière, les ouvriers de la petite industrie, les ouvriers des champs, les ouvriers non qualifiés etc., se trouvaient dans une situation tout autre. Leur situation avait considérablement empiré au commencement de ce siècle et elle a empiré continuellement pendant les quelques dizaines d'années qui suivirent.
Particulièrement difficile devint la situation des tisserands à la main, dont le nombre, comme il a été dit plus haut, atteignait, dans les lies Britanniques, un million. Chaque année, les salaires baissaient. Le fabricant Grimshaw a, en se basant sur ses livres de commerce, communiqué à la commission parlementaire de 1833 des chiffres très détaillés sur les revenus des tisserands et leurs dépenses obligatoires dans le bourg de Barroford, dans les environs de Colne ; il résultait de ces données que, de 1820 à 1834, les revenus des tisserands avaient baissé de près de la moitié et couvraient à peine, dans les années qui suivirent 1830, les dépenses les plus indispensables de la nourriture et du loge-
Cil. I. — LE CYCLE INDUSTRIEL ET LA VIE .NATIONALE 285
ment ; et ceci, encore, à condition que le travail ne cessât pas de toute l'année (l). En réalité, les années où il n'y avait pas de chômage élaient une rare exception ; d'ordinaire, les tisserands à la main étaient obligés de se croiser les bras pendant quelques semaines, sinon pendant, des mois, chaque année, par suite du manque de travail. Il est difficile de se représenter de quelle façon ils pouvaient arriver à vivre. Nous avons signalé plus haut la réduction' du marché intérieur pour les produits de l'industrie anglaise. C'est un fait que les calculs de Grimshaw expliquent parfaitement. Des centaines de milliers de personnes n'avaient pas de ressources pour s'acheter des vêtements. Quoi d'étonnant que le montant des tissus de colon vendus en Angleterre n'augmentât pas, mais, au contraire, diminuât d'année en année ?
La diminution rapide des revenus des tisserands à la main devait, vu le grand nombre de ceux-ci (ils étaient plus nombreux que tous les ouvriers d'usines réunis), attirer l'attention de l'opinion publique et du gouvernement. Le parlement nomma à diverses reprises des commissions chargées d'étudier les causes de ce phénomène et de rechercher les moyens de les supprimer. Ces commissions ont réuni d'abondants matériaux, qui confirmaient les pires craintes des pessimistes. Le rapport parlementaire de 1841 peint très bien la situation des tisserands à la main dans, le Royaume-Uni dans les années qui précédèrent immédiatement 1830.
Ceux qui avaient le plus à souffrir, étaient les tisserands qui confectionnaient les tissus de coton et de soie (2). Dans
(1) Report from the Select Commitee on Manufactures, Commerce and Shipping, 1833, Minutes of Evidence. Déposition de James Grimshaw, p. 602
(2) Leurs habitations, par exemple, sont décrites par un membre de la commission, Symons, de la manière suivante : « Les salaires des tisserands dans l'industrie du coton sont la meilleure preuve de leur détresse... Dans la plupart des maisons, l'ameublement est lamentable. On couche sur de la paille... Il m'est arrivé de trouver
le Lancashire, le centre de la production cotonnière anglaise, où les ouvriers des manufactures recevaient des salaires relativement élevés, assez souvent plus d'une livre par semaine, le revenu hebdomadaire moyen d'une famille de tisserands, occupés dans la production des tissus de coton, ne dépassait même pas de 6 à 9 shillings (1). Les salaires de ceux qui tissaient la laine dans le Yorkshire étaient du double. Mais dans le même Yorkshire, les ouvriers de l'industrie de la toile se trouvaient absolument dans la même misère que les tisserands du Lancashire. Leur situation est décrite par le fabricant R. Dewes de la manière suivante : « La situation de ces tisserands est extrêmement triste. Ils subissent de nombreuses privations. Souvent, des ouvriers adultes bien portants ne peuvent, en travaillant jour et nuit, arriver à gagner de quoi vivre, parce que les salaires sont insuffisants... La charité privée vient en aide a beaucoup, mais elle ne peut les aider tous (2). »
Les directeurs des hospices disent presque la même chose, par exemple, le directeur Laidler : « J'ai été cinq ans directeur. Les tisserands sont, en général, très malheureux. Souvent ils sont venus à moi. L'excès de la misère les poussait. Je sais, pour les avoir vus pendant cinq ans, que ce ne sont pas des paresseux ; au contraire, ils sont, en général, très entreprenants. Les enfants des tisserands ont souvent si
quelques restes de beaux meubles, provenant de jours meilleurs et conservés avec un certain orgueil que la misère n'avait pu étouffer, formant un triste contraste avec le pitoyable repas et les visages émaciés de leurs propriétaires. » (Hand-loom Weavers. Rejjcrt of the Commissioners, 4841, page 6). Déposition du membre de la commission Fletcher : « Dans les environs de Bulkington et Foleschill, les familles des tisserands vivent ordinairement dans la plus grande malpropreté et la plus grande misère : ils couchent sans lit et sans draps ; leur nourriture se compose surtout de pain et de beurre, de pommes de terre et d'un peu de thé; rarement s'y ajoutent quelques petits morceaux de lard » (Report, p. 7).
(1) Cf. Report on the Hand-loom Weaver*, tableaux de la page 3.
(2) Loc. cit., déposition de R. Dewes, p. 9.
peu de vêtements, qu'ils n'ont rien à se mettre pour pouvoir aller à l'école (I). »
Sans cloute, tous les tisserands ne soutiraient pas également ; dans les cas où la fabrication d'un certain genre de tissu exigeait une habileté ou une force physique particulières, les salaires étaient sensiblement plus élevés. Mais la grande majorité des tisserands, ceux qui n'avaient pas de talents spéciaux, étaient condamnés à une extrême misère, comme nous l'ont montré les exemples cités. Cette détresse éfait d'autant plus lourde à supporter qu'elle venait après une période prospère pour le tissage à la main, celle de la fin du xvme siècle. Le souvenir des temps heureux de jadis, de même que leur aversion pour le travail de l'usine, empêchaient les tisserands à la main d'abandonner leur métier. Us ne pouvaient pas comprendre pourquoi ce travail était autrefois si bien rémunéré et maintenant si mal, et ils espéraient le retour du vieux temps (2).
En effet, les tisserands à la main élaient, à la fin duxviu6 siècle, en tête de la classe ouvrière anglaise (3). Les plus importantes découvertes de ce siècle, la « Jenny » de Hargreaves et la « Mule » de Crompton sont l'œuvre de simples tisserands. Mais, leur intelligence et leur instruction n'ont pas empêché les tisserands à la main de tomber du premier rang de la classe ouvrière au dernier. Evidemment, il a dû y avoir à cela des causes dont l'effet fut si puissant, que des individus ne pouvaient rien contre elles.
Non moins malheureuse était la situation des tricoteurs (framework knitlers). Les salaires de cette branche industrielle baissèrent sans interruption de 1811 à 1843, et la baisse totale fut de 35 0/0 (4). Les tricoteurs travaillaient, comme les tisserands à la main, à domicile, mais ils n'avaient pas de métier à eux, ils louaient leur métier aux entrepre-
(1) Loc. ait , déposition de Laidler, p. 10.
(2) Loc. cit., déposition du Dr Mitchel, p. 39.
(3) Loc. cit., déposition de Kingon, p. 43.
(4)Cunningham, The GroivthofEnglishhuluslry in Modem Times,$.6l&
neurs. Il est d'autant plus curieux que leur situation se soit empirée que, dans cette branche de la production, aucune découverte remarquable n'était intervenu qui eût diminué le nombre d'ouvriers nécessaires. L'emploi de la machine à vapeur au tricotage était, sans doute, possible au point de vue technique, mais les salaires si bas du travail à la main empêchèrent son introduction. Cependant les salaires des tricoteurs baissèrent tellement que, vers 1810, la moyenne de leur revenu hebdomaire dans le comté de Leicester, le centre de la production des marchandises tricotées, oscillait entre 4 et 8 schillings (1).
Les salaires des ouvriers agricoles avaient aussi fortement diminué. En 1830, les travailleurs agricoles du sud de l'Angleterre en sont arrivés, poussés par la pauvreté et la détresse, jusqu'à la révolte ouverte : ils assaillirent les fermes et incendièrent les récoltes et les bâtiments. En 1844, les adversaires politiques du comte Shaftesbury, le chef du parti de la journée de 10 heures, firent une enquête sur la situation économique des ouvriers travaillant dans ses propriétés. On trouva que le salaire moyen d'un homme adulte n'était, par semaine, que de 7 à 8 schillings et que le revenu hebdomadaire de toute la famille ne dépassait pas 10 schillings. Le revenu des ouvriers agricoles se rapprochait donc de celui des tisserands à la main (2). Wakefield avait raison de compter les ouvriers agricoles parmi les « paupers » et Sadler de les appeler les esclaves blancs.
Par quoi donc a été provoqué cet appauvrissement de la grande partie de la population ouvrière anglaise? Le rapport de la commission de 1844 signale, comme la cause principale de la modicité des salaires dans le tissage à la main, l'extraordinaire facilité avec laquelle ce métier peut être appris. Les femmes et les enfants pouvaient, après quelques mois d'apprentissage, être des ouvriers aussi habiles que
(1) J. Ward, ïïorkmen and Wages, Londres, 1868, p. 34.
(2) Marx, Das Kapital, t. I, 3e édition, p. 698.
les hommes adultes. Cela amena un accroissement de l'offre du travail et la baisse des salaires (1). Cette explication paraît être fort juste, mais elle n'explique, en réalité, que fort peu de choses : la cause indiquée était tout aussi efficace au xviue siècle qu'au xixe ; pourtant, au xvnie siècle, le tissage à la main élait un métier très rémunérateur, tandis qu'au xixe siècle il ne pouvait plus assurer à l'ouvrier de quoi vivre. Evidemment, dans la première moitié du xixe siècle, d'autres causes particulières ont dû agir, en dehors de la facilité d'apprentissage du tissage, qui n'avaient pas agi auparavant et qui ont, au xixe siècle, si fortement empiré la situation économique, non seulement des tisserands à la main, mais encore de tous les autres travailleurs faisant partie du groupe de ce qu'on appelle le travail non qualifié (unskilled labour). Ces causes furent très complexes et très diverses, mais on peut les réunir toutes sous un titre général : l'évolution de l'économie capitaliste.
Au xvme siècle, la petite industrie prédominait en Angleterre, les rapports entre entrepreneurs et ouvriers étaient fixés par la loi ou la coutume et la division du travail n'était que très peu développée. Au commencement du xixe siècle, le petit fermier avait encore, à côté du travail des champs, quelque petit métier accessoire et le petit artisan s'occupait en même temps d'agriculture. L'économie capitaliste a provoqué une séparation complète entre l'industrie agricole et celle qui a pour objet le travail des matières premières. Les fermiers et les ouvriers des champs ont perdu leur métier accessoire. Le fuseau, qui, à la fin du xvme siècle, constituait le principal appoint dune famille de paysans, ne pouvait soutenir la concurrence de la machine. Les autres petits métiers étaient d'un rapport tout aussi piètre et les gens des campagnes furent complètement réduits au travail agricole pour se procurer de quoi vivre.
Ladisparation du métier auxiliaire enleva à la population
(1) Report on thc Hand-loom Weavers, p. 39-44.
Tougan-Baranowsky 19
agricole une source très importante de revenus et diminua son bien-être. La clôture des terrains communaux, la réunion des petites fermes et le clearing of Estâtes ont agi dans le même sens.
De même que les cultivateurs avaient perdu leurs occupations accessoires dans l'industrie qui s'occupe du travail des matières premières, de même les ouvriers de celte industrie perdirent l'occupation accessoire qu'ils avaient dans le travail des champs. Au commencement du xixe siècle, les drapiers du Yorkshire s'occupaient d'agriculture, en même temps qu'ils produisaient du drap (1). Vers 1850, les tisserands à la main, qui vivaient comme autrefois à la campagne et travaillaient à domicile, avaient déjà complètement abandonné l'agriculture et lorsque, ce qui était rare, ils continuaient à se louer pour les travaux des champs, ils se trouvaient être de très mauvais ouvriers agricoles ( ). Le filage et le tissage, en tant que métiers auxiliaires, ne pouvaient soutenir la concurrence des nouvelles méthodes de production, de même que celui qui s'occupait accessoirement d'agriculture était écrasé par les grandes fermes et leur production intensive.
Ainsi la division du travail, amenée par l'évolution de l'économie capitaliste, fut, dès ses débuts, défavorable aussi bien aux travailleurs des champs qu'aux ouvriers de l'industrie qui transforme les matières premières, tant que ceux-ci trouvèrent du travail dans la petite production.
La réduction des salaires des tisserands à la main fut une conséquence naturelle du développement de la grande industrie. Mais ce serait une erreur de croire que la seule cause de l'abaissement de leurs salaires ait été la concurrence
(1) Voir le très intéressant Report on the Slate of the Woolen Manufactures of England, $606. Dans les environs de Leeds, il y avait environ 3.500 petits producteurs de drap indépendants, qui vivaient dans des villages et possédaient leur propriété ou bien affermaient de petits terrains de 3 à 15 acres.
(2) Report on the Hand-loom Weavers, p. 9.
de la machine à tisser. Ce facteur était naturellement très important, mais il n'était pas le seul et pas même le facteur principal. La meilleure preuve, c'est que les salaires des tisserands à la main commençaient déjà à baisser, avant que les métiers mécaniques fussent très répandus en Angleterre. Gomme il a été dit plus haut, l'extension rapide des métiers mécaniques, en Angleterre et en Ecosse, n'a commencé qu'à partir de 1830, tandis que les salaires des tisserands à la main avaient déjà baissé, avec de faibles fluctuations, depuis le commencement du siècle. Une autre preuve, c'est que les salaires des tricoteurs, qui n'avaient pas à lutter contre les machines, ne sont pas tombés moins bas que ceux des tisserands à la main.
Somme toute, les salaires de tous les ouvriers dont le travail ne demandait pas un long apprentissage, ont baissé durant la première moitié du xixe siècle. Le développement du capitalisme a amené la formation d'un trop-plein de population que l'Angleterre de jadis ne connaissait pas. Les ouvriers des champs qui durent abandonner la terre, les petits producteurs indépendants qui ne purent soutenir la concurrence de la grande industrie, les ouvriers qui furent évincés par la machine, les représentants de toutes sortes de professions qui avaient été florissantes dans les conditions d'autrefois et ne pouvaient s'adapter aux conditions nouvelles, toutes ces masses de la population ouvrière perdirent leurs salaires et durent se tasser dans les industries accessibles à tous. La formation d'un excès de population, par suite de la perte de leur travail par un grand nombre de personnes, est une conséquence habituelle de <toutes les grandes révolutions industrielles. Le déplacement géographique des centres industriels devait déjà faire perdre à des milliers de travailleurs leurs salaires et leurs revenus. Or, l'industrie anglaise a changé plusieurs fois de place, par suite du changement des méthodes de production. A l'origine, elle était dispersée à la campagne ; après l'invention de la machine d'Arkwrigt, qui était mue par
l'eau, les filatures de coton se mirent à se grouper sur les bords des rivières ; l'extension des moteurs à vapeur rapprocha les fabriques des villes, en les attirant vers les contrées riches en gisements houillers. Des comtés de l'est et du? sud, l'industrie anglaise émigra vers les comtés du nord, Lancashire, Cheshire et Yorkshire (1). Ce déplacement de l'industrie amena la prospérité industrielle de quelques régions et la ruine industrielle de quelques autres. Or, une population a toujours de la peine à quitter les lieux et le milieu où elle a l'habitude de vivre ; aussi, une nouvelle répartition géographique des habitants, une émigration, des centres industriels qui disparaissent vers les nouveaux qui se développent, ne se produit-elle que lorsque la m -ère est grande et que l'exode devient absolument nécessaire.
La misère des tisserands à la main en Angleterre contrastait d'une manière frappante avec l'aisance relative destisserands sur le continent. D'après les données réunies par la commission dont nous avons parlé, dans tous les cas où* le tissage était mené de front avec l'agriculture, la situation des tisserands était satisfaisante. En Suisse et en Autriche, le tissage continua à être un métier accessoire pour la population agricole et les tisserands, bien que leurs salaires ne fussent pas élevés, étaient à l'abri de la misère. En Irlande seulement, la situation des tisserands à la main était encore pire qu'en Angleterre; mais, aussi bien, le tissage y était-il l'unique occupation des tisserands.
Les tisserands eux-mêmes attribuaient leur détresse à< deux causes principales : l'extension des métiers mécaniques et l'absence de trade-unions. Au contraire, le rapport de la commission de 1841, non seulement ontestait absolument que les associations ouvrières puissent faire monter les salaires, mais prétendait même, que ces associations auraient pour résultat de les faite baisser (2) Il est aujourd'hui hors de doute que c'étaient
(i) CUNNINGHAM, p. 468. .
(2) Report on the Hand-loom Weavers, p. 3t.
les ouvriers, et non pas la commission parlementaire, •qui avaient raison. Le manque d'organisation parmi les ouvriers a favorisé la baisse des salaires. Les faibles salaires des tisserands à la main entravèrent le développement de la grande industrie, parce qu'on n'avait pas de .profit à remplacer le travail à la main par le travail à la machine, tant que le premier était si bon marché. Le manque d'organisation parmi les ouvriers maintint donc artificiellement le travail à la main, bien que celui-ci ne fût pas à la hauteur des progrès techniques, au grand détriment de la classe ouvrière.
Quelle répercussion les crises industrielles ont-elles eue sur la situation de la classe ouvrière en Angleterre? Pour répondre à cette question par des chiffres précis, j'ai appliqué la méthode suivante : j'ai pris quelques comtés agricoles et quelques comtés industriels et j'ai comparé d'année •en année les variations dans le nombre des mariages, des «crimes, des décès et de l'assistance aux pauvres, dans les deux groupes. Les crises pèsent de tout leur poids sur les classes de la société qui s'occupent de commerce et d'industrie, tandis qu'elles n'atteignent presque pas la population agricole. Si les crises sont réellement un facteur important dans la vie nationale anglaise, cette différence doit se manifester par un mouvement différent des données statistiques en question pour les comtés industriels et les comtés agricoles. Le groupe des comlés agricoles que j'ai examinés se compose des suivants : Cambridge, Essex, Norfolk, Oxford, Lincoln, Suffolk et Wilts, où la population agricole prédomine ; le groupe des comtés industriels se compose des comtés de Lancaster et de Chester, où se trouve concentrée la plus grande partie de l'industrie cotonnière anglaise et où la population agricole n'est que très faiblement représentée.
Voici quelle était la répartition de la population au point •de vue de la profession en 1811 (I).
(I) Cf. Porter, The Progress of the Nation, 1847, p. 58.
Dans les comtés agricoles
Cambridge
Essex
Lincoln
Norfolk
Oxford
Suffolk
Wilts
Dans les comtés industriels
Lancaster
Chester
Pourcentage de la population occupée dans
l'agriculture
le commerce et l'industrie
Le chiffre de la population des deux groupes était, de 1840 à 1850, à peu près la même : il était, en 1841, de 2.021.490 dans les 7 comtés agricoles et de 2.062.364 dans les 2 comtés industriels.
Le tableau suivant donne, pour la période de 1 822 à 1 85 1 , le nombre des mariages et celui des décès par 10.000 habitants, le nombre des personnes traduites en cours d'as.sises par 100.000 habitants, et le chiffre annuel des secours aux indigents par habitant. Tous ces chiffres sont donnés aussi bien pour l'ensemble de l'Angleterre que pour les deux groupes indiqués plus haut des comtés agricoles et des comtés industriels. Les diagrammes annexés ont été construits d'après ces données : le diagramme n° 6 concerne les comtés agricoles, le diagramme n° 7 les comtés industriels et le diagramme n° 8 l'ensemble de l'Angleterre.