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Année
Pour une fabrique de coton de Manchester
Cardeurs hommes
Fileurs
Tisserands
13 sh. 8 p.
12 sh.
9 sh. 9 p.
En 1847, les salaires des tisserands dans les fabriques de coton de Manchester avaient diminué de plus de moitié ; les salaires des fileurs avaient également considérablement fléchi. La crise de 1825 n'a réduit que relativement peu les salaires des ouvriers des manufactures, mais il faut tenir compte du fait que les revenus des ouvriers ne dépendent pas seulement du taux du salaire, mais encore de la durée du travail et que celle-ci est toujours fortement réduite au moment des crises. On peut juger des fluctuations du nombre des ouvriers occupés par l'exemple suivant :
(1) Cf. Returns of Wages, 1887, p. 8, 15, 12.
Pourcentage des chômeurs -parmi les membres
de la Trade- Union des fondeurs
{Ironfounders of England, Ireland and Wales) (1)
En 1831 5,8 En 1841 18,5
Les secours payés aux chômeurs membres de l'union des couteliers s'élevèrent à (2) :
En 1832 2,572 En 1837 2,650
L'alternance des périodes de prospérité commerciale et de stagnation des affaires se manifeste nettement dans ces nombres. De 1837 à 1842 le nombre des chômeurs s'élève considérablement; il diminue pendant les périodes de 1834 à 1836 et de 1843 à 1846.
Les tluctuations constantes des revenus retirés par les ouvriers de leur travail déterminèrent en 1830 le parlement anglais à instituer une commission chargée de trouver les moyens de faire disparaître cet état de choses, ou tout au moins de l'atténuer. Cette commission arriva aux conclu-
(1) Cf. Statistical Tables and Reports on Trade-unions. Fourth Report, 1891, p. 523.
(2) Cf. Report of the National Association for the Promotion of Social Science on Trades Societies, 1860, p. 539.
310 PAltT. III. CONSEQUENCES SOCIALES LES CRISES
sions suivantes : « 1° dans les districts industriels, des fluctuations considérables se manifestent dans le nombre des ouvriers occupés, ce qui a pour résultat une grande misère parmi les travailleurs; 2° le gain moyen de plusieurs années, s'il était unifornément distribué, permettrait à l'ouvrier de subvenir parfaitement à ses besoins pendant les mauvaises périodes (1).» Mais, d'après l'exposé' de la commission, la plus grande partie, — et de beaucoup la plus grande, — des ouvriers étaient sans ressources et absolument indigents lorsque venait le chômage; il n'y avait que quelques ouvriers les mieux payés qui eussent des dépôts à la caisse d'épargne, la majorité des ouvriers n'avaient pas d'économies et, lorsqu'ils se trouvaient sans travail, ils étaient forcés de vivre misérablement, d'épuiser leur crédit, d'engager leurs habits et leurs meubles et, finalement, de demander des secours au bureau de bienfaisance (2).
En outre, d'après la commission, la détresse des ouvriers provoquait une disproportion entre l'étendue de la production et celle de la demande des marchandises. Lorsque la demande diminue, la production devrait, naturellement être réduite et la situation besogneuse des ouvriers amène souvent, précisément à ce moment, une extension de la production. La diminution des salaires fait que les ouvriers travaillent un plus grand nombre d'heures par jour et redoublent d'efforts; par suite, la quantité des marchandises augmente, alors que la situation du marché voudrait qu'elle fût réduite. De même quelques entrepreneurs peuvent trouver leur avantage à l'extension de la production a-i moment où les salaires ouvriers sont le plus bas. Pourtant, de cette extension tous les entrepreneurs souffrent, car elle provoque une plus grande acuité de la crise, qui, par suite de la surabondance continuelle des marchandises
(!) Cf. Report from the Select Committee on Manufactures Enploymou 1830, p. 1.
(2; Loc. cit., p. 7.
sur le marché, cesse d'être temporaire, passagère, pour devenir persistante, presque chronique.
Si les ouvriers avaient des moyens d'existence pendant la durée des crises, leurs salaires ne descendraient pas autant et ils ne seraient pas obligés de prolonger anormalement la durée de la journée de travail. La production pourrait alors être réduite au moment de la diminution de la demande ; les crises industrielles seraient moins persistantes et moins graves. La commission proposa donc, dans l'intérêt des ouvriers comme dans celui des entrepreneurs, la formation par les ouvriers de sociétés ayant. pour but de venir en aide aux chômeurs. Les ressources de ces sociétés seraient constituées par des versements faits à volonté par les ouvriers et chaque membre aurait droit, en cas de chômage, à un secours égal à la somme par lui versée, plus les intérêts.
La proposition de la commission n'était donc pas autre chose que la formation de caisses d'épargne d'une nature spéciale, où le droit des dépositaires à réclamer le remboursement de leurs dépôts serait limité. Le principe de l'assurance mutuelle fut résolument repoussé par la commission; les classes ouvrières préféreraient une société où chacun répondait pour soi à une société où chacun devrait répondre pour autrui sans rien recevoir lui-même (1).
On sait que les ouvriers ont préféré les organisations du second genre. Les trade-unions sont des sociétés d'assurance mutuelle contre les accidents auxquels est exposé le gain de l'ouvrier. Ce n'est qu'en allant jusqu'au bout dans l'application du principe de l'assurance qu'elles atteignent plus ou moins leur but et viennent réellement en aide au moment du chômage. Les salaires étaient si peu élevés que les ouvriers ne pouvaient faire d'économies pour les jours
(1) Loc. cit., p. 11. Une proposition analogue a été faite récemment par (îeorg Schanz. Voir ses travaux ÏAir Fraye der Arbeiterversicherùng, Berlin 1895 elNeue Beitr'dgc zur Frage der Arbeitlosenversicherung, Berlin. 1897.
de besoin ; aussi les caisses d'épargne proposées par la commission ne se réalisèrent-elles jamais.
Les périodes de dépression sont encore intéressantes à un autre point de vue, qu'a fait ressortir Brentano : c'est précisément à ce moment, où la demande des marchandises se trouve réduite et où les prix diminuent, que s'accomplissent de grands perfectionnements dans la - technique, que de nouvelles branches industrielles naissent, que de nouveaux débouchés sont ouverts, qu'en général la vieille routine fait place à de nouvelles méthodes. Far suite des bas prix, les industriels et les commerçants sont obligés, par instinct de conservation, de chercher les moyens de produire à meilleur compte et de trouver de nouveaux débouchés. Fondant les périodes de prospérité, quand le gain est élevé, les entrepreneurs s'inquiètent peu de perfectionner leur exploitation ; ils s'efforcent de produire le plus possible, sans penser à perfectionner leurs procédés de production. Mais, quand les prix baissent et qu'on travaille à perte, alors on commence à introduire dans la pratique des inventions et des découvertes qui étaient restées de coté sans attirer l'attention de personne.
Cette circonstance a été mise en relief par E. Chadwik dans le discours qu'il fit, en 186.1, au congrès de la « National Association for the Promotion of Social Science ». « Il est très important, disait Chadwik, de se rappeler que les grands perleclionnements de l'industrie cotonnière ont été amenés par les périodes de dépression industrielle. Un axiome du regretté Kennedy, qu'on appelle le père de l'industrie cotonnière, était que les perfectionnements de la production ne s'effectuent que lorsque les gains sont fortement en baisse » (1). C'est ce qu'ont signalé aussi quelques fabricants devant la commission parlementaire de 1833 (2).
(1) Cf. Journal of the Statistical Society of London, 1865, p. 3.
(2) Cf. Report on Manufactures, Commerce andShipping, Minutes of Evidence, Londres, 1833. Dépositions des fabricants Smith et Hill.
Les rapports des inspecteurs de fabriques font également assez souvent cette constatation. L'inspecteur A. Redgrave, par exemple, écrit dans son rapport pour 1854. « Quand le commerce va bien et que les marchandises se vendent, personne ne se soucie d'introduire des perfectionnements et d'inventer de nouvelles méthodes de production ; mais quand le commerce, pour des raisons dont l'intelligence et l'énergie peuvent venir à bout, ne marche plus, alors on perfectionne les moyens de production » (I).
Voici un tableau qui montre l'influence des crises industrielles sur le prix des tissus de coton.
Prix moyen des tissus de coton 7/8 72. Reed Printing Cloth (2j
En
15 sh. 9
En
eh
Après la crise de 1825, le prix des tissus de coton diminue brusquement de plus du tiers. Pendant les années suivantes, il ne remonte même pas jusqu'au niveau de 1820 et reste considérablement plus bas que dans la période qui
(1) Cf. Report of the Inspector of Factories. A. Redgrave, 1854.
(2) Cf. Neild, An Account of the Prices of Printing Cloth, dans le Journal ofthe Statistical Society of London, 1861, p. 49o
PAKT. Il I . C0NSEQU EXCES SOCIALES DES CRISES
avait précède 1825. Cela prouve que la baisse du prix des tissus avait été provoquée par une diminution correspondante de sa valeur, en d'autres termes par le perfectionnement de la production ; sinon, après le retour d'une période de prospérité, les prix seraient redevenus les mêmes qu'auparavant. De même, après la dépression persistante de 1837 à 18i2, le prix des tissus de coton fut de' beaucoup inférieur à celui des années précédentes. Par contre, leur prix monte tant soit peu pendant chaque période de prospérité, ce qui est un indice du ralentissement ou de l'arrêt du progrès technique. Ainsi, le prix des tissus de coton est monté pendant les périodes de 1823 à 1825, de 1832 à 1836 et de 1842 à 18ii, tout en étant, dans chacune de ces périodes, intérieur à celui delà période précédente.
Fluctuations de la vie nationale de 1850 à 1870
Nous avons signalé plus haut les causes du développement rapide du commerce anglais et de l'accroissement considérable de la richesse nationale de 1850 à 1870. Il n'est pas du tout vrai qu'un accroissement de la richesse nationale s'accompagne toujours d'une amélioration de la situation des classes ouvrières : nous en avons la meilleure preuve dans l'Angleterre delà première moitié du xixe siècle où, avec les progrès de l'industrie et l'enrichissement des classes supérieures de la société allèrent de pair un appauvrissement progressif des basses classes et une baisse des salaires de la grande majorité des ouvriers. Mais dans la période que nous allons maintenant étudier, la situation du marché du travail s'est considérablement améliorée en faveur des ouvriers. La révolution industrielle,
qui avait demandé tant de durs sacrifices, est terminée dans les plus importantes branches industrielles. La petite industrie et le travail à domicile n'ont pas disparu ; ils continuent à exister concurremment avec la grande industrie et le système des manufactures, mais la lutte entre les deux est limitée à un domaine qui va toujours se rétrécissant. La machine est parvenue à l'empire absolu dans les branches les plus importantes de l'industrie qui s'occupe de la transformation des matières premières. Le travail à domicile est encore très répandu dans nombre de branches industrielles secondaires, en particulier dans celles qui n'ont pas à compter avec le marché extérieur. Mais, dans l'industrie cotonnière, où, pendant quelques dizaines d'années, la lutte avait été opiniâtre entre la machine et le travail à la main, c'est la fabrique qui a remporté une victoire complète. Le nombre des tisserands à la main a tellement diminué qu'au dire de Schulze-Gaevernitz, qui séjourna à Manchester vers 1881), il était difficile, à ce moment, d'en trouver dans celte ville. Lamentables débris d'une classe autrefois nombreuse de travailleurs, ces tisserands (pour la plupart des vieillards et de vieilles femmes infirmes) continuent à fournir quelques genres de tissus démodés, qu'il n'y a pas avantage à produire à la machine, car la demande en est trop infime.
La cause la plus importante de la gène de la classe ouvrière anglaise de 1823 à 1850, la lutte de la fabrique contre le travail à domicile et le travail à la main, a donc cessé de peser comme auparavant sur le marché du travail. En même temps, la législation sur les fabriques, de même que le développement du trade-unionisme ont -considérablement accru la puissance sociale de la classe ouvrière. Le résultat a été. la hausse des salaires, la réduction de la journée de travail et, en général, l'amélioration de la situation économique des ouvriers anglais.
Voyons maintenant comment les phases du cycle indus-
triel se reflètent dans la vie nationale anglaise pendant la période que nous considérons. Le tableau suivant et les diagrammes annexés ont été dressés de la même façon que les précédents (l).
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