‹ Les crises industrielles en AngleterreChapitre 39 sur 51 · CHAP. V · texte numérisé non relu

CHAP. V

les deux diagrammes ci-dessous pour constater que, d'une façon générale, il ne saurait être question d'une diminution du chômage pendant la période la plus proche de nous.

Pourcentage des chômeurs, parmi les membres

des Irade-unions

Montant

de l'exportation

du Royaume-Uni

(en millions de livres sterling)

Industries des nachines et des constructions

navales et métallurgie

Industrie

de l'imprimerie

et

de la reliure

Industrie du bâtiment

Mais, comme nous l'avons dit, la proportion desmemhres des syndicats recevant une indemnité de chômage n'indique pas du tout le nombre réel des chômeurs. D'abord, il s'en faut que tous les chômeurs, membres des syndicats qui allouent des secours de chômage, aient droit à ces secours.

C'est ainsi, par exemple, que d'après le « Report on the Unemployed », 50 0/0 seulement des membres du syndicat des constructions navales avaient droit à cette allocation ; parmi les fondeurs, la proportion des ayants-droit était de 88 0/0.

DIAGRAMME X° il

Exportation^ en mêlions de livres sterling

ris

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Proportion des chômeurs

-Ouvriers de I imprimerie et de la reliure ^Ouvriers de la construction desmachines et des

navires et de la métallurgie.

■■ Ouvriers du bâtiment.

D'autres causes encore font que le nombre véritable des chômeurs parmi les membres des syndicats est considérablement supérieur au nombre de ceux qui reçoivent un secours. Mais, avant tout, il ne faut pas oublier qu'une minorité seulement, environ le quart, des ouvriers du Royaume- Uni font partie des syndicats.

Exportation en mil/ ions de

livres sterling ^26

Proportion des chômeurs

lk°fc

« Ouvriers de la construction des machines , et des. na vires et de la meta llurgie

— Ouvriers de I imprimerie et de la reliure

— Ouvriers du bâtiment

La proportion des chômeurs, telle qu'elle apparaît sur nos diagrammes, ne dit rien du chômage parmi les masses ouvrières non organisées. Il est vrai que la fabrication des machines est sujette à des fluctuations bien plus considérables que d'autres branches industrielles et que si, dans cette branche, la proportion des chômeurs syndicalistes s'est élevée en 1909 à 13 0/0, nous ne pouvons pas immédiatement en conclure que dans d'autres branches industrielles, la proportion des sans-travail parmi les ouvriers organisés ait été aussi forte. Mais, d'autre part, il est indubitable que parmi les ouvriers non-organisés le chômage sévit bien davantage que parmi les ouvriers organisés. Ce sont les ouvriers les plus capables qui adhèrent aux organisations ouvrières, tandis que le chômage atteint surtout les plus faibles. Quand la demande de travail diminue, les ouvriers qui sont les premiers réduits au chômage doivent être ceux dont le travail est le moins productif. Aussi peut-on affirmer sans crainte d'erreur que, parmi les ouvriers non-organisés, il doit y avoir bien plus de chômeurs que parmi les ouvriers organisés. Quelle est la proportion delà différence? Il nous manque, pour le dire, des données même approximatives.

Nous avons vu que les variations cycliques se manifestent avec la plus grande netteté dans les branches industrielles qui fournissent les moyens de production et de transport.

Les plus grandes fluctuations cycliques se produisent dans la métallurgie.

On pourrait faire la même démonstration pour un domaine plus vaste, en comparant les variations annuelles des salaires dans les différentes branches industrielles.

D'après la théorie exposée dans ce livre, les crises périodiques sont déterminées par l'accroissement périodique du capital fixe de la société. Si cette théorie est juste, c'est dans la production des machines et des outils (dans ce que Bagehot a appelé les instrumental trades) et dans la production des métaux que nous devons découvrir les plus

grandes fluctuations cycliques. C'est précisément ce que nous constatons.

Ce sont précisément les raisons qui font que la loi d'assurance contre le chômage de 1911 ne s'étend pour l'instant qu'à certaines branches industrielles : la construction des machines et des navires, l'industrie du bâtiment et les industries connexes. Le législateur a soumis de préférence ces domaines du travail à la loi, parce que c'est là que s'observent les plus fortes fluctuations régulières et périodiques dans la proportions des chômeurs. .

Si les vues exposées dans ce livre sur les causes des crises dans l'ordre économique capitaliste sont justes, rien n'est plus erroné que l'opinion suivante exprimée par quelques écrivains : l'évolution du capitalisme pendant les derniers temps a supprimé le danger du retour périodique des crises. Il est vrai que les crises de l'ancien type ont cessé en Angleterre, pour des raisons que nous avons signalées. Les crises d'autrefois ressemblaient à une bourrasque impétueuse, qui renversait tout sur son passage, mais disparaissait aussi vite qu'elle était venue. Aujourd'hui, la crise n'est plus un malaise subit et aigu, mais une maladie qui traîne en longueur. C'est ainsi, par exemple, que la crise mondiale de 1857 fut une vraie catastrophe économique qui, en peu de temps, détruisit toute l'activité commerciale de l'univers capitaliste et paralysa presque complètement les affaires. Tout semblait effondré, en ruines. Mais, une année après, les traces de la crise avaient déjà disparu et la vie industrielle était plus intense que jamais. Aussi rien d'étonnant à ce que les anciens théoriciens des crises (apologistes sans doute de l'ordre économique capitaliste, comme J.-B. Say) aient comparé les crises à un orage, qui brise des arbres, mais purifie l'atmosphère et rafraîchit la campagne. Mais même un optimiste invétéré, toujours prêt à pousser des cris d'allégresse et à magnifier l'ordre de choses existant, ne pourrait caractériser de cette façon les crises d'aujourd'hui. Il n'y eut pas en Angleterre de catas-

trophe commerciale dans les années qui suivirent immédiatement 1880 et pourtant, pendant environ 4 ans, le pays eut. à souffrir lourdement de la stagnation industrielle. De même, l'effondrement de la maison Baring, en 18(J0, ne provoqua pas d'ébranlement général du crédit anglais et pourtant la stagnation des affaires s'étendit sur 3 à 4 années. La première dépression du xxe siècle a embrassé quatre années, tandis que la seconde a duré plus de deux ans. Les mouvements de panique à la Bourse et les banqueroutes frappent violemment les entrepreneurs et les classes possédantes ; une dépression commerciale atteint surtout les ouvriers. Aussi peut-on dire que la comparaison entre les crises d'aujourd'hui et celles de 1850 à 1870 iî'est pas à l'avantage des crises du nouveau type.

Beaucoup croient que les crises peuvent être supprimées parle développement de diverses sortes d'organisations patronales, des cartels, des syndicats, des trusts, qui, directement ou indirectement, tendent à régulariser la production. Nous ne sommes pas du toutenclins à exagérer l'importance de ces organisations. Si elles se multiplient de toutes parts, rien ne prouve mieux à nos yeux la faillite du principe de la libre concurrence dans la vie économique moderne et la nécessité d'une organisation méthodique de la production sociale. Les cartels marquent un progrès très important de l'économie capitaliste dans la voie de la concentration de l'exploitation. Mais il ne nous semble pas moins tout à fait impossible que h s cartels suppriment le cycle industriel. Un cartel peut introduire dans une branche industrielle une organisation méthodique de la production ; le manque d'organisation et de plan n'en subsiste pas moins dans les relations réciproques des branches de production ainsi organisées. Les cartels n'empêchent pas du tout que l'extension du réseau ferré s'effectue par à-coups aujourd'hui comme autrefois, que le nouveau capital fixe de la société ne soit pas créé progressivement d'année eu année, mais bien périodiquement. Tout le mécanisme de l'accumulation du capi-

tal disponible empruntable n'est pas atteint par les cartels. Le cycle industriel a ses racines dans l'essence même de l'ordre économique capitaliste et il n'y a que la suppression de cet ordre économique capitaliste qui puisse prévenir le retour périodique des crises. Sans doute, les cartels peuvent rendre moins brusque la transition de la période de prospérité à la période de stagnation. Ils peuvent atténuer la baisse du prix des marchandises par une limitation méthodique de la production. Mais la limitation de la production équivaut pour l'ouvrier au chômage. C'est précisément dans la réduction de la production sociale que réside le malaise contre lequel il faut lutter. Ce malaise, les cartels sont impuissants aie supprimer. L'importance des cartels pour les entrepreneurs provient précisément de ce qu'ils font supporter aux ouvriers le poids de la dépression, qui pesait autrefois sur les entrepreneurs ; en même temps, ils protègent avec succès les intérêts de ces derniers par la régularisation du prix des produits, dont dépendent les bénéfices des capitalistes. Les cartels ne pourraient supprimer le cycle industriel qu'au cas où ils régulariseraient non seulement chacune des branches industrielles, mais encore l'accumulation de tout le capital social et sa répartition méthodique entre les différentes branches de la production, et cela non seulement dans quelques pays, mais dans l'ensemble du monde capitaliste. Or, pareil ordre économique peut-il être considéré comme possible ? Ce serait un collectivisme dans l'intérêt de quelques capitalistes. La classe ouvrière serait, dans ces conditions, tout à fait impuissante en face de la classe capitaliste organisée, qui réglerait toute la vie sociale dans son intérêt. La réalisation de cet ordre économique se heurterait à des diflicultés plus grandes que la réalisation du socialisme. L'organisation socialiste de l'économie nationale doit être, en effet, par principe, une organisation qui a pour but l'intérêt de la grande majorité de la population, tandis que l'organisation capitaliste ne peut intéresser qu'une petite minorité. Une organisation capita-

liste de l'économie nationale doit donc être considérée comme une véritable utopie. L'ordre économique capitaliste doit rester incohérent.

Le chômage diminue-t-il dans la dernière phase où est entrée l'évolution del'économie anglaise ? Les statistiques ne peuvent fournir de réponse à cette question, mais de nombreuses circonstances nous inclinent à admettre le contraire.

En cela, nous avons pour nous quelques économistes éminents qui ont étudié la vie économique anglaise. Hobson, par exemple, déclare : « La situation générale du marché du travail anglais est caractérisée par des fluctuations plus nombreuses et la dépense improductive du travail est aujourd'hui plus considérable qu'autrefois » (1). Charles Booth déclara, devant la Commission parlementaire de 1895, chargée d'étudier la question du chômage, qu'à son avis les réformes dans l'organisation industrielle tendaient à rendre le travail plus régulier. « Mais l'organisation nouvelle, dit-il, est défavorable aux chômeurs. Elle crée un nombre plus considérable de sans-travail et favorise les bons ouvriers. Plus la partie du travail exécuté régulièrement est grande, moins il reste pour ceux qui travaillent irrégulièrement. C'est ce qui doit rendre plus mauvaise la situation des ouvriers occasionnels. Avant la grève des dockers, l'administration des docks aimait à voir le plus de compétiteurs possibles demander à travailler. Depuis la grève, tout est changé et le président du comité des docks, M. Hubbard, fait tous ses efforts pour réduire le nombre des ouvriers d'occasion. Il cherche toujours à augmenter la part de travail des ouvriers réguliers. 11 est évident qu'il reste, par suite, de moins en moins de travail pour les ouvriers irréguliers et cette circonstance peut être considérée comme Tune des causes qui fait que la misère est si grande dans les quartiers du East-end » (2).

(I)Hobson, The Problem of the Unemployed, p. 3o. (2) Third Report on Distress fvom Wanl of Employment. Déposition de Charles Booth.

La déposition du chef de l'office du travail, Llewellyn Smith, un des meilleurs connaisseurs de la situation sociale anglaise, fut aussi dans le même sens. « Je suis convaincu, dit-il, que la plupart des progrès faits dans la voie d'une organisation plus mélhodique de l'industrie, tendent à scinder plus netlement les ouvriers qui travaillent et les chômeurs, c'est-à-dire, à concentrer, si je puis m'exprimer ainsi, le chômage sur un nombre moindre de personnes, qui restent ensuite sans travail pendant une période plus longue ». Smith déclara encore qu'à son avis le chômage avait, aujourd'hui, une tendance à atteindre de plus en plus les ouvriers les moins habiles. 11 s'effectuait en quelque sorte une sélection naturelle. « Une organisation plus méthodique, dit-il, tend à donner de plus en plus de travail aux ouvriers capables et à rendre plus précaire la situation des autres (1). »

L'âpreté de la concurrence rend la vie de plus en plus difficile. Le capital absorbe toujours plus tôt la force de l'ouvrier, qui, ensuite, ne trouve plus de travail. « Dans nombre de branches industrielles, dit flobson, par exemple dans les mines, parmi les matelots, les fileurs, dans la métallurgie, dans la fabrication des machines, il est réellement impossible pour un homme de 40 à 50 ans de trouver une situation stable. Malgré tous les efforts qu'il fait pour ne pas paraître trop vieux, cet ouvrier sent que le travail lui échappe ; son habileté et son expérience ne l'empêchent pas d'avoir le dessous dans la lutte avec la jeune génération, qui travaille plus vite et possède plus d'énergie musculaire. Lorsqu'on construit la société idéale de l'avenir, on admet souvent que la période de 20 à 25 ans, celle du plus grand développement des forces de l'homme et de la femme, suffit pleinement au travail demandé par la société. Dans les conditions actuelles, l'éloignement forcé du travail est suivi non de l'aisance hono-

(i) Loc. cit. Déposition de Llewellyn Smith.

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rable et assurée dans le repos, mais d'une lutte misérable et humiliante pour la vie, dont les maigres et incertains résultats deviennent de plus en plus problématiques à mesure que l'âge vient. C'est là un des aspects les plus émouvants du problème du chômage » (1).

Et ce chômage, loin de diminuer, augmente encore de nos jours. Charles Booth, qui est sans aucun doute l'autorité la plus compétente en la matière, s'exprime à ce sujet en ces termes. « Dans les grands centres industriels, les personnes âgées se trouvent incontestablement dans une situation plus précaire qu'il y a 20 ans. Elles souffrent de la difficulté sans cesse croissante de trouver du travail. Les mêmes circonstances qui ont amélioré la situation des jeunes sont nuisibles aux vieux. Les enfants ont sans doute aujourd'hui plus de moyens de venir en aide aux parents, mais il est à craindre qu'ils y soient moins disposés. » Il est intéressant de constater que, d'après Booth, oc les personnes âgées trouvent plus facilement du travail à la campagne qu'à la ville, et les femmes plus facilement que les hommes ». <x A la campagne les personnes âgées conservent plus longtemps leurs forces et, même lorsqu'elles sont faibles et infirmes, elles peuvent encore vaquer à quelques travaux des champs. A la ville, non seulement elles voient leurs forces diminuer plus tôt, mais on les considère plus tôt encore comme incapables de travailler. La période de travail est, à la campagne, de 10 années plus longue qu'à la ville ».

Le chômage sous ses formes variées, chômage temporaire et accidentel auquel est exposé tout ouvrier quelle que soit la situation du marché du travail, chômage persistant qui se prolonge pendant des mois et des années, suivant les phases du cycle industriel, chômage chronique du rebut de

(1) The Problem of the Unemployed. 16. Avant Hobson, Booth et beaucoup d'autres ont signalé ce fait. Cf. Geoffroy Drage, The Problem of the Aged Poor, p. 43-44.

la société actuelle, de la lie déposée par le capitalisme, chômage des gensquiont dépassé l'âge mur et des vieillards, voilà donc un des traits spécifiques du capitalisme. Ce capitalisme, tant qu'il reste lui-même, c'est-à-dire ordre économique ayant pour base la direction du procès économique par des individus ou entrepreneurs qui font exécuter le travail par des salariés, peut-il se délivrer du cycle industriel, de cette armée de réserve permanente que constituent les sans-travail, du chômage des ouvriers devenus vieux, etc? La théorie et l'expérience contredisent celte hypothèse. La théorie prouve que le cycle industriel dérive de l'essence même du capitalisme, que l'armée de réserve industrielle est une condition nécessaire du développement de l'industrie capitaliste. L'expérience montre que le chômage ne diminue pas à mesure que le capitalisme se développe, mais qu'il prend même, à certains égards, des formes plus graves.

Il y a différents moyens de combattre non point le chômage lui-même, mais la misère qu'il engendre. Citons seulement la récente loi de Georges Lloyd sur l'assurance contre le chômage; mais il n'en est pas moins vrai que cette assurance est impuissante à remédier à la cause première du mal, au chômage lui-même, et elle ne peut procurer aux sans-travail des secours appréciables, sans grever considérablement le budget de l'Etat, ou sans réduire considérablement les salaires des ouvriers qui travaillent.

La question du chômage ne disparaîtra que le jour où l'ordre social capitaliste, qui a pour base le jeu libre et absolument dépourvu d'organisation des intérêts privés, sera transformé en un ordre économique harmonieux, où les intérêts de chacun des membres du corps social seront subordonnés aux intérêts de l'ensemble. 11 faut insister sur ce fait : avec l'ordre économique capitaliste, la question du chômage est insoluble. Le chômage, périodique et chronique, est le résultat inévi able du développement du capitalisme. 11 n'y a qu'une façon de le faire disparaître : la suppression de l'ordre économique capitaliste.

L'existence d'une armée de réserve de sans-travail prouve de la manière la plus éclatante et la plus convaincante que le capitalisme est impuissant à utiliser toutes les forces productrices du corps social. N'oublions pas que si le chômage se produit, ce n'est pas parce que le capital dont dispose la société n'est pas suffisant pour donner du travail aux ouvriers. Pas du tout ; ce qu'il y a de paradoxal dans le chômage capitaliste, c'est qu'on ne trouve pas de travail parce qu'il y a trop de moyens de production; c'est parce que la richesse est trop grande que les machines s'arrêtent et que l'ouvrier ne peut pas produire. Il semblerait que tous les besoins sociaux fussent satisfaits et que la socitété n'ait plus besoin de nouveaux produits, que le droit à la paresse fut réalisé. Or, en réalité, la grande masse de la population est privée d'un droit naturel, du droit au travail, et elle en est privée parce qu'une minorité possède le monopole des moyens de production.

Préface de l'Auteur.

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