‹ Les crises industrielles en AngleterreChapitre 8 sur 51 · CHAI». II · texte numérisé non relu

CHAI». II

Diagramme n° 1 (suite)

tu

nnees

Considérons maintenant de plus près ces variations. Les trois premières années, de 1823 à 1825, sont une période de prospérité industrielle et commerciale ; l'exportation a augmenté, Le prix du fer a subi une très grande hausse, la

réserve de la banque d'Angleterre a, par contre, fortement fléchi, lentement en 1824, mais bien plus rapidement ensuite. Il est visible qu'en 1825 une catastrophe a eu lieu sur le marché monétaire anglais, au cours de iaquelle la caisse de la banque d'Angleterre s'est vidée de son numéraire. Cette catastrophe a eu pour suitp, l'année suivante, une augmentation énorme du nombre des banqueroutes, une diminution de l'exportation et un fléchissement du prix du fer. Par contre, l'encaisse de la banque d'Angleterre s'est de nouveau accru en 1826. Les six années suivantes, de 1827 à 1832, n'offrent dans l'histoire industrielle de l'Angleterre rien de particulier. En 1829 et en 1831, on observe un accroissement du nombre des banqueroutes et une diminution de l'encaisse de la banque d'Angleterre, mais les deux phénomènes sont moins accentués qu'en 1825 et 1826. Le montant de l'exportation change peu; les prix du fer tombent peu à peu. A part;r de 1833, commence une nouvelle période de prospérité. L'exportation, ainsi que les prix du fer montent rapidement ; la caisse de la Banque d'Angleterre se vide lapidement et l'encaisse tombe de nouveau, vers 1835, au minimum de 1825. La prospérité industrielle prend fin par un grave ébranlement du crédit. En 1837, la situation générale de l'industrie ressemble fort à celle de 1825. La courbe de l'exportation fait subitement un saut vers le bas, le prix du fer fléchit également, les banqueroutes se multiplient, l'or et l'argent reviennent dans la caisse de la banque. En 1839, l'encaisse métallique de la banque d'Angleterre a atteint le point le plus bas de toute la période que nous étudions ; l'Angleterre a passé, pendant cette année-là, par une crise financière très grave, qui a eu sa répercussion sur les prix du fer et, à un degré moindre, sur l'exportation. Les années qui précèdent et suivent immédiatement 1 8 iO sont caractérisées par la baisse des prix, le fléchissement de l'exportation et le grand nombre des banqueroutes. En I8i3 commence la troisième période de prospérité, qui se termine par la crise de 1847.

L'année 1848 correspond tout à fait au point de vue économique aux années 1826 et 1837.

Pendant le quart de siècle dont nous nous occupons, trois crises industrielles ont donc eu lieu en Angleterre, en 1825, en 1836 et en 18i7. Ces crises n'ont pas eu un caractère accidentel, mais elles sont liées organiquement, de la manière la plus intime, à l'évolution commerciale et industrielle de l'Angleterre. Ce qui le prouve, c'est que chaque crise industrielle fut précédée de la même situation du marché, aussi bien du marché monétaire que de celui des marchandises. Chaque période de prospérité prit fin par une crise industrielle, qui fut suivie d'une période plus ou moins longue de stagnation dans les affaires : après la crise de 1825, l'exportation n'augmenta pas de longtemps; après la double crise de 1836 et 1839, elle diminua même plusieurs années de suite. L'effet de la crise de 1847 fut moins durable ; elle n'a eu de répercussion que sur la situation commerciale de Tannée suivante. Donc, pendant les années que nous considérons, chaque mouvement important de prospérité commerciale fut suivi d'une crise industrielle.

Quelles ont été maintenant les causes immédiates de ces crises? L'histoire de chacune d'elles peut seule nous l'apprendre.

La crise industrielle de 1825.

Les deux crises difficiles de 18 1 o et de 1818, qui avaient suivi la conclusion de la paix, avaient plongé le commerce anglais dans un long marasme. Le taux de l'intérêt était tombé, ce qui amena une hausse des consolidés anglais 3 0/0, qui montèrent de 73 1/2 (en avril 1823) à 96 1/4 (en novembre 1824). Le marché monétaire anglais était encombré de capitaux, qui cherchaient vainement un placement.

Le fléchissement du taux de l'intérêt a permis au gouvernement d'opérer toule une série de conversions : en 1824, l'emprunt 5 0/0 et l'emprunt 4 0/0 (sur la somme totale de 215 millions de livres) ont été convertis en 4 0/0 et 3 1/2 0/0. L'abondance de l'or dans la caisse de la banque d'Angleterre était si considérable, que celle-ci pouvait, dès 1821, reprendre ses paiements au comptant, bien que le Parlement eût fixé cette reprise à 1823.

Un pareil état de choses, que les capitaux encombrent le marché et que les forces productrices sociales ne puissent s'exercer, uniquement parce que la crise précédente a provoqué un arrêt dans la circulation des marchandises, ne peut longtemps durer. Peu à peu l'industrie sort de ce marasme. Les entrepreneurs cherchent de nouveaux débouchés, se mettent en quête de commandes, et toute extension de la demande amène aussitôt une extension dans la production. 11 suffit d'une faible poussée pour que tout l'appareil, qui est prêt à fonctionner, soit mis en mouvement. La somme d'énergie potentielle qui s'est accumulée dans l'organisme social pendant la période de stagnation, est si grande que l'effet de tout événement économique favorable est souvent hors de proportion avec sa cause.

Une des impulsions fut produite, au moment dont nous parlons, par la découverte de nouveaux débouchés en Amérique. En 1823, fut reconnue l'indépendance des Etats de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud, qui étaient auparavant des colonies espagnoles et portugaises. En Angleterre, l'opinion était répandue que ces pays étaient en possession de richesses naturelles inépuisables, qui n'avaient pu être exploitées sous la domination despotique et ignorante d'un gouvernement étranger, et que l'obtention de l'indépendance par les Etats de l'Amérique du Sud ouvrait un champ d'une extrême importance à l'initiative anglaise et au capital anglais. Les mines d'or et d'argent du Mexique, sur la richesse desquelles couraient les bruits les plus exagérés, étaient restées presque complètement inexploitées pendant toute la durée de la guerre de l'indépendance et, depuis la restauration de la paix, les travaux ne pouvaient être repris faute de capitaux. Pendant ce temps, l'Angleterre ne savait où placer ses capitaux, qui affluaient dans les banques et encombraient le marché monétaire. Quoi d'étonnant, que les capitaux anglais se soient précipités sur les nouveaux débouchés qui leur étaient ouverts, avec la violence de l'eau qui se précipite par l'ouverture d'une digue?

A partir de 1824, la Bourse de Londres est inondée de valeurs sud-américaines. Dans les deux années 1824 et 1825, les Etats de l'Amérique du Sud et de l'Amérique centrale ont fait à Londres pour plus de 20 millions d'emprunts d'Etat (1). En outre, on vendit à la Bourse de Londres une énorme quantité d'actions et autres valeurs de compagnies pour l'exploitation des richesses naturelles du nouveau monde, principalement des mines, qui, il est vrai, n'existaient souvent que dans l'imagination des spéculateurs. Toutes les actions possibles trouvèrent à la Bourse

(t) Report of the Select Commitee on the Bank of England Charter, 1833. Appendice, n° 95.

un accueil favorable, leurs cours montèrent rapidement et une lièvre de spéculation s'empara du public. Il ne faut pas oublier que ceux qui souscrivaient à des actions, n'étaient pus du tout obligés de payer sur-le-champ la totalité de la somme. Il suftisait, pour recevoir les valeurs, de verser le premier paiement, c'est-à-dire 5 à 10 0/0 de la somme souscrite. Aussi, était-on en mesure de jouer à la Bourse même avec un avoir modeste. On peut se faire une idée de ce qu'a été la spéculation à la Bourse des valeurs de Londres, si l'on pense que, par exemple, les actions de la compagnie anglo-mexicaine étaient cotées le 11 janvier 1825 avec une prime de 128 livres (le versement étant de 10 livres), les actions de la compagnie de Real-del-Monte avec une prime de 1.350 livres (versement: 70 livres), celles des Réunies- Mexicaines avec une prime de 155 livres (versement :

10 livres), celles des Héunies-Golombiennes avec une prime de 82 livres (versement : 10 livres") etc. (1).

Dans l'intervalle d'un mois, — du 10 décembre 1824 au

1 1 janvier 1 825, — le cours des actions de l' Anglo-Mexicaine est monté de 125 livres, celui du Real-del-Monte de 800 livres, celui des Compagnies Réunies-Mexicaines de 120 livres, etc. Des fortunes colossales ont été gagnées à la Bourse en peu de temps. Dans ces conditions, il était inévitable que la spéculation dégénérât en véritable passion ; et cette passion s'était propagée bien au delà du monde de la Bourse. Toutes les classes aisées de la population se jetèrent sur la Bourse des valeurs pour spéculer à la hausse. « Les princes, les aristocrates, les politiciens, les fonctionnaires, les avocats, les médecins, les ecclésiastiques, les philosophes, les poètes, les jeunes filles, les femmes et les veuves, — lisons-nous dans YAwuial Reyisler de 1825 — se sont précipités sur la Bourse, pour placer leur argent dans des entreprises dont rien ne leur était connu, si ce n'est le nom. »

(1) John Francis, History of Ihe Bank of England, Londres, t. II, p. 4.

Un délire pareil, s'emparant tout à coup de la foule, ressemble à une épidémie ; plus il y a de gens atteints, plus le reste de la population est menacé. iMais on ne doit pas oublier que, si cette épidémie delà spéculation s'est propagée, c'est uniquement parce qu'en Angleterre de nombreux capitaux inactifs étaient accumulés, qui ne pouvaient trouver de placement avantageux sur le marché intérieur. Comme l'a dit Pàlmer, le directeur de la Banque d'Angleterre, le point de départ et la cause de la spéculation sur les valeurs étrangères a élé la conversion opérée par le gouvernement anglais de 1820 à 1825 (I). Le capitaliste ne pouvait trouver un intérêt assez élevé qu'en plaçant ses fonds à l'étranger. De plus, les Etats sud-américains lui offraient les conditions les plus alléchantes : les emprunts étaient faits à 7 et 8 0/0 ou même davantage, tandis que le cours des consolidés anglais 3 0/0 était au-dessus du pair. Sans doute les Etats américains ont offert ces conditions sans avoir l'intention de tenir leurs promesses, mais les capitalistes anglais étaient disposés à considérer comme très sérieux les emprunts américains, les emprunts des Etats européens, effectués à la Bourse de Londres en 1818, s'étant trouvés être des placements sûrs et avantageux.

Il ne fallut pas longtemps pour que cette fièvre de spéculation, qui avait commencé avec les valeurs étrangères, gagnât le marché intérieur : d'innombrables projets virent Je jour, de construction dévoies ferrées et de canaux, d'établissement de lignes de navigation, de création de compagnies du gaz et de compagnies d'assurances, de banques, de fabriques, etc.

Beaucoup de compagnies furent fondées uniquement pour la spéculation. Aussi vit-on surgir des entreprises aussi fantastiques que la compagnie pour le percement de l'isthme de Panama dont les contours étaient alors cn-

(1) Report on the Bank of England Charter, Déposition de H. Palmer, 606.

core presque inconnus, comme la compagnie pour la pèche des perles sur les côtes de la Colombie, etc. Le capital nominal des compagnies projetées ou fondées en 182i et 1823 atteignit, d'après quelques évaluations, 372 millions de livres. Celles de ces compagnies qui se maintinrent pendant les années suivantes n'avaient plus qu'un capital nominal de 102 millions. Les autres avaient été liquidées, ou n'avaient même pas été fondées (I).

Telle était la situation de la Bourse des valeurs de Londres vers la fin de 1824 et le commencement de 1825. Dans le monde industriel aussi, il y avait une grande animation, quoique toute différente Je la lièvre de spéculation dont la Bourse était le théâtre. En elï'et, le fabricant n'est pas en mesure d'élever considérablement le prix de ses produits dans un but de spéculation, car le prix des marchandises dépend plus ou moins des conditions effectives do l'offre et de la demande. Cependant, en 1823, les prix des marchandises avaient subi une hausse assez considérable ; par exemple, les prix des tissus de colon sont, en 1823, montés de 23 0 0 (2). Celte augmentation parait insignifiante, comparée à la hausse des valeurs ; niais, aussi bien, cellesci sont-elles souvent toutes fictives, tandis qu'un penny ou un schilling de plus dans le prix des produits de l'industrie augmente les revenus de classes entières de la socicté. Et, en effet, la hausse des prix des objets de coton a amené la construction rapide de nouvelles fabriques en Lancashire. il ne fut pas rare qu'on construisît sans aucun capital disponible, avec les seuls moyens des banques, qui avançaient volontiers de l'argent sur hypothèque. « De nombreuses banques de Lancashire ont, — aux termes de la déposition d'un des directeurs de la banque de Manchester, John Dwyer, — fait les plus grands efforts pour augmenter le

(1) Francis, History of the Bank of England. t. II, p. 30.

(2) D'après le tableau de Neild dans le Journal of the Stat. Society

of London, 1861. Décembre. An account of the Priées of Printinq Club. y

montant de leurs prêts, ce qui a amené la construction de fabriques nouvelles dans d'énormes proportions (1). »

I/ouverture des marchés sud-américains n'a pas seulement provoqué en Angleterre des spéculations financières, mais encore une augmentation de l'exportation anglaise. Il ne faudrait pas croire que l'Angleterre envoya des monceaux d'or vers l'Amérique du Sud, pour effectuer le paiement de tous (es emprunts faits à Londres. En réalité, le paiement ne s'etîectua pas en or ; ou, tout au moins, on ne paya pas seulement avec de l'or, mais aussi, et dans une proportion considérable, avec des marchandises. L'exportation des produits britanniques pour l'Amérique centrale et l'Amérique du sud est montée de 2.942 000 livres sterling (1821) à 0.420 000 livres sterling (1825), c'est-à-dire qu'en quatre ans, elle a plus que doublé. Le principal objet de l'exportation a été les tissus de coton. L'augmentation de la demande a provoqué une hausse des prix et un accroissement de la production des tissus de coton en Angleterre: la quantité de coton brut employé est montée de 129 millions de livres (1821) à 167 millions (1825).

Mais où les pays de l'Amérique du Sud ont-ils pris les moyens d'acheter en 1825 deux fois plus de marchandises qu'en 1821 ? Ces moyens leur ont été fournis par les Anglais eux-mêmes. Les emprunts faits àla Bourse de Londres servaient à payer les marchandises importées. Les fabricants anglais furent abusés par cette demande qu'ils créaient eux-mêmes, et ils devaient bientôt se convaincre par leur propre expérience de la folie de leurs espérances exagérées.

Il y a lieu de remarquer que, malgré l'essor général du commerce, l'exportation anglaise pour beaucoup de pays n'a pas augmenté. Par exemple, l'exportation pour les Etats du Nord de l'Europe, est tombée de 9 millions de livres

(t) Report on the Bank of England Charter. Minutes of Evidence. Dépositions de J. Dwyer, 4368-4394.

sterling (1821) à 8 millions et demi (1825), l'exportation pour les Etats du Sud de l'Europe de G millions 9 à 6 millions 1 pendant le même laps de temps. Presque tout l'accroissement de l'exportation britannique est dû à l'Amérique du Sud et à l'Amérique centrale et, pour une part moindre, aux Etats-Unis.

En 1824, la situation de l'industrie britannique a été très bonne à tous égards, pourtant les prix des marchandises ont, en général, très peu monté. La fièvre de spéculation qui s'était emparé des classes aisées de la société anglaise, ne s'étendit pas au marché des marchandises, parce qu'aucun changement important n'était survenu dans la proportion de l'offre et de la demande. A la lin de 1824, la situation du marché des marchandises s'est modifiée. Les réserves de matières brutes de toutes sortes sont fortement entamées par suite de la consommation intensive de l'année écoulée. En même temps, on commence à craindre que les récoltes de nombreux produits végétaux importants (et principalement du coton), ne suffisent pas aux besoins accrus de l'industrie et de la population. Cela fit que la spéculation gagna aussi le marché des marchandises. Au commencement de 1825. les prix des marchandises se mirent à monter rapidement ; ils atteignirent leur maximum au mois de juillet de la même année. La hausse la plus considérable fut subie par le coton brut, qui fut l'objet des plus folles spéculations. Non seulement des négociants en coton, mais même des fabricants accaparèrent des quantités énormes de coton, dépassant de beaucoup leurs achats habituels, dans l'intention de faire hausser encore les prix. Et, pendant un certain temps, ils y réussirent parfaitement. Les prix du coton à Liverpool montèrent bien plus vite que sur le plus important marché de coton américain, qu'à New-Orléans.

Voici les données correspondantes :

Coton (Géorgie)

Indigo (de l'Inde-Orientale qualité supérieure).

Soie (Chine)

Tabac (de Virginie)

Sucre (Eîavanne)

Café (Saint-Domingue) , . .

Fer brut (britannique)

Plomb

Bois de construction (Mémel)

Salpêtre

Hausse du prix des

marchandises sur le marché

de Londres

de décembre 1824

à juin 1825 comparative

ment à ''uillet-novembre 1824 (1)

Le niveau moyen du prix des marchandises a, d'après l'index number de Jevons, en 1825, comparativement à l'année précédente, monté de 17 0/0 (2). La hausse du prix des marchandises a provoqué une augmentation de l'importation des marchandises, qui profitaient, sur le marché de Londres, de la cherté anormale. C'est ainsi qu'en 1825, l'importation du coton s'est accrue de 53 0/0, celle du tabac de 81 0/0, celle du bois de 21 0/0 etc.

En 1824, les prix sur le marché de Londres n'étaient pas élevés et par suite l'importation anglaise ne s'était accrue quantitativement par rapport à l'année précédente que de 5 0/0 (la valeur ofticielle de l'importation du Royaume-Unis était montée de 35 millions 8 de livres en 1823 à 37 millions 6 en 1824); l'exportation, au contraire, avait augmenté de 42 0/0. En 1825, les prix des marchandises en Angleterre ont considérablement haussé.

(1) Calculé d'après Tooke, History of Priées, II, p. 157,

(2) Jevons, Investigations in Currency and Finances. The Variations of Priées.

48 part. i. — l'histoire des crises

Par suite, l'exportation i 'est accrue quantitativement en J823 de 17 0/0 et l'exportation (quantitativement a diminué de 3 0/0 (la valeur officielle de l'exportation des produits britanniques s'élevait en 1 82 i à 48 millions 8 de livres et en 1825 à 47 millions 2; la valeur officielle de l'importation était de 44 millions.

En 1823, s'est donc produit dans le commerce extérieur de l'Angleterre le changement suivant : l'importation a fortement augmenté, l'exportation a diminué. Ce fut le point de départ des événements qui suivirent, amenés par un enchaînement nécessaire, et qui plongèrent l'industrie et le commerce anglais dans un marasme complet.

Voici en quelques mots quelle fut la marche générale de ces événements. Par suite de l'accroissement de l'importation,, le bilan des paiements fut défavorable à l'Angleterre. L'or commença à quitter l'Angleterre pour l'étranger, l'encaisse de la Banque d'Angleterre baissa rapidement et la Banque se vit menacée du danger d'avoir à suspendre ses paiements. Dans le tableau suivant le mouvement de l'encaisse de la Banque d'Angleterre est mis en regard du changement dans le cours du change sur Paris (1) (Voir tableau, p. 49).

Comme on le sait, c'est aux cours du change que l'on reconnaît le plus sûrement le mouvement international des métaux précieux. Lorsque le cours de Londres sur Paris était au-dessous de 25 fr. 10 (à vue), il était avantageux d'envoyer de l'or de Londres à Paris ; mais, lorsque le cours du change était au-dessus de 25 fr. 35, il était avantageux d'envoyer de l'or de Paris à Londres. Ainsi, la baisse du cours sur Paris au-dessous de 25 fr. 10 provoquait l'écoulement des métaux précieux d'Angleterre à l'étranger et, vice versa, la hausse du cours au-dessus de 25 fr. 35 avait pour suite l'affluence de l'or de l'étranger en Angleterre.

(1) Report on the Bank of England Charter. Appendice nos 6, 5, 97.

Cours du change sur

Paris à vue

(l'agio de l'or est

défalqué).

Encaisse de la banque'

d'Angleterre (en

millions de livres

sterlings).

25 fr. 34 cent.

29 octobre

1826. 28 février

L'état du cours de Londres au début de 1824 montre qu'à ce moment de l'or étranger affluait en Angleterre. Mais, à partir de juin, l'affluence de l'or provenant de l'étranger a cessé et, à la fin de l'année, l'or commence à s'écouler d'Angleterre. Cet écoulement persiste avec une intensité croissante jusqu'en septembre 1825, où, de nouveau, un changement s'effectue: le cours du change monte, mais la réserve métallique delà Banque continue à baisser; à partir du commencement de 1826, l'affluence de l'or vers l'Angleterre recommence. Toutes ces variations dans le flux et le reflux des métaux précieux sont très compréhensibles et sont en relation étroite avec la situation du commerce extérieur anglais. Au commencement de 1824, l'exportation anglaise a fortement augmenté, ce qui naturellement a provoqué une atfluence de l'or vers l'Angleterre ; en I82o, l'augmentation de l'importation des produits étrangers en Angleterre a été plus forte et l'or s'est mis à quitter le pays.

Tougan-Baranowsky 4

La Banque d'Angleterre constitue un réservoir où tont réunies les réserves métalliques de toute l'Angleterre. Ces réserves sont le fondement sur lequel repose le crédit anglais, car, si répandu que soit le système de crédit, il suppose toujours une certaine réserve de monnaie. Si l'on compare les fluctuations des cours du change avec la situation de l'encaisse de la Banque d'Angleterre, il est facile d'observer qu'entre les deux une certaine relation existe. Lorsque les cours du change sont favorables à l'Angleterre, l'encaisse de la Banque s'élève et, lorsque les cours sont défavorables, elle diminue. L'accroissement de la réserve d'or et d'argent dans les caisses de la Banque d'Angleterre pendant les trois premiers mois de 1824 s'explique par le cours élevé du change. La diminution considérable de ces réserves dans la seconde moitié de 1821 et la première moitié de 1825 peut s'expliquer également par la baisse du cours du change et l'écoulement de For ver s l'étranger. Mais, dans les derniers mois de 1825, l'encaisse de la Banque cesse d'être dépendante du cours du change. En septembre, les cours du change ont tellement monté que l'écoulement de l'or vers l'étranger dut cesser ; néanmoins l'or continue à quitter la caisse de la Banque. En octobre également et en décembre, les cours du change ne sont pas très bas, et, pourtant, nous observons une forte disparition de l'or dans la caisse de la Banque. Il y a donc deux causes différentes qui ont amené la baisse de l'encaisse de la Banque d'Angleterre en 1 825 ; la première cause fia balance défavorable du commerce et des paiements, et l'écoulement de l'or vers l'étranger) avait agi dans le cours des huit premiers mois de 1825 ; l'autre cause, que nous avons encore à déterminer, a commencé à agir en septembre 1825 et, en 4 mois, la caisse de la Banque était presque complètement épuisée.

Comme il a été dit, la hausse des prix des marchandises sur le marché de Londres, dans la première moitié de 1825, a provoqué une augmentation de l'importation des marchandises étrangères en Angleterre. Bien que les prix des

marchandises puissent également monter sous l'influence de la spéculation, ils sont pourtant, au fond, déterminés par les conditions effectives de l'offre et de la demande. L'offre de toutes les marchandises étrangères sur le marché de Londres a, en 1825, fortement augmenté, ce qui a provoqué d'abord un arrêt du mouvement ascendant des prix, puis une baisse rapide.

Et celte baisse était absolument inévitable, car la demande de marchandises en Angleterre ne pouvait augmenter en proportion de l'offre toujours croissante : les fabriques anglaises ne pouvaient augmenter leur production, parce que les marchés extérieurs étaient par ailleurs encombrés de marchandises anglaises et, précisément pour ce motif, la consommation de denrées coloniales ne pouvait s'accroître, puisque c'est le niveau de la production qui détermine la richesse du pays et le revenu de toutes les classes de la société. Aussi les prix des marchandises devaient-ils, après avoir subi une hausse exagérée, descendre lot ou tard et c'est ce qui arriva dans la première moitié de 1825 et, bien plus encore, dans la seconde moitié de l'année suivante.

Baisse des prix des marchandises à Londres de janvier à juin 1826 comparativement à décembre 18-24-juin 1825(1)

Coton (Géorgie)

Indigo (de l'Inde orientale, qualité supérieure)

Soie (Chine)

Sucre (Havanne)

Café (St-Domingue)

Fer brut (Britannique) ,

Plomb

Bois de construction (Mémel)

Salpêtre. •

(I) Calculé d'après Tooke, History of Prices, t. II, p. 157.

52 part. i. — l'histoire des crises

La baisse des prix a ruiné tous les spéculateurs qui avaient acheté des marchandises dans l'espoir de les revendre avec profit. L'état d'esprit du marché des marchandises et. du monde industriel a brusquement changé : de même qu'autrefois avait régné une confiance sans borne, qu'on avait vécu dans l'attente du meilleur avenir, maintenant c'est rabattement, la crainte d'une plus grande baisse des prix. En même temps, il se trouva que toutes les spéculations sur les valeurs sud-américaines étaient dépourvues de toute base sérieuse. Les Etats de l'Amérique du sud n'avaient pas, dans la plupart des cas. la pensée de remplir les obligations contractées, les intérêts n'étaient pas payés et beaucoup de créanciers perdirent tout ce qu'ils avaient versé. Les sociétés par actions pour l'exploitation des mines et des autres richesses naturelles du nouveau monde n'avaient conduit qu'à un emploi improductif du capital et n'avaient pas donné de bénéfices. La hausse des cours des valeurs de Bourse devait d'abord cesser, parce que le succès des premiers spéculateurs incitait les autres à trouver des entreprises toujours nouvelles. La demande de capitaux augmentait toujours et, quelque immenses qu'ils fussent, ils devaient finalement s'épuiser. Peu à peu, la quantité des capitaux disponibles sur le marché diminua. Il se produisit un moment d'arrêt, un moment de lutte entre le parti de la hausse et celui de la baisse, et puis l'écroulement rapide du château de cartes des entreprises éphémères qui avaient inondé la Bourse de Londres.

Voilà quelle était la situation dans la deuxième moitié de 1823. La caisse de la Banque d'Angleterre s'est fortement vidée par suite de l'écoulement de l'or vers l'étranger ; nombre de spéculateurs sont ruinés par la baisse des valeurs de Bourse. — Mais les maisons industrielles n'étaient pas encore en faillite, car il faut qu'un délaide 2 à 3 mois ou davantage s'écoule avant que la faillite d'une maison industrielle se manifeste, c'est-à-dire jusqu'au moment où elle estdans l'obligation de remplir sesengagement^.Lespre-

mières banqueroutes furent celles des banques. Les banques anglaises s'étaientfortement engagées dans les spéculations de cette période. La faute habituelle qui a perdu alors plus d'une banque sérieuse, était la suivante. La banque plaçait d'ordinaire ses capitaux de telle sorte que, dans un cas de nécessité, elle ne pouvait les réaliser immédiatement. Pourtant, dans une période de panique sur le marché monétaire, un bruit insignifiant et sans le moindre fondement suffisait pour que les créanciers de la banque réclamassent aussitôt le montant de leurs versements. Les actes parlementaires de 1822 avaient permis aux banques privées rémission de billets d'une livre ; la situation de celles-ci n'en était devenue que pluspér illeuse, car les détenteurs de billets d'une livre n'étaient pas pour la plupart des gens riches ; c'étaient de petits artisans, de petits commerçants, de petits fermiers etc. , c'est-à-dire des gens qui sont le plus à la merci d'une panique, qui sont portés à une confiance exagérée pendant une période prospère et aussi à une méfiance exagérée pendant une période critique (1). Nombre de témoins entendus par la commission parlementaire de 1833 ont même attribué la crise de 1825 à l'émission exagérée de billets d'une livre. Que de grands abus se soient produits dans l'émission des biliels par les banques de province, cela est hors de doute. D'après un calcul de lord Liverpool, la valeur des billets émis par les banques de province au début de 1825 a presque doublé, comparativement à la lin de 1823. Il y a pourtant une grande exagération à considérer comme la cause la plus importante de la crise l'émission exagérée de billets de banque en général et surtout uniquement de billets d'une livre. Les billets d'une livre pouvaient, sans doute, rendre bien plus dangereusela situation des banques privées pendant la crise ; une trop grande émission de billets avait aussi provoqué des facilités de crédit pendant la période

(1) Voir là-dessus le Report on the Bank of England Charter. Minutes of Evidence, déposition de Horsley Palmer, 271-279.

54 part. i. — l'histoire des crisks

de prospérité et, par suite, elle accentua la crise qui suivit. Mais, en tout cas, cette crise était inévitable.

En octobre 1825, 5 banques de province firent faillite. Les banques les plus sérieuses durent subir un dangereux assaut de la part du public et coururent le danger de cesser leurs paiements. Bien que les billets de la Banque d'Angleterre jouissent de la confiance illimitée du public, dans tout le pays on réclamait des espèces sonnantes. L'écoulement de l'or vers l'étranger fut remplacé par l'écoulement vers la province. D'après la déposition de personnes compétentes, entendues par la commission parlementaire de 1833, la diminution de l'encaisse de la Banque dWngleterre à la fin de 1823 fut provoquée exclusivement par ce dernier fait (1). Pendant quelques mois, la Monnaie frappa sans discontinuer des pièces d'or, qui s'écoulèrent aussitôt dans l'intérieur du pays.

Quelles furent les causes de ce besoin d'une plus grande quantité d'or de la part du peuple anglais? On peut dire que ce furent les suivantes : 1° Les billets d'une livre des banques provinciales ne pouvaient être échangés que contre des espèces métalliques, car la Banque d'Angleterre n'avait pas le droit d'émettre de nouveaux billets de cette valeur ; lorsque, par suite, des quantités énormes de billets d'une livre furent présentées aux guichets des banques de province, celles-ci recoururent aux moyens extrêmes pour augmenter leur encaisse métallique (2). 2° Les dépenses courantes des particuliers pour le ménage, la paie des ouvriers, les petits achats, ne pouvaient être faites qu'en espèces métalliques ; on était donc obligé, lorsqu'un dépôt •était retiré de la banque, d'en rendre une partie en or. Quelques-uns des banquiers interrogés par la commission de 1833 ont donné à ce sujet des indications intéressantes : par

(i) Report on the B. of E. Charter. Minutes of Evidence. Dépositions de Horsley, Palmer, 272, de J. Harmann, 2226.

(2) Report on the B. of E. Charter. M. of E. Déposition de H. Palmer, 274.

exemple, les banquiers Beckett et Smith ont déclaré que lorsque les fabricants ont besoin d'argent pour les dépenses courantes, ils prennent un tiers de la somme demandée en billets de banque et les deux autres tiers en or (1). 3° Au moment d'une crise, par suite de l'ébranlement du crédit, les opérations au comptant se font plus nombreuse •;, ce qui fait que le public cherche à augmenter ses réserves; par suite il faut davantage de numéraire, aussi bien de monnaie métallique que de monnaie de papier, pourvu que celle-ci jouisse de la confiance du public.

Les moyens d'échange sont, en temps normal, le numéraire et le crédit. La réduction du crédit est donc une diminution des moyens d'échange; elle doit par suite s'accompagner d'une augmentation de la quantité de numéraire nécessaire. L'argent devient cher, non pas parce qu'il est plus rare, mais parce que la demande en est plus considérable.

Le tableau donné plus haut montre que la réserve métallique de la Banque d'Angleterre pendant les premiers 9 mois de 1825 u, par suite de l'écoulement de l'or vers l'étranger, diminué de 6 millions de livres. En septembre, il était resté dans la caisse moins de 4 millions de livres. Avec une encaisse aussi réduite, la Banque devait prendre des mesures pour sa conservation et, aussi bien, elle se mit à réduire les prêts. En octobre, la Banque avait escompté des traites pour G millions 2 ; en novembre, elle n'en escompta que pour o millions 2. La direction de la Banque refusa de venir en aide aux banques de province qui avaient le plus grand besoin de secours. La direction espérait retenir de cette façon l'or dans la caisse de la Banque, mais le résultat obtenu fut tout le contraire. Le refus de la Banque d'Angleterre à consentir des prêts ne fit qu'augmenter la panique sur le marché des marchandises et le

(1) Loc. cit., Déposition de W. Beckett 1300-1302; déposition de J. Smith, 1474.

56 part. i. — l'histoire des grises

marché monétaire, de plus grandes quantités d'or furent retirées de la caisse par les déposants et les banques de province commencèrent à sombrer Tune après l'autre.

Pour se rendre parfaitement compte de l'importance de la faillite d'une grande banque ou d'une autre grande entreprise industrielle pour l'ensemble de la vie économique d'un pays, il faut considérer que, dans l'ordre économique actuel, chaque organisme est lié par mille liens invisibles aux autres organismes. Tous les organismes ensemble forment un immense réseau, dans lequel la crise s'étend comme une avalanche ; voilà pourquoi elle a une action si destructrice. L'effondrement de 5 banques en octobre eut pour conséquence qu'en décembre 182o et janvier 1826, 70 banques avaient déjà suspendu leurs paiements. L'encaisse de la Banque d'Angleterre diminua de plus en plus, et tomba finalement, le 24 décembre, à 1.027.000 livres. En 1797, la Banque d'Angleterre avait eu dans ses caves une plus grande réserve d'or et, pourtant, elle avait été forcée de cesser le paiement de ses billets.

Cette fois aussi, la Banque était sur le point de prendre cette dernière mesure, mais le gouvernement s'y opposa énergiquement. Alors, la Banque essaya de la tactique contraire : au lieu de protéger ses caisses en refusant le crédit, elle résolut d'étendre le crédit. Gela lui était d'autant plus facile qu'elle reçut de Rotschilù une somme importante en or (300.000 sovereigns). La Banque se décida à venir en aide au commerce ébranlé et à l'industrie, à escompter toutes les traites sérieuses que les banques privées refusaient, craignant de diminuer leur encaisse, à ouvrir le plus large crédit à toutes les banques de Londres et de la province qui ne pouvaient être sauvées que par une aide immédiate (1). Pour ce faire, la Banque trouva un moyen dans l'augmentation de l'émission de ses billets, dont le

(1) Report on the B.of E. Charter. Minutes of Evidence. Déposition de J. Harmann. 2217.

montant passa de 17 millions de livres (au 3 décembre 1825) à 26 millions l en janvier 1826. En môme temps, le montant des traites escomptées par la Banque passa de 7 millions de livres (décembre 1825; à 13 millions 7 de livres (1).

Cette méthode audacieuse fut couronnée d'un plein succès. Malgré l'augmentation des prêts, non seulement l'or ne diminua pas dans la caisse de la Banque, mais il augmenta, et, en février 1826, l'encaisse métallique était déjà » remontée à 2.500.000 livres. Comme l'or n'était pas demandé pour l'étranger, mais bien dans l'intérieur du pays pour le maintien du crédit ébranlé, les billets de banque purent, jusqu'à un certain point, remplacer les espèces métalliques. Mais plus important encore fut l'effet moral produit par l'intervention de la Banque, à un moment où la panique s'était emparée de tout le monde du commerce et de la finance. Si la Banque avait eu recours à cette mesure six mois plus tôt, lorsqu'on demandait de l'argent pour payer des traites étrangères, alors tous les nouveaux billets émis auraient été immédiatement présentés aux guichets, car, sur le marché international, la monnaie métallique est la seule qui ait cours ; la caisse de la Banque se serait donc vidée encore davantage. Mais, à la fin de 1825, la situation du marché monétaire était toute autre: l'écoulement de l'or vers l'étranger avait cessé et la Banque avait reçu de Hollande et d'autres pays des sommes d'argent considérables ; c'est ainsi que la Banque de France consentit à la Banque d'Angleterre un prêt de 2 millions de livres. Si l'or sortait

(1) On raconte que la direction de la Banque avait trouvé par hasard un coffre avec de vieux billets d'une livre (il n'était plus permis à la Banque de faire de nouvelles émissions de ces billets) et que ces billets d'une livre tranquillisèrent rapidement le marché, comme par enchantement. Pareille influence relève pourtant davantage de la foi superstitieuse qui règne encore aujourd'hui dans la masse du public, relativement au rôle de l'argent dans les relations sociales.

de la Banque, c'était uniquement parce que le crédit était troublé dans l'intérieur du pays. Les billets de la Banque d'Angleterre jouissaient de la même confiance que la monnaie métallique. Aussi leur multiplication en temps voulu contribua extraordinairement à rétablir la confiance sur le marché monétaire.

Comme la relalion la plus étroite existe entre- les divers éléments de l'ordre économique moderne, les banqueroutes des banques, qui continuèrent pendant toute la première moitié de 1826, eurent pour suite des banqueroutes de leurs clients, commerçants et fabricants ; et vice-versa, les banqueroutes de ceux-ci furent, à leur tour, tiès souvent la cause qui contraignit les banques à suspendre leurs paiements. Toute l'année 1816 fut prise par la liquidation des entreprises de l'année précédente. Le commerce anglais et l'industrie anglaise ont fortement souffert de cette crise, principalement les grandes maisons faisant de l'exportation, qui firent banqueroute en masse (l). Les plus fortes spéculations avaient eu lieu dans le domaine de l'industrie cotonnière et ce fut, par suite, celle-ci qui éprouva les plus grandes pertes. A Liverpool et à Manchester les banqueroutes furent particulièrement nombreuses.

Mais il ne faut pas croire que le mal causé par la crise ait consisté principalement dans l'anéantissement direct de capitaux. Cela est sans doute arrivé : d'énormes capitaux, placés sur des emprunts étrangers et autres entreprises malheureuses, ontété perdus. Ainsila Compagnie Beal-del- Monte, par exemple, avait dépensé plus de I million de livres sterling pour l'exploitation des mines d'argent du Mexique et, finalement, elle dut vendre tout son avoir pour 27.000 livres (2). Dans les 9 emprunts étrangers qui furent laits en Angleterre dans les années 1824 et 182o, les

(1) Voir Th. Tooke, Considérations ofthe state of Currency, Londres, 18 26, p. 159.

(2) Leone Levi, History of British Commerce, Londres, 1872, p. 179.

capitalistes anglais ont perdu plus de 10 millions de livres (le capital versé avait été de 13 millions et demi de livres sterling et sa valeur commerciale était tombée après la crise à 3 millions de livres sterling (1). Néanmoins, on ne saurait parler de manque de capital en Angleterre après la crise : dès le mois de février 1827, l'encaisse de la Banque d'Angleterre était remontée à 10 millions 2 délivres et les dépôts privés atteignaient la somme de 8 millions 1 de livres.

» L'industrie anglaise a soulïert, pendant les 3 ou 4 années qui suivirent immédiatement la crise, non pas du manque de capitaux, mais de la difficulté de trouver pour ceux-ci un placement rémunérateur. La crise n'a pas amoindri les forces productives nationales, mais elle a apporté le trouble dans tout le mécanisme de la circulation de l'argent et des marchandises. Les producteurs durent réduire la production, les ouvriers furent mis sur le pavé, les fabriques restèrent inoccupées, les machines inactives, parce que l'écoulement des marchandises était arrêté. La circulation régulière des marchandises fut interrompue et ne put de quelque temps être rétablie. Les résultats furent les mêmes que si le pays avait réellement perdu une partie considérable de ses capitaux.

Pareil état de choses ne peut pourtant pas durer longtemps. Toute crise porte en elle-même les conditions de sa guérison. De même que, dans les années qui précèdent immédiatement la crise, tout concourt à une extension exagérée de la production, de même tout concourt, dans les années qui suivent la crise, à l'épuration de l'atmosphère économique et à la restauration de la confiance. Les plus petits capitalistes, spéculateurs insuffisamment riches, sont tombés ; la production est réduite, et, ainsi, la cause principale qui a amené la crise et la baisse

(1) James Wilson, Fluctuations of Currency, Commerce and Manufactures, ref érable to Corn Laivs, Londres, 1840, p. 46.

des prix, a disparu. Le marché, décongestionné, commence de nouveau à demander des marchandises, et prend un nouvel essor.

A un certain point de vue, la crise de 1825 a même exercé une action bienfaisante sur l'industrie anglaise. D'après les dépositions du fabricant Smith devant la commission parlementaire de 1833, ce n'est qu'après cette crise que le métier à vapeur a été employé partout dans les fabriques anglaises (I). Dans la fonderie également, d'importantes améliorations ont été effectuées à partir de 1825, qui, s'il faut en croire le fabricant Till, ont considérablement abaissé les frais de production du fer (2). La diminution des bénéfices, provoquée par la baisse des prix, détermina les fabricants à chercher les moyens de rendre la production moins coûteuse. Aussi les années qui suivirent la crise de 1825, furent-elles caractérisées par un rapide progrès de la technique.

La crise industrielle de 1836

Les quatre années de 1833 à 1836 sont caractérisées, dans l'histoire économique anglaise, par d'excellentes récoltes. Ces récoltes furent si abondantes que, de quelques années, l'Angleterre n'eut presque pas besoin d'importer de céréales et que les prix du froment anglais furent les plus bas qu'on ait vus depuis 60 ans. La moyenne de l'importation des céréales en Angleterre de 1833 à 1836, n'atteignit guère que 4 0/0 de l'importation moyenne pendant les 4 années précédentes.

Ces récoites ont donné l'impulsion à un nouvel essor de

;T Report on Manufactures, Commerce and Shipping. 1 833. Minutes of Evidence. Déposition de Smith, p. 563. (2) Loc.cit., Déposition de Hill, p. 620.

l'industrie anglaise. Les traces de la stagnation des affaires qui avait suivi la crise de 1825, e'taient déjà tout à fait effacées ; on en trouve une preuve dans les dépositions des témoins interrogés par la commission parlementaire de 1833, nommée pour enquêter sur la situation du commerce et de l'industrie. Une nouvelle période de prospérité devait sans doute intervenir pour l'industrie anglaise, après la longue dépression de 1820 à 1830 ; quatre abondantes récoltes ont naturellement beaucoup contribué à ce changement (1).

En même temps, la situation du marché extérieur s'est également améliorée. De 1820 à 1830, de nouveaux débouchés s'étaient ouverts pour l'Angleterre, dans l'Amérique du centre et du sud; de 1830 à 1840, l'exportation anglaise aux Etats-Unis subit un accroissement extraordinaire. L'augmentation de l'exportation anglaise de 1833 à 1830 est due principalement aux Ltats-Unis, comme le montrent les chiffres suivants (2) :

Montant de l'exportation des produits du Royaume-Uni (en mille livres sterling)

Années

Aux Etats-Unis

Dans l'Europe septentrionale

Dans l'Europe méridionale

En Asie

Dans l'Amérique du centre et du sud

Cette rapide extension de l'exportation anglaise aux Etats- Unis amena un encombrement du marché américain par

(i) Voir Beporton Manufactures, Commerce and Shipping. Minutes of Evidence. Dépositions de S. Gurney, Josua Bâtes, Thompson, Larpent, ete.

(2) D'après les Acconnts relating to Trade and Navigation of the United Kingdom, 1842.

les marchandises anglaises, que l'on peut considérer comme une cause immédiate delà crise industrielle de 1836.

Nous avons vu plus haut que l'énorme augmentation de l'exportation britannique pour l'Amérique du centre et l'Amérique du sud de 1820 à 1830 avait été provoquée par l'affluence du capital anglais vers ces pays. Les Anglais avaient eux-mêmes payé leur exportation. Pareille chose se renouvela maintenant.

En 1834, l'importation des Etats-Unis dépassait l'exportation de 6 millions de dollars; mais, en même temps, l'importation des métaux précieux aux Etats-Unis dépassait l'exportation de ces métaux de près de 16 millions de dollars. En 1836, l'excédent de l'importation des marchandises atteignait déjà 52 millions de dollars et, néanmoins, il y avait un excédent des métaux précieux importés sur les métaux précieux exportés de 9 millions (1).

Il faut conclure de ces faits que le paiement des marchandises importées aux Etats-Unis ne s'effectuait pas en or, mais au moyen de quelques autres valeurs. Quelles étaient ces valeurs et d'où provenaient-elles? Les Etats-Unis n'étaient pas riches en capital et l'excédent de l'importation ne pouvait aucunement représenter les intérêts de l'argent américain prêté à d'autres pays. Donc, cet excédent ne représentait autre chose que le capital emprunté parles Etats- Unis eux-mêmes. Et, en effet, de 1830 à 1840, l'argent européen, et surtout l'argent anglais, afflua en abondance aux Etats-Unis. Sans l'aide des capitaux européens, les Etats-Unis n'auraient pu entreprendre la construction de toute une série de chemins de fer et de canaux, commencée à cette époque. La plus grande partie des actions de chemins de fer, de même que d'autres entreprises par actions de l'Amérique du nord, trouvèrent écoulement en Angleterre. Les fonds obtenus de cette façon furent employés

(1) William Sumnek, A History of American Currency, New- York, 187d, p. 134.

GilAP. II. LES CRISES DE 1825 A 1850 63

dans l'Amérique du nord, en partie pour l'extension du commerce et de l'industrie (l'affluence des capitaux fit naître une foule d'entreprises industrielles), mais en partie aussi les capitaux restèrent à la Bourse, où ils encouragèrent toutes sortes de spéculations. La surabondance des capitaux disponibles a amené la fondation de toute une série de nouvelles banques. Dans le cours des deux années 1835 et 1836, 61 banques ont été fondées avec un capital de 52 millions de dollars (1).

» C'est pour le même motif que l'achat de terres d'Etat dans les Etats de l'ouest avait très fortement augmenté et avait pris un caractère de spéculation ; les acheteurs n'avaient le plus souvent pas la moindre intention de s'occuper d'agriculture, et n'acquéraient la terre qu'avec l'intention exclusive de la revendre. En 1833, il n'avait encore été acheté pas même pour 4 millions de dollars de terres d'Etat, en 1836, on en avait déjà acheté pour 24 millions 8 (2).

Les spéculations sur les terres sont, dans l'Amérique du nord, un excellent signe de la situation du marché monétaire. Bien que, de 1830 à 1840, les terres d'Etat en Amérique ne fussent vendues que contre paiement au comptant, en numéraire ou en billets de banque, des gens sans aucun avoir pouvaient spéculer sur ces terres. Les banques fondées spécialement dans ce but ouvraient facilement leur crédita ceux qui spéculaient sur les terres, et ces banques elles mêmes n'avaient, pour ce faire, aucunement besoin de grands capitaux. Tant que la caisse d'Etat n'exigeait pas le paiement en or, les banques pouvaient étendre leurs opérations et augmenter l'émission de leurs billets à l'infini. L'achat de terres d'Etat dégénéra bientôt en un vrai jeu de hasard à la Bourse.

Tous ces motifs, la surabondance des capitaux, la prospérité du commerce et de l'industrie, la hausse des prix des

(1) Voir W. Sumner, 123.

(2) Loc. cit., 119.

64 part. i. — l'histoire des crises

marchandises et des terrains, ont provoqué en Amérique une demande intensive de marchandises européennes. Mais, en outre, les capitalistes anglais favorisèrent l'importation des marchandises anglaises en Amérique, en ouvrant le crédit le plus libéral aux importateurs américains. Quelques grandes banques d'Angleterre s'étaient spécialisées dans ce commerce. Elles ouvraient un crédit aux négociants américains, et lorsqu'anivait le terme du paiement, il n'était pas rare que ceux-ci s'acquitassent envers une banque avec l'aide du crédit que leur consentait une autre banque. C'est ainsi que 7 maisons de banque (6 de Londres et une de Liverpool), qui possédaient ensemble environ 2 millions de livres, acceptèrent, en 1836, pour plus de 15 millions d'effets américains (1). On comprend que, dans ces conditions, l'importation des marchandises anglaises en Amérique ait, bien vite dépassé les limites habituelles de la consommation américaine et ait pris un caractère de spéculation. De même que, de 1820 à 1830, l'Amérique du centre et du sud avait acheté des marchandises anglaises qu'elle payait avec de l'argent anglais, de même, de 1830 à 1840, les Etats-Unis achetèrent des marchandises anglaises grâce aux capitaux anglais. L'affluence du capital anglais vers les Etats-Unis venant à cesser, la demande de produits anglais devait immédiatement s'arrêter; et, c'est ce qui arriva bientôt.

Mais revenons en Angleterre. Vers 1835, le marché anglais des marchandises était très animé ; cette animation, d'ailleurs, n'avait pas le caractère d'une fièvre de spéculation, signe précurseur habituel d'une crise. Les prix des marchandises étaient quelque peu montés, mais cette hausse trouvait parfaitement son explication dans les conditions normales delà demande : étaient montés les prix du coton, de la soie, du lin, du fer, du cuivre et, en général, les prix de toutes sortes de matières premières, ce qui était tout na-

(1) Edinburgh Review, 1836. Ihè Crisis in American Trade.

turel, l'extension de la production ayant accru la demande de matières premières. La hausse ne fut d'ailleurs pas très considérable. Mais, à la Bourse des valeurs, la situation était tout autre. De juillet 1833 à la fin de 1835, l'Espagne et le Portugal avaient effectué toute une série d'emprunts en Angleterre. La réalisation de ces emprunts avait rapporté aux banquiers qui s'étaient chargés de les introduire à la Bourse, des gains importants, et il ne fallut pas longtemps pour que la spéculation s'étendît également aux % autres fonds étrangers. Leurs prix montèrent rapidement dans quelques cas jusqu'au double. Bientôt après, arriva une débâcle à la Bourse. « Jusqu'au mois de février 1835, — dit le directeur de la Banque d'Angleterre Palmer, — il n'arriva pas de courrier du continent, qui ne fut chargé de toutes sortes de fonds étrangers, destinés à être vendus sur notre marché. En mai 1835, survint une réaction: la panique s'empara des spéculateurs et les fonds étrangers baissèrent encore plus rapidement qu'ils n'étaient montés (l) *>. Ainsi, la crise de la Bourse en Anglelerre avait déjà éclaté en 1833 ; mais il est très caractéristique de constater le peu de répercussion qu'elle eut sur l'industrie. La panique à la Bourse des valeurs de Londres était limitée à un cercle étroit de spéculateurs et ne s'étendait pas le moins du monde aux autres couches de la population ; aussi, cette panique ne pouvait arrêter l'essor industriel. Le marché des marchandises ne montra, d'après Tooke, jusqu'en 1836, aucun signe de nervosité anormale.

En 1836, la situation change. La prospérité du commerce et de l'industrie a dégénéré en une manie de spéculation. La fièvre de 1836 se distingue de celle de 1825 en ce que les spéculations de 1825 avaient piincipalement pour objet des entreprises étrangères, tandis qu'en 1836 on spécule sur des entreprises nées en Angleterre même. Cela est

(1) J. Horsley Palmer, Cames and Conséquences of the Pressure on the Money Market, 1837, p. 28.

Tougan-Baranowsky . 5

GG part, i. — l'histoire des crises

d'ailleurs compréhensible. Vers 1820, l'essor de l'industrie anglaise est né d'une impulsion extérieure, l'ouverture des débouchés de l'Amérique du sud. Après 1830, la cause immédiate de l'essor fut une suite d'excellentes récoltes en Angleterre même. En 1825, c'étaient les actions des mines mexicaines et sud-américaines qui constituaient l'objet favori des spéculations à la Bourse de Londres; en 1836, ce sont les actions des chemins de fer anglais et des banques privées anglaises. Lors du renouvellement de la charte de la Banque d'Angleterre, en 1833, la fondation de banques de dépôts, constituées par actions, avait été partout autorisée ; mais, jusqu'en 1836, le nombre des banques par actions nouvellement fondées n'avait pas été grand. Ce nombre s'accrût considérablement en 183b' ; pendant cette seule année, 48 banques furent fondées (1).

La spéculation se jeta en outre sur les actions de chemins de fer, de mines, de canaux et d'autres entreprises industrielles. « On ne peut pas se faire une idée, déclarait au Parlement, en mai 1830, un des ministres, Thompson, des proportions prises par la folie des spéculations dans notre pays. On ne peut pas lire un journal, une publication de la Bourse, un prix-courant, ou toute autre publication commerciale sans y rencontrer une annonce qui nous apprenne la fondation d'une nouvelle société par actions ; parmi ces sociétés, il en est beaucoup dont l'insolvabilité apparaît au premier regard. Le plus grand nombre en est fondé par des spéculateurs, qui veulent revendre leurs actions en réalisant un bénéfice. Ils s'efforcent de faire monter artificiellement le cours de ces actions et laissent le soin des entreprises fondées par eux aux acheteurs qui ont été assez naïfs pour placer leur argent de cette façon... L'accroissement du nombre des banques par actions me

(I) Report from the selcct Committee on Joint Stock Banks together with the Minutes of Evidence, Appendix and Index, ^837. App. II, n° 1,

remplit de la plus grande inquiétude, car, à beaucoup d'entre elles peut s'appliquer tout ce que l'on peut dire de pire sur les sociétés par actions » (1). En effet, beaucoup de banques par actions n'étaient qu'une spéculation sur la crédulité des actionnaires. Pour réunir plus facilement les capitaux nécessaires, les banques émettaient les coupures -d'actions les plus minimes ; par exemple, en 1836, des actions de banque furent émises d'une valeur de 10 et 5 livres sterling (2). On comprendra facilement qu'un prix aussi ^modique ait encouragé la spéculation.

Comme l'indique Leone Levi, le capital nominal des sociétés par actions fondées de 1834 à 1830 dans le Royaume- Uni s'éleva à 103 millions 2 de livres sterling : 09 millions 0 de livres revenaient aux chemins de fer, 23 millions 8 aux établissements de banque, 7 millions 0 aux sociétés d'assurance, 7 millions à des entreprises minières, 3 millions 7 aux canaux, etc. (3).

La répercussion de tous ces événements sur le marché des marchandises ne se fit pas longtemps attendre.

Hausse des prix sur le marché de Londres en juillet 1835 et en juillet 1836 comparativement à juillet 1833 (4).

Juillet, 1835

Juillet ; 3

s du fer brut (britannique) . . . . » du plomb (britannique)

p de l'indigo ](de l'Inde orientale,

(1) Cité par Tookk, History of Priées, II, 276.

(2) Report on Joint Stock Banks, 1837. Minutes of Evidence, déportions de James Marshall, 4502.

(3) Leone Levî, History of British Commerce, Londres, 1872, p. 229.

(4) Calculée d'après les tableaux de Tookk, History of Priées, Vol. II.

68 part. i. — l'histoire des crises

L'influence de la hausse des prix sur le commerce extérieur de l'Angleterre s'est fait sentir aussitôt. En 1830, la quantité des marchandises exportées du Royaume-Uni n'a augmenté que de 7 0/0 comparativement à l'exportation de l'année précédente, tandis que la quantité des marchandises importées a augmenté de 17 0/0. (En 1835, la valeur officielle de l'exportation était de 91 millions 2 de livres, et celle de l'importation de 48 millions 9 de livres; (n 1836, celle de l'exportation était de 97 millions 6 de livres et celle de l'importation de 57 millions de livres).

En attendant, les événements aux Etats-Unis conduisaient irrésistiblement le pays à une crise. Pour arrêter ht spéculation sur les terres, le président Jackson fît paraître,, le 11 juillet 1836, la fameuse circulaire qui rendait Je parti hostile au président responsable de tout le mal imminent. Celte circulaire interdisait toute vente de terres d'Etat autrement que moyennant paiement en or ou en argent; dans les cas où il était permis à la caisse d'Elat d'accepter en paiement des billets de banque, la caisse d'Etat devait aussitôt présenter ces billets aux guichets de la banque correspondante pour en obtenir le remboursement en numéraire.

L'elîetde cette circulaire fut très rapide : la spéculation sur les terres cessa aussitôt, car les banques ne purent plus consentir de crédit à leurs clients et prirent d'énergiques mesures pour augmenter leurs réserves, craignant qu'on n'exigeât d'elles de l'or. Mais, comme toujours en pareilscas, ces mesures, intervenues trop tard, n'atteignirent pas leur but. Les clients ne recevant plus d'appui de la part des banques, qui n'escomptaient plus les effets, se hâtèrent de retirer leurs dépôts et de demander le paiement desbillets de banque. La panique éclata. Dans les Etats de l'ouest qui avaient été l'arène principale des spéculations sur les terres, les banques se mirent à faire faillite ; puis, vinrent des banqueroutes de commerçants et d'industrielsr d'abord dans l'ouest, puis aussi à New-York.

Les événements des Etats-Unis trouvèrent aussitôt un

CHAP. 11. LES CRISES DE 1825 A î 850

écho en Angleterre. La Banque d'Angleterre éleva le taux •de l'escompte pour arrêter l'exode de l'or, qui quittait sa caisse pour les Etats-Unis, et elle donna ainsi le premier signal de l'inquiétude. Mais, pour pouvoir bien comprendre les événements qui suivirent, nous devons tout d'abord voir quel était l'état du compte de la Banque d'Angleterre <m 1836 et en 1837.

Compte de la Banque d'Angleterre et cours du change de Londres sur Paris.

Encaisse (en

millions

de livres ster-

ling) CD

Prêts à des particuliers (en millions de livres

sterling) (1)

ce -r. « ZT

-5c îr^

1836 5 janvier . .

25 fr. 31 cent

5 avril . . .

3 mai . . .

7 juin . . .

5 juillet . .

2 août . . .

*Vi

6 septembre .

4 octobre . .

1 novembre .

6 décembre .

1837 3 janvier . .

4 avril . . .

2 mai . . .

6 juin . . .

1 août . . .

ïJ.

Pendant les quatre premiers mois de 1836, les cours du change étaient favorables à l'Angleterre ; par suite, l'or

(1) Report front the sélect Commitee on Banks of Issue, 1840. Appen- -d ce n03 9, 12.

(2) Report from the sélect Commitee on Commercial Distress 1847' 48i8. Appendice, n° 13.

afflua de l'étranger en Angleterre. A partir du mois de mai, les cours deviennent défavorables et l'or commence à s'écouler de la Banque. Au mois d'août, la Banqua élève le taux de l'escompte de 4 0/0 à 4 1/2 0/0 et, en septembre, à 5 0/0. Mais cela n'empêche pas le départ de l'or. A partir de novembre, les cours redeviennent favorables à l'Angleterre, signe certain que l'écoulement de l'or vers l'étranger a cessé. Néanmoins, la caisse de la -Banque continue à se vider : évidemment, al* « external drain » (écoulement de l'or vers l'étranger) a succédé un «internai drain » (écoulement de l'or vers l'intérieur du pays) eucore plus dangereux.

La diminution de l'encaisse de la Banque d'Angleterre de mai à septembre 1836 fut amenée par la balance commerciale défavorable à l'Angleterre, de même que par la demande considérable d'or aux Etats-Unis, provoquée par la circulaire du président Jackson. Jackson était l'adversaire énergique des banques d'émission et, par suite, lorsque la durée du privilège de la principale banque démission d'Amérique, la « Banque des Etats-Unis », fut expirée, en 183G, ce privilège ne fut pas renouvelé. La « Banque des Etats-Unis », qui avait eu la plus grande part dans toutes les spéculations de cette époque, dut, pour la sécurité de sa caisse, contracter à Londres un emprunt d'un million de dollars en or. Les autres banques firent également leur possible pour consolider leur caisse ; aussi la Bourse de Londres fut-elle, pendant Tété de 1836, inondée de papiers américains, qui étaient vendus par les banques américaines en échange d'argent comptant. Pour garantir sa caisse, la Banque d'Angleterre éleva, au mois d'août, le taux de son escompte et résolut de ne pas escompter les effets de certaines maisons qui entretenaient des relations étroites avec l'Amérique. Les prêts aux particuliers diminuèrent quelque peu, mais l'écoulement de l'or continua à augmenter, de sorte que les mesures de la Banque d'Angleterre ne causèrent tout d'abord autre chose qu'une alarme sur le marché. La situation difficile de nombreuses banques par

Cil A P.

actions nouvellement fondées était encore aggravée par le fait que ces banques possédaient de nombreuses succursales dans différentes villes : comme chaque succursale avait sa caisse spéciale, les banque? étaient obligées d'avoir de bien plus grandes réserves d'espèces que s'il n'y avait eu qu'une caisse unique.

Le 7 novembre, la banque d'Ulst et celle de Belfast suspendirent leurs paiements; le 9 novembre, ce fut le tour d'une autre grande banque irlandaise (Agricultural and Commercial Bank of Treland), qui, dans le cours du mois d'octobre, avait dû payer au public, sur présentation de billets de banque ou en remboursement de dépôts, 150.000 livres d'or (1). Celle banque avait 43 succursales, et ce fut, d'après le directeur de la banque, Dwyer, une des causes de son etrondrement. La première banqueroute, comme toujours en pareils cas, provoqua une panique. Le plus grand nombre des banques irlandaises eurent à subir ce que les Anglais appellent un run, c'est-à-dire l'assaut du public. Pour se sauver, les banques durent augmenter par tous les moyens leur encaisse métallique et il y eut écoulement de l'or, de la Banque d'Angleterre, qui est le réservoir commun de numéraire de tuut le Royaume-Uni, vers l'Irlande. En novembre et en décembre, deux millions de livres d'or furent envoyés d'Angleterre en Irlande, uniquement pour consolider les réserves des banques irlandaises. Cet or fui pris dans la caisse de la Banque d'Angleterre (2). Si la diminution de l'encaisse de la Banque d'Angleterre ne fut pas très considérable (du 1er novembre 1836 au 3 juin 1837 la réserve métallique de la Banque n'a baissé que de 500.000 livres), cela fut du uniquement aux cours favorables du change, sous l'influence desquels l'or commença à revenir en Angleterre.

(ly Report on Joint Stock Banks, 1837, Minutes of Evidence, déposition de Dwyer, 2722-2734.

(2) Loc. cit., Déposition de Mahony, 4055-4058.

Pourquoi les cours du change ont-ils été, dans ce moment si critique pour le crédit anglais, favorables à l'Angleterre? C'est un fait que nous rencontrerons encore assez souvent : dès que commence i' « internai drain », 1' « externat drain » cesse. Au plus fort de la panique, quand le crédit des maisons les plus sérieuses est ébranlé, l'or cesse de s'écouler d'Angleterre vers l'étranger et il reflue même de nouveau en Angleterre. Les causes de ce phénomène sont faciles à distinguer.

L'écoulement de l'or des établissements de crédit centraux vers l'intérieur du pays est provoqué par l'accroissement de la demande d'or dans l'intérieur du pays, — autrement dit, par la hausse du prix de l'or sur le marché intérieur. Comme toute autre marchandise, l'or en circulation dans le commerce international se porte sur le marché, où son prix est le plus élevé; ainsi, chaque fois qu'une panique s'est emparée du marché monétaire d'un pays, c'està-dire lorsque, dans ce pays, la demande d'or a atteint son maximum, l'or se met à affluer de l'étranger vers ce pays, 1' « internai drain » supprime Y « external drain » et crée même un mouvement contraire de l'or dans les relations internationales.

La demande d'or fut surtout considérable en Irlande, parcequ'on ne savait pas si les billets de la Banque d'Angleterre devaient avoir la valeur d'un moyen de paiement légale tout comme en Angleterre (I). D'ailleurs, la législation irlandaise sur les banques différait en beaucoup de points de la législation anglaise. Ainsi, les banques irlandaises avaient le droit d'émettre des billets d'une valeur de moins de 5 livres sterling; or, on sait que lorsque se produit une panique, ce sont les petits billets qui sont les premiers présentés aux guichets. C'est pour ce seul motif que la panique prit en L lande dts proportions si considérables et qu'il fut néces-

(I) Report on Joint Stock Banks. Minutes of Evidence, déposition de Ma lion y, 4060.

saire de faire venir une si grande quantité d'or d'Angleterre (1).

En Angleterre aussi, on fut très à court d'argent. Beaucoup de banques de province, qui avaient donné à leurs opérations une extension exagérée, durent faire tous leurs eïïorls pour augmenter leur encaisse, à ce moment où tout le monde aimait à recevoir de l'or, mais où personne ne voulait en donner. A la fin de novembre, la grande banque par actions « Northern and Central Bank » fut obligée, pour .éviter une banqueroute, de solliciter l'aide de la Banque d'Angleterre. L'effondrement de cette grande Banque eût menacé tout le crédit anglais d'une telle secousse que la Banque d'Angleterre, mue par le sentiment de sa propre conservation, dut agréer sa demande. Si, en même temps que la panique irlandaise, une panique s'était produite en Angleterre, elle eut pu enlever à la Banque d'Angleterre ce qui lui restait encore de numéraire.

En novembre 1836, les prix de nombreuses marchandises avaient fléchi : pourtant la baisse n'était pas considérable.

Baisse des prix des marchandises en novembre 1836, comparativement au mois de juin de la même année (2j.

Coton (Géorgie) 26 o/0

Plomb (anglais) Il »

Fer brut (britannique) 13 »

Cuivre (britannique) 7 »

Sucre (Havane) 11 »

Etain (britannique) 18 »

La situation des prix est le meilleur indice de la situation industrielle. Tant que les prix sont élevés, il ne peut être question de crise commerciale. La baisse des prix est, à la fois, la cause et la conséquence de la ruine des fabricants, de la réduction de la production, du marasme

(t) Loc. cit. y déposition de Marshall, 4555.

(2) D'après les tableaux de Tooke, History of Priées, 11.

commercial et d'autres phénomènes, dont l'ensemble constitue une crise industrielle. En 1837, les prix de la plus grande partie des marchandises fléchirent encore davantage. Ainsi, la baisse du prix des marchandises était, en juillet 1835, comparativement à juillet 1836,1a suivante :

L~s prix

du coton

avaien

t baissé de

» tabac

» sucre

» fer

» cuivre

de l'étain

du plomb

de la soie

italienne

Par suite de la crise américaine, le commerce de l'Angleterre avec les Etats-Unis subit un arrêt complet. Les importateurs américains ne pouvaient se défaire d'une quantité énorme de marchandises achetées par eux ; l'exportation des produits anglais aux Etats-Unis tomba, en 1837, de 12 millions de livres sterling (1836) à 4 millions 7, c'est-àdire de près du tiers.

La crise de 1836 n'a pourtant pas pris de grande extension. L'Europe septentrionale ne fut, par exemple, presque pas atteinte. Il ne s'est produit aucune diminution dans le montant de l'exportation anglaise vers les pays de l'Europe septentrionale ; au contraire, le montant de cette exportation a augmenté de 15 0 0. Plus de 70 0/0 de la diminution de l'exportation britannique est dû aux Etats-Unis.

Pendant les 5 premiers mois de 1837, l'encaisse de la Banque d'Angleterre a été très faible (environ 4 millions de livres sterling), bien que les cours du change fussent pendant toute cette période (abstraction faite de février) favorables à l'Angleterre. En avril et en mai, l'Angleterre reçut de l'or de l'étranger, mais la réserve métallique delà Banque d'Angleterre n'augmenta pas. Evidemment, l'or se répandit dans l'intérieur du pays ; en d'autres termes, le crédit diminua, la méfiance grandit. La crise atteignit son

maximum en juin. Pendant le cours de ce mois, trois grandes maisons qui avaient spéculé sur le commerce avec l'Amérique et consenti d'énormes crédits aux importateurs américains, durent suspendre leurs paiements. Leur passif s'élevait à 5 millions de livres sterling. Le nombre des banqueroutes augmenta en 1837, comparativement à 1836, de 04 0/0. De toutes les branches de l'industrie anglaise, ce fut l'industrie cotonnière qui souffrit le plus de la crise. En 1837, la quantité de tissus de coton exportés du Royaume- ,Uni diminua de 26 0/0.

Si nous comparons les crises de 1835 et de 1837, nous trouvons entre elles beaucoup de ressemblance. Toutes les deux furent provoquées par une rapide extension de l'exportation, et, dans les deux cas, la demande étrangère fut créée par une forte émigration de capitaux anglais, qui allèrent, en 1825 dans l'Amérique du centre et l'Amérique du sud, en 1836 aux Etats-Unis. Mais, les spéculations de 1836 s'effectuèrent principalement sur les entreprises anglaises, tandis qu'en 1825 elles s'étaient effectuées sur des entreprises étrangères. Le mouvement des prix fut en 1836 tout à fait semblable à celui de 1825. En juillet, les prix de la plupart des marchandises atteignent, sur le marché de Londres, leur maximum, en novembre survient une baisse, d'abord lente, puis toujours plus rapide, et qui dure pendant la majeure partie de l'année suivante. L'effondrement des banques et la panique sur le marché monétaire se produisirent, les deux fois, en automne : en 1825 en octobre, et en 1836 en novembre. La diminution de l'encaisse de la Banque d'Angleterre fut, dans les deux cas, provoquée d'abord par l'écoulement de l'or d'Angleterre vers l'étranger, puis par son écoulement de la caisse de la Banque vers l'intérieur du pays. Jusqu'à la fin de 1836, la crise s'est développée comme en 1825, pourtant avec cette différence essentielle qu'en 1825 la fièvre de spéculation à la Bourse des valeurs et à celle des marchandises fut encore plus f jite et que le bouleversement du marché anglais de l'or

76 part. i. — l'histoire des crises

et, par suite, de toute l'industrie anglaise, eut des résultats bien plus funestes encore.

En 1836, les prix des principales marchandises, en Angle terre, ne montèrent pas si considérablement qu'en 1823, et cela a eu sa répercussion sur le commerce extérieur anglais. En 1825, la quantité des produits exportés du Royaume- Uni a un peu baissé et la quantité des marchandises étrangères importées s'est considérablement accrue. En 1836, par contre, aussi bien l'importation que l'exportation ont augmenté, bien que l'accroissement de l'importation ait été bien plus notable. Par là s'explique le fait que l'écoulement de l'or vers l'étranger en 1823 a été bien plus considérable qu'en 1836 (en 1823, l'encaisse de la Banque d'Angleterre a, par suite de l'écoulement de l'or vers l'étranger, diminué de 6 millions de livres et, en 1836, de 2 millions et demi seulement).

De même que le vertige de spéculation de 1825 fut plus fort que celui 1836, de même la réaction et la crise furent moins intenses la seconde fois que la première. Dans les derniers mois de 1825, beaucoup de banques de province ont fait banqueroute, tandis qu'en 1836 pas une banque anglaise n'a suspendu ses paiements. En 1826, le nombre total des banqueroutes avait augmenté de 125 0/0, tandis qu'en 1837, il n'a augmenté que de 64 0/0. D'un autre côté, la panique de 1825 fut sans doute plus forte, mais de moindre durée. Dès le commencement de 1826, l'or commença à refluer rapidement dans la caisse de la Banque d'Angleterre ; en 1837, bien que l'or affluât de l'étranger, la caisse de la Banque ne se remplit jusqu'en juin que très lentement, et la crise s'étendit presque sur une année entière.

La crise financière de 1839-

Les deux années suivantes furent, pour l'agriculture anglaise, très défavorables. Par suite de deux très mauvaises récoltes, les prix moyens du froment montèrent en 1839, comparativement à ceux de 1 836, de 48 0/0 et le montant des céréales importées dans le Royaume-Uni, pour la consommation anglaise, atteignit la somme qu'on n'avaitjamais encore vue atteinte, de 10 millions et demi de livres sterling. En 1836, la valeur des céréales importées s'élevait à environ 0,1 0/0 du montant de l'exportation des produits britanniques, et, en 1839, elle atteignait 20 0/0 de ce montant.

L'augmentation de l'importation, n'étant pas accompagnée d'une extension correspondante de l'exportation, rendit la balance commerciale défavorable à l'Angleterre. A cela vinrent s'ajouter toute une suite de circonstances qui provoquèrent à Londres une baisse extraordinaire des cours du change sur tous les marchés étrangers et un reflux considérable de l'or d'Angleterre vers l'étranger ( Voir tableau, p. 78).

A partir de décembre 1838, le cours du change fléchit rapidement et, pendant toute la première moitié de 1839, il est extraordinairement bas. En même temps, l'encaisse de la Banque d'Angleterre diminue considérablement et atteint, le 3 septembre, le montant de 2 millions i de livres sterling ; en 8 mois, 6 millions et demi de livres sterling se sont écoulés de la Banque. L'écoulement fut bien plus fort qu'en 1836. Les causes de cet exode provenaient, — en dehors de l'importation extraordinairement considérable des céréales, — de ce que la crise de 1836 n'était toujours pas complètement liquidée aux Etats-Unis, malgré toutes les banqueroutes. En 1837, toutes les banques des Etats-Unis

L HISTOIRE DES CUISES

Encaisse de la

Banque d'Angleterre

(en millions de

livres sterling) (1)

Cours du change sur

Paris, à vue

(dédnction faite de

l'agio de l'or) (1)

1839 1 janvier

25 fr. 24 cent.

avaient suspendu le remboursement de leurs billets,, suspension qui n'était pas synon}^me de banqueroute, car le congrès avait permis aux banques de recourir à cette mesure extrême. La Banque des Etats-Unis qui, sous la direction de N. Beadle, avait le plus participé à toutes les spéculations de cette période, profita de l'autorisation du congrès pour étendre ses affaires au moyen des spéculations les plus hardies. C'est ainsi que cette banque acheta des quantités énormes de coton brut dans les Etats-Unis et les revendit en Europe, à un si haut prix que l'industrie cotonnière se vit dans l'obligation de réduire sa production; la Banque fit toutes sortes de spéculations de Bourse sur des valeurs américaines et étrangères, etc. En 1839, au moment où la spéculation sur la vente du coton brut avait atteint les plus grandes proportions et où des provisions gigantesques de coton brut non-vendu, appartenant à la Banque des Etats-Unis, s'étaient accumulées, la Bourse de Londres était inondée de valeurs américaines, qui trouvaient dans la capitale anglaise un écoulement facile ; la

{1) First Report from the Select Committee on Banks of Issue, 1840. App. n° 9, 12; Second Report of Issue, 1841, App. n° 6, 28.

confiance qu'on avait en elles n'avait pas encore été définitivement ébranlée par la crise de 1836 (la majorité des banques américaines avaient alors, malgré le désarroi du crédit, ponctuellement tenu leurs engagements). Ainsi, précisément parce que le gouvernement des Etats-Unis avait en 1837 arrêté l'extension d'une crise, une nouvelle crise éclata dans ce pays en 1831), avec une violence accrue et provoqua un exode de l'or d'Angleterre en Amérique. En outre, il y eut un écoulement d'or d'Angleterre vers le continent européen, par suite de l'effondrement de la Banque de Belgique, dans l'automne de 1838. Cet effondrement provoqua, au début de 1839, une panique en Belgique et en France ; comme le marché monétaire anglais ne fut pas atteint par la panique et que le crédit sur le marché ne fut aucunement ébranlé, l'or afflua là où la demande en était la plus considérable, vers le continent eu-, ropéen et vers l'Amérique. Tout cela provoqua, en 1839, un « external drain » tout à fait extraordinaire par sa durée et sou intensité, qui vida presque complètement la caisse de la Banque d'Angleterre. .

Pour retenir l'or dans ses caves, la Banque d'Angleterre éleva, le 16 mai, le taux de son escompte à o 0/0, et, le 1er août, à 6 0/0. Mais comme le crédit en Angleterre ne s'en trouva pas réduit et que les prix des marchandises ne fléchirent pas, l'écoulement de l'or vers l'étranger continua. Pour ne pas sombrer, la Banque dût recourir à un moyen extrême : par l'intermédiaire de la maison de banque Baring, elle fit à Paris un emprunt de 2 millions de livres sterling. Les banquiers parisiens consentirent à accepter des billets à ordre pour cette somme, qui fut peu à peu réalisée par la Banque, ce qui fit monter considérablement les cours du change au commencement de septembre. L'or se mit peu à peu, bien que très lentement, à refluer dans la caisse de la Banque. Les cours du change restèrent toujours bas et furent défavorables à l'Angleterre, non seulement pendant Tannée 1839, mais encore l'année suivante.

Par d'énergiques mesures, la Banque parvint à arrêter la fuite de l'or, mais elle ne put amener un mouvement en sens inverse, et, par suite, l'encaisse de la Banque d'Angleterre était, à la fin de 1840, aussi faible qu'à la fin de 1839.

Pourtant, malgré la situation critique de la Banque d'Angleterre en 1839, cette crise eut en Angleterre le caractère d'une simple crise financière et ne fut pas suivie d'un ébranlement de l'industrie comme en 1825 et en 1837, Pas une seule banque du Royaume-Uni ne cessa ses paiements ; le nombre des banqueroutes n'augmenta presque pas. Les prix du coton brut subirent, grâce aux opérations de la Banque des Etats-Unis, d'énormes fluctuations ; les prix des céréales subirent en 1839 une forte hausse, par suite de la mauvaise récolte et tombèrent Tannée suivante, la récolte s'étant trouvée meilleure ; mais les prix des différents métaux (c'est dans ces prix que se reflète le mieux la situation générale de l'industrie) fléchirent, en 1840, relativement peu : parexemple les prix du plomb, en juillet 1840, n'étaient inférieurs que de 5 0/0 à ceux de juillet de l'année précédente, les prix du cuivre étaient même montés de 1 0/0, ceux de l'étain avaient baissé de 4 0/0 ; seuls, les prix du fer subirent une baisse de près de 20 0/0.

L'industrie anglaise avait subi, en 1836, une secousse si considérable, qu'il n'y avait pas de place en Angleterre pour l'explosion d'une nouvelle crise en 1839. La crise de 1 83(V avait exercé sur le marché des marchandises et le marché monétaire une influence purifiante et écarlé les élémenls malsains, apportés par la fièvre de spéculation de l'année précédente; la plupart des spéculateurs anglais avaient été ruinés en 1837. C'est précisément pour cela qu'en 1839 l'écoulement de l'or vers l'étranger ne fut suivi d'aucune crise commerciale, comme cela avait été le cas en 182o et en 1836. L'external drain en Angleterre ne se transforma donc pas vers la fin de 1839 en un internai drain et le crédit anglais ne subit pas de secousse.

Si nous comparons le mouvement de l'encaisse de la

Banque d'Angleterre pendant l'année 1810 avec celui de 1826, nous remarquons entre les deux une grande différence. A la Qn de 1826, la réserve métallique de la Banque d'Angleterre était la même qu'au commencement de 1825; tout l'or écoulé de la caisse y était revenu ; tandis qu'en 1840 l'encaisse de la Banque d'Angleterre reste aussi réduit qu'à la fin de 1839 : l'or ne revient pas dans la caisse de la Banque, malgré des mesures telles que l'élévation à 6 0/0 du taux de l'escompte (en 1825, le taux de l'escompte de la Banque d'Angleterre n'avait pas dépassé 5 0/0). Quelle a été la cause de cette baisse si persistante dans la caisse de la Banque de 1839 à 1840? Précisément le fait que la crise, cette fois-ci, était en Angleterre (il n'en était pas de ni pour les Etats-Unis) une crise financière et non point industrielle (I). Une crise industrielle provoque toujours un certain bouleversement sur le marché monétaire, mais un bouleversement rapide et de peu de durée. L'or afflue dans la «circulation, à l'intérieur même du pays, pour combler le vide créé par la réduction du crédit, mais, dès que la confiance est revenue, il reflue avec une rapidité plus grande encore. La réduction de la circulation des marchandises, qui suit une crise industrielle, rend disponibles de grandes sommes d'argent, qui se trouvaient auparavant en circulation, et tout cet argent disponible s'accumule dans les banques. Aussi la liquidation d'une crise industrielle estelle toujours suivie d'une augmentation dans les réserves métalliques des banques (2).

Lorsque, par contre, à l'écoulement de l'or vers l'étranger ne succède pas de crise industrielle, ni de panique, la

(1) Sur ce fait qu'eu 1839 aucun bouleversement considérable du commerce ne s'est produit en Angleterre, voir First Report on Banks of Issue. Minutes of Evidence. Déposition de Loyd, 3589. On retrouve la môme chose dans Tooke, History of Priées, II, 270.

(2) Ce phénomène est très bien expliqué dans le livre connu de Clément Juglar, Des crises commerciales et de leur retour périodique, Paris, 1889, lre partie, ch. xvi.i.

Tougan-Baranowsky q

crise financière peut prendre un caractère chronique, parce que, dans ce cas, aucune réduction n'intervient dans la circulation des marchandises, qui puisse faire refluer le numéraire vers les caisses des hanques. Le tableau donné plus haut (p. 35), montre qu'en 1840 le montant de l'exportation britannique n'a presque pas diminué. Voilà pourquoi les réserves métalliques de la Banque d'Angleterre sont restées si basses dans le cours de toute cette année.

Aux Etats-Unis, la crise de 1839 eut un autre caractère. Gomme il a été dit plus haut, le gouvernement des Etats- Unis permit, en 1837, à beaucoup de banques dont la situation était difficile et qui étaient depuis longtemps déjà dans l'impossibilité de payer, d'esquiver la banqueroute, en les autorisant à suspendre le paiement de leurs billets. Cela retarda la liquidation de la crise, qui devait traîner en longueur pendant plusieurs années. Les banques américaines,, délivrées de l'obligation de remplir leurs engagements, continuèrent leurs spéculations hasardeuses. Ce n'est qu'en 1841, lorsque le congrès eut exigé le rétablissement des paiements, que sonna l'heure du châtiment. La « Banque des Etats-Unis », la plus grande maison de banque du pays, qui était allée le plus loin dans la voie des spéculations, dut se déclarer insolvable. Ainsi, la liquidation définitive de la crise de 1836, aux Etats-Unis, n'intervint qu'en 1841. Le nombre des banqueroutes aux Etats-Unis atteignit, d'après des données officielles, pendant les trois années de 1837 à 1840, 33.000; le passif total s'éleva à 440 millions de dollars (l). Or, comme, entre la situation du marché américain et celle du marché anglais, le lien le plus étroit existe, on comprend facilement qu'en 1841 et en 1842, l'industrie anglaise se soit trouvée dans une situation très gênée.

(1) Clément Juglar, Des crises commerciales, p. 467.

La crise industrielle de 1847

Après quelques années d'une dépression économique qui atteignit son maximum en 1 842, l'Angleterre entra de nouveau dans une période de prospérité industrielle.

Au début de 1842, l'encaisse de la Banque d'Angleterre atteignit le plus haut chiffre qu'on ait jamais vu : 1(3 millions de livres sterling ; la Banque abaissa le taux de son escompte à 1 3/4 0/0.

D'après un mot souvent cité : John Bull peut beaucoup supporter, mais pas le 2 0/0. Les forces productrices du pays étaient prêtes pour une nouvelle action énergique et cette action ne se fit pas longtemps attendre.

Les récoltes de 1843 et de 1844 furent très bonnes, les produits agricoles furent bon marché, la demande d'objels fabriqués considérable. Sur le marché extérieur, les traces des crises précédentes avaient-disparu, et la conclusion de la paix entre l'Angleterre et la Chine, en 1842, ouvrit à l'industrie anglaise un nouveau et énorme débouché, dont, de plus, les industriels anglais s'exagèrent tout d'abord beaucoup l'importance. L'industrie se ressaisit et les trois années de 1842 à 1845 furent caractérisées par un accroissement considérable de l'exportation des produits Ae l'industrie anglaise, par une extension de la production et, en même temps, par une amélioration de la situation des classes ouvrières. C'est ainsi, par exemple, que l'inspecteur du travail Léonard Horner s'exprime en novembre 1845, dans son rapport semestriel, de la façon suivante : « Des huit dernières années, je ne me rappelle pas avoir vu pareille prospérité industrielle, principalement en ce qui concerne la filature du coton, que pendant l'hiver et l'automne précédents.

13 i pai\t. i. — l'histoire des cuises

« Pendant celle période, il ne s'est pas passé de semaine sans que je ne sois informé de la construction de nouvelles fabriques ou de l'agrandissement des fabriques existantes, de l'introduction de nouvelles machines plus perfectionnées, etc. ; de tous côtés, j'ai entendu des plaintes surla difficulté de se procurer des ouvriers et sur la hausse des salaires. Des gens bien renseignés me disent aussi que les fabricants ont réalisé de gros bénéfices, grâce aux prix élevés du fil, et aux prix très bas du coton brut (I). » D'après les rapports de Horner, le nombre des fabriques s'est élevé, dans son district, de 1842 à 1843, de 324, — presque exclusivement des manufactures de coton.

Nous avons vu, par les exemples des crises précédentes, que le déplacement des capitaux anglais dans chaque période de prospérité industrielle, s'elïectue dans une direction déterminée. De 1820 à 1830, les capitaux anglais disponibles allèrent vers l'Amérique du centre et du sud ; vers 1835, ils allèrent aux Etats-Unis et ceux qui restèrent en Angleterre se tournèrent principalement vers les entreprises de chemins de fer et la fondation de banques par actions. De 1840 à 1830, il n'y a pas eu d'émigration importante des capitaux anglais vers l'étranger. Ce n'est pas que la quantité de capitaux disponibles en Angleterre ait diminué. Il s'en trouvait à ce moment plus qu'auparavant ; mais un placement avantageux s'olfrait à eux à l'intérieur, dans la construction d'un immense réseau de chemins de fer (Voir tableau, p. 83).

D'après un calcul de Wilson, l'économiste connu de cette époque, fondateur de The Economiste l'accumulation annuelle de capital dans la Grande-Bretagne atteignit la somme considérable de GO millions de livres sterling (2). Ainsi, en 1840, le montant des voies ferrées nouvellement

(1) Report of Inspector of Factones, L. Horxer, novembre 1845, p. 13.

(2) Wilson, Capital, Currency and Banking, IX.

CH

Montant des concessions de travaux de chemins de fer faites par le Parlement (en millions de livres sterling) (1)

Dépense nette pour la construction

de chemins de fer (en millions de livresterling) (1)

Jusqu'au 31 décembre 1843 . . .

En 1844 . . .

concédées dépassa de plus du double l'accumulation annuelle du capital anglais. La demande créée par la construction des chemins de fer, de 1846 à 1 849, sur le marché intérieur anglais, ne fut pas moins des 2/3 de toute la demande étrangère de produits britanniques. Le nombre des ouvriers occupés à la construction des chemins de 1er s'éleva à plus de 200.000. La hausse énorme des prix du 1er montre quelle demande considérable de fer avaient créée les constructions de chemins de fer.

Vers 1845, l'industrie et le commerce se trouvaient en Angleterre dans une situation excellente. La produclion avait augmenté, les prix des marchandises étaient considérablement montés, la demande, sur le marché intérieur, s'était fortement accrue, de même que l'exportation des produits brilanniques à l'étranger. Comme toujours, la prospérité industrielle ne tarda pas à donner naissance à la spéculation qui, cette fois-ci, s'exerça principalement sur les entreprises de chemins de fer. La spéculation sur les actions de chemins de fer commença dès 1844. « Au déhut de 1844, dit Tooke, alors qu'il semblait déjà indubitable que l'industrie du pays rentrait dans une période de pros-

(i) Tooke, History of Priées, V, 352.

86 FAUT. I. L'iHSTOlRE DES CRISES

péritë, l'attention générale fut attirée par les résultats favorables obtenus par les voies ferrées déjà construites. Il paraissait très vraisemblable que l'extension de ce réseau de chemins de fer serait d'un tout aussi bon rapport, d'autant plus que les prix du fer et des autres matériaux nécessaires à la construction n'étaient pas élevés. Au printemps et en été, les actions des anciennes compagnies de chemins de fer subirent donc une forte 'hausse et, en outre, un grand nombre de nouvelles lignes furent projetées. En septembre 1 8 4 i , plus de 90 projets de nouvelles lignes furent soumis au Parlement, dont l'exécution n'aurait pas demandé moins de 100 millions de livres, et le nombre de ces projets s'accrut sans interruption jusqu'à la fin de l'année. » En 1845, les spéculations sur les chemins de fer furent encore plus animées et amenèrent une crise financière. « En août, après que le Parlement eut accordé les concessions pour les chemins de fer projetés, la spéculation dégénéra en véritable passion. Mais, en même temps, apparaissaient déjà les indices d'une réaction prochaine. Tout le monde comprit que les spéculateurs n'étaient pas du tout unanimes à compter sur le succès des entreprises, qu'ils comptaient tout simplement sur l'état d'esprit prédominant à la Bourse à un moment donné, relativement à telle ou telle action. Les actions ne furent pas achetées comme placement de longue durée, mais pour être immédiatement revendues à un prix plus élevé. Tant que le nombre des personnes qui voulaient spéculer, augmenta, les cours des actions montèrent aussi. Mais, à la fin d'octobre, le désir commença à se manifester chez les porteurs d'actions, de réaliser les bénéfices que promettaient les cours élevés; ce désir finit par se transformer en panique, les cours des actions se mirent à baisser rapidement et les Bourses des valeurs, dans les différentes villes du Royaume, qui, jusque-là, avaient regorgé de spéculateurs, se vidèrent (1). »

(l) Tooke, History of Priées, IV, 64.

L'industrie anglaise n'a pas du tout été atteinte par la crise financière de 1845 ; nous ne retrouvons l'influence de celle-ci, ni dans le compte de la Banque d'Angleterre, dont l'encaisse, en novembre 1845, s'élevait à plus de 13 millions de livres sterling, ni dans le nombre des banqueroutes, ni dans la situation générale des prix des marchandises. La crise financière de 1845 ne dépassa pas le cercle du monde de la finance, de même qu'en 1835, la crise à la Bourse des valeurs n'avait pas affecté l'industrie. Cela . s'explique par le fait que, malgré l'effondrement de la spéculation sur les actions de chemins de fer en 1845, la construction de ces derniers commença précisément à cette époque à prendre de grandes proportions.

Les constructions gigantesques de voies ferrées, en 1846 et 1847, devaient donner à la demande, sur le marché intérieur, une extension extraordinaire. 11 fallait donc s'attendre à ce moment à un mouvement d'essor inouï dans TinJustrie anglaise. Que signifiaient quelques millions de livres de diminution daus l'exportation des produits britanniques, en 1816 et 1847, en regard de près de 100 millions de livres dépensées, pendant ces deux années, par les compagnies de chemins de fer pour l'achat du matériel nécessaire à la construction des voies ferrées et par les ouvriers des chemins de fer pour l'achat d'objets de consommation ? Pourtant, si nous considérons les statistiques relatives à la quantité de tissus de coton absorbée parle marché intérieur anglais, nous ne constatons pas une progression, mais un recul.

En 1845 la consommation des tissus de coton a été dans le Royaume-Uni de 21 millions de livres, en 1846 de 19 millions, et, en 1847, de 13 millions seulement (1).

Comment s'explique ce recul ? Par les mauvaises récoltes. En 1845, apparut en Irlande et en Angleterre, une

(1) D'après les tableaux de J.-A. Maxx, The Cotlon Irade of Great liritain, 1860.

maladie de la pomme de terre, qui détruisit presque complètement la récolte de l'année ; la récolte des céréales fut aussi, cette année-là, très mauvaise. En 1846, il n'y eut de nouveau pas de récolte de pommes de terre et celle des céréales fut encore pire que l'année précédente. En Irlande, ce fut la famine. Le parlement fut obligé de voter 8 millions de livres pour venir en aide à la population affamée. En 1817, on importa pour 29 millions de livres sterling de céréales de toutes sortes, destinées à la consommation du Royaume-Uni. Cette importation égalait 50 0/0 de l'exportation totale des marchandises anglaises, alors qu'en 1843 l'importation des céréales n'avait égalé que 3 0/0 de l'exportation britannique.

A la mauvaise récolle des céréales vint s'ajouter la mauvaise récolte du coton. Les prix du coton brut, à Manchester, montèrent, en janvier 1847, de 65 0 0, comparativement à janvier 1846. La situation des fabricants anglais devint très difficile : le prix de la matière première avait augmenté ; or, la demande d'objets fabriqués de la part de la population ne pouvait s'accroître, par suite de la cherté extrême de la vie. Les prix du fil de coton ne sont pas du tout montés en 1847, ceux du tissu de coton ont subi une hausse insignifiante.

Dans de pareilles conditions, la production n'était pas rémunératrice et elle devait être réduite ; c'est ce qui arriva..

La crise industrielle de 1847 n'avait été précédée d'aucune spéculation sur le marché des marchandises, comme cela avait été le cas avant les crises précédentes. En 1847,, le; prix de nombreuses marchandises étaient élevés sur le marché anglais (par exemple les prix du coton brut, du fer et des autres métaux) ; mais la hausse n'était pas le résultat d'une spéculation des négociants, elle s'était produite, parce que l'offre était insuffisante par rapport à la demande. Ce n'est que dans le commerce des céréales, qui, même dans une période de calme, a un caractère de spéculation, par suite des tluctuations considérables et imprévues des prix

:ilAP. II. LES CRISES DE J 825 A 1850

des céréales, que la spéculation prit de grandes proportions. Le prix du quarter de céréales monta, de janvier à mai 1847, de 66 sh. 10 p. à 102 sh. 5 p. Puis vint une baisse rapide, et, en septembre, les prix étaient à 49 sh. 5 p. (I).

Les spéculateurs comptaient que les provisions de céréales en Angleterre ne suffiraient pas jusqu'à la nouvelle moisson. 11 se trouva que leurs calculs étaient erronés ; les prix élevés amenèrent un accroissement de l'importation; la récolte fut meilleure qu'on ne l'avait attendu, et les prix ne purent se maintenir à leur hauteur anormale. Aussitôt, survint une baisse qui amena la faillite d'un grand nombre de négociants en céréales, et, comme conséquence de cet elfondrement, une crise industrielle générale.

Considérons maintenant la situation de la Banque d'Angleterre en 1847.

Compte de la Banque d'Angleterre (2)

Encaisse

Oj —

Minimum du taux

Cours du chance sur Pa

(en millions de

de l'escompte

à vue (déduction faite de

'agio

livres)

le

pendant le mois

de l'or)

2 janvier

15 millions

janvier 3

1 janvier 25 fr. 11 cent.

6 mars . .

mars 4

2 mars 25 » 01

3 avril . .

avril 4

1 avril 25 » 13

mai 5

4 mai 25 » 45

5 juin. . .

juin 5

7 juin 25 » 13

3 juillet . .

juillet 5

2 juillet 25 »» OS

4 septembre

septembres1/.^

3 septembre 25 » 11

2 octobre .

octobre 5l/2

1 octobre 25 » 32

30 octobre .

novembre 7

2 novembre 25 » 24

6 novembre.

décembre 6

3 décembre 25 » 27

4 décembre.

(1) Report from the Select Committee on Commercial Distress, 1847- 1848. Appendice n° G.

(2) Report from the Select Committee on Commercial Distress, 1847- 1848. App. n° 6, 13, 31. On appelle réserve cette partie de l'en-

DO PART. 1. l'hISTOIKE DES CRISES

Après ce qui a été dit plus haut de l'énorme importation de céréales en Angleterre, on doit voir bien clairement la cause de l'écoulement de l'or, de l'Angleterre à l'étranger, en 1847. Mais, tandis qu'en 1825 et en 1836, l'encaisse de la Banque d'Angleterre diminua sans interruption, pendant 7 ou 8 mois de suite, l'écoulement de l'or d'Angleterre à l'étranger ne fut, en 1847, ni de si longue durée, ni ininterrompu. De janvier à mai, l'encaisse de la Banque d'Angleterre diminue, la réserve baisse également et les cours du change restent défavorables à l'Angleterre. De mai à juillet, le mouvement de l'or change de direction, l'or se

caisse de la Banque d'Angleterre dont elle peut, conformément à l'acte de Peel de 1844, librement disposer. L'acte de 1844 a complètement modifié les conditions de l'émission des billets parla Banque d'Angleterre. Les billets de banque émis au delà de 14 millions de livres doivent, d'après cet acte, être complètement couverts par dunuméraire : cette partie de l'encaisse ne peut donc pas être mise en circulation. La réserve est la partie de l'encaisse dont la Banque peut disposer. Il va de soi que la Banque, dans ses opérations, ne doit compter qu'avec le chiffre de sa réserve, car le reste de l'or contenu dans la caisse ne peut être employé pour les opérations de la Banque. L'acte de Peel a joué, dans l'histoire de l'économie politique, un rôle d'une importance particulière. La théorie de l'argent et du crédit acceptée par la science moderne est née en partie des polémiques provoquées par cet acte, parmi lesquelles il faut attribuer l'importance la plus grande aux écrits de Tooke et de Fullarton. Nous ne nous attarderons cependant pas à cet acte, car, quelle que soit son importance à bien des égards, l'événement a prouvé une chose : l'acte de 1844 n'était aucunement eu état de prévenir le retour des crises, ou d'en atténuer la répercussion économique, bien que ce fût là un des buts principaux de la réforme accomplie par sir Robert Peel. A cet égard, on peut dire que toute la réforme a complètement échoué : seule, une méconnaissance totale des causes profondes des crises pouvait conduire à cette idée tout à fait fausse, que les crises sont provoquées par l'organisation défectueuse dès établissements de crédit. Les crises sont si étroitement liées au mode de production capitaliste que même la meilleure réforme du régime des banques (et ce n'est pas du tout le cas pour celle de Robert Peel) ne pourrait guère empêcher les crises de se produire.

met à refluer dans la caisse de la Banque, la réserve augmente et les cours du change sont, pendant un certain temps, très élevés. Puis, recommence le premier mouvement : les cours du change fléchissent et l'or se met à quitter l'Angleterre. En octobre, les cours du change sont favorables à l'Angleterre, mais l'encaisse et la réserve de la Banque d'Angleterre continuent à décroître, jusqu'à ce que la réserve atle'gne, le 30 octobre, son chiffre le plus bas, 1 million 2 de livres sterling. En novembre et en décembre, l'or revient rapidement, et, de nouveau, la réserve de la Banque atteint une hauteur considérable.

En !847, nous sommes frappés par les changements importants du taux de l'escompte, qui ne se sont pas produits en 1835 et en 1836. (En 182n, la Banque ne modifia pas le taux de son escompte pendant les 11 premiers mois: 4 0/0 pour les traites à courte échéance ; elle ne l'éleva qu'en décembre à 5 0/0. En 1836, le taux de l'escompte n'a été élevé qu'en juillet, de 4 9/0 à 4 1/2 0/0, et en septembre, de 4 1/2 0/0 à 5 0/0). La cause de cette différence se trouve dans le fait, que, pendant les crises précédentes, la Banque avait eu une attitude plus passive, en présence de la diminution de son encaisse ; elle n'avait pas recouru au seul moyen efficace pour retenir le numéraire dans ses caisses, l'élévation du taux de l'escompte. Comme on le sait, l'élévation du taux de l'escompte a toujours la tendance délever les cours du change et d'arrêter l'écoulement de l'or vers l'étranger. La valeur actuelle d'un billet est égale à son montant nominal moins la valeur de l'escompte au lieu où il p st escompté. L'élévation du taux de l'escompte diminue la valeur actuelle d'une traite, les traites sont moins chères sur le marché en question, on commence à les exporter à l'étranger (où elles sont plus chères), pour les y échanger contre de l'or, et les cours du change (à vue) montent. Tout ceci est très simple, mais une longue expérience fut nécessaire avant que l'on arrivât à comprendre 1 influence de l'escompte sur les cours du change.

92 PART. I. l'hISTOIRE DES CRISES

En outre, avant l'acte de Peel, la Banque d'Angleterre était moins sensible à la diminution de son encaisse pour ce motif tout d'abord, qu'elle pouvait disposer de toute la somme d'or et d'argent qui constituait cet encaisse. Par contre, l'acte de 1844 ne lui permit plus de disposer que d'une partie de l'encaisse, la réserve. Avec le nouveau système, la Banque était déjà obligée de prendre d'énergiques mesures pour la sécurité de sa caisse, à un moment où les fonds qu'elle avait, étaient relativement élevés. (En 1847 l'encaisse de la Banque d'Angleterre n'était pas même descendu à 8 millions de livres sterling, et, pourtant, on fut obligé, comme nous le verrons plus loin, pour sauver la Banque, de suspendre la loi de 1844).

C'est dans ces deux circonstances, — la nouvelle politique delà Banque et sa plus grande sensibilité relativement à la diminution de son encaisse, — qu'on trouve l'explication de la cessation de l'exode de l'or au printemps de 1847. La Banque d'Angleterre, craignant une diminution de sa réserve, prit, au mois d'avril 1847, des mesures énergiques pour réduire ses opérations d'escompte. Le taux de l'escompte fut élevé, les traites à longue échéance ne furent plus du tout acceptées à l'escompte, et, ce qui est encore plus important, on fixa une certaine somme que ne devait pas dépasser le total des traites présentées à l'escompte par chaque maison. Des mesures d'une sévérité telle provoquèrent bientôt une panique sur le marché monétaire anglais. Comme le rapporte Tooke, la demande d'espèces sonnantes avait tellement augmenté en Angleterre, qu'il y arriva que des traites absolument sures ne furent escomptées qu'à 12 0/0 et même davantage. Les cours du change montèrent immédiatement et devinrent favorables à l'Angleterre. D'après la déposition de Gurney, un banquier de Londres, une personne, à Liverpool, avait chargé, au commencement d'avril, sur un vaisseau, cent mille livres slerling d'or monnayé et de lingots pour les transporter aux Etats-Unis, afin de profiter des cours plus avantageux des traites américaines.

C11AP. II. LES CRISES DE 1 1525 A i 850 93

Mais, par suite de la gêne financière survenue en Angleterre, toute la somme fut de nouveau déchargée et resta dans le pays, car, avec l'élévation des cours du chaude anglais, l'exportation de l'or en Amérique était devenue désavantageuse (l). L'or commença à refluer vers l'Angleterre, la réserve de la Banque d'Angleterre s'accrut et la direction fut en mesure de lever ses mesures prohibitives.

11 est à remarquer que l'industrie et le commerce furent si peu atteints par la panique du marché monétaire, que précisément à ce moment, les spéculations des négociants en céréales se multiplièrent : le prix du quarler de froment subit une hausse rapide de plusieurs dizaines de shillings. D'ailleurs, la situation du marché monétaire n'exerce de grande influence sur les relations commerciales que lorsque la situation du commerce favorise cette influence. Mais, lorsque, comme c'était cette fois le cas, la gène financière coïncide avec une diminution dans l'offre des marchandises et un accroissement de la demande, l'élévation du taux de l'escompte ne peut empêcher la hausse du prix des marchandises, et, par suile, le développement de la spéculation sur le marché des marchandises.

En juillet, l'exode de l'or vers l'étranger recommença. L'or fut absorbé par le paiement des céréales, qui étaient arrivées en abondance sur le marché de Londres, attirées par les prix excessivement élevés qui y étaient cotés.

Importation des céréales et de la farine dans le Royaume-Uni en milliers de quarters (2j.

Du 24 février au 30 mars 1052

» 31 mars » 4 mai 1332

» 5 mai » 8 juin 1251

» 9 juin » 13 juillet 1944

» 14 juillet » 17 août 2010

» 18 août » 21 septembre 1608

» 22 septembre » 26 octobre 969

(1) First Report on Commercial Distre&s. Minutes of Evidence, déposition deGurney 1921-23.

(2) Report on Commercial Dislress, App. n° 50.

94 part. i. — l'histoire des grises

L'importation augmente et atteint son maximum dans la seconde quinzaine de juillet et la première quinzaine d'août. Quant aux prix des céréales, ils atteignirent leur maximum vers la fin mai. La ditférence de deux mois entre l'apparition des deux maximas était due au temps nécessaire au transport des céréales du lieu d'exportation au lieu de vente. Les négociants en céréales avaient, en avril et en mai, acheté d'énormes quantités de blé à des prix excessivement hauts; ces blés arrivèrent en juillet et en août, au moment où les prix avaient déjà baissé parce que la moisson s'annonçait mieux qu'on ne l'avait attendu. La baisse des prix ruina les négociants et amena une grave crise industrielle.

A partir d'octobre, les cours du change sont favorables à l'Angleterre, mais l'écoulement de l'or de la Banque d'Angleterre persista. Evidemment, le développement de la crise est entré dans un nouveau stade ; l'external drain a fait place à un internai drain. L'exode de l'or vers l'étranger, provoqué par une balance défavorable, a fait place à un exode vers l'intérieur du pays. Ce changement fut provoqué par la panique qui s'était emparée du marché monétaire et du marché des marchandises en Angleterre.

La réserve de la Banque d'Angleterre a atteint son mimimum (1 million 2 de livres; le 30 octobre. Depuis le 2 octobre, c'est-à-dire en 28 jours, la réserve de la Banque avait diminué de 2 millions 2 de livres, l'encaisse de 200.000 livres seulement. La diminution plus forte de la réserve montre qu'à l'intérieur du pays on ne demandait pas seulement de l'or, mais encore des billets de banque. En général, la confiance à l'égard des billets de la Banque d'Angleterre ne diminue pas le moins du monde pendant les crises et, comme l'envoi de billets et leur échange est beaucoup plus facile et commode que l'échange de l'or, même pendant la panique de 1847, la demande de billets fut plus considérable que la demande d'or. C'est en ce sens qu'ont déposé de nombreux témoins entendus par la commission parlementaire de 1847-1848. Le banquier

Birbeck, par exemple, déclara que, pendant la panique, sa banque et d'autres maisons de banque de sa connaissance avaient augmenté leurs réserves de 75 à 100 0/0. Ces réserves consistaient principalement en billets de la Banque d'Angleterre (1).

La marche de la crise de 1847 a été très bien exposé par le directeur de la Banque d'Angleterre Morris, dans sa déposition devant la commission parlementaire. « L'effondrement du grand nombre des spéculateurs sur les céréales, qui suivit la baisse des prix, a contraint une grande maison de banque qui entretenait d'étroites relations avec la province, à cesser ses paiements. La suspension des paiements par cette maison a détruit un des principaux canaux de la circulation du crédit entre Londres et la province et provoqué une inquiétude générale dans le pays. Vint ensuite l'effondrement de quelques grandes maisons faisant le commerce des céréales et, alors, cessèrent succes*ivement leurs paiements la Banque Royale de Liverpool, la société de crédit de Liverpool, la Banque du Pays de Galles du nord et du sud ; quelques maisons de banque et la banque de Newcastle, de même que les banques de Nortumberland et de Durham furent grandement menacées par l'assaut du public. Toutes ces catastrophes ont eu pour suite une panique et une disparition presque complète du crédit. Les banquiers de Londres n'étaient plus en mesure de consentir à leurs clients le crédit habituel, et ceux-ci durent se tourner vers la Banque d'Angleterre pour lui demander aide. Tous se mirent à augmenter leurs réserves, et c'est pour ce motif que tous se plaignaient du manque d'argent, alors qu'il y avait en circulation de 4 à 5 millions de billets de banque ou de monnaies d'or de plus qu'en août. Par suite de la disparition du crédit, les maisons qui s'occupaient de commerce avec l'étranger et qui avaient l'habitude de renou-

(1) First Report on Commercial Dislress. Minâtes of Evidence. Déposition de Birbeck 5771-5773.

9tf PART. I. L'HISTOIRE DES CRISES

vêler leurs traites, après expiration, ne purent remplir leurs engagements et durent suspendre leurs paiements » (1).

Le 23 septembre, la Banque d'Angleterre éleva le taux de son escompte pour les traites à trois mois à 6 0/0 et, le 1er octobre, la direction fit connaître qu'elle ne consentirait plus de crédit contre engagement de valeurs d'Etat et de consolidés. Mais toutes ces mesures, loin d'atténuer la panique, ne firent que l'aggraver et, par suite, elles ne purent arrêter la diminution de la réserve de la Banque, bien que, dès octobre, l'argent revint de l'étranger en Angleterre. D'après la déposition de Morris, il arriva de Russie, après l'élévation du taux de l'escompte, une importante somme d'argent ; les destinataires de cette somme déclarèrent à Morris que, s'ils introduisaient cet or en Angleterre, c'était uniquement parce que le taux élevé de l'escompte rendait cette opération avantageuse (2). Cet or n'était point du capital russe, mais il appartenait à des capitalistes anglais qui avaient trouvé avantageux de le tenir à l'étranger.

Malgré tout, la réserve de la Banque d'Angleterre diminuait toujours davantage. A la fin d'octobre, elle était inférieure à la somme que les banquiers de Londres avaient en dépôt à la Banque d'Angleterre. Ces dépôts pouvaient être réclamés à cbaque instant par leurs propriétaires et la Banque d'Angleterre courait le danger de ne pas pouvoir payer, alors que son encaisse s'élevait à plus de 8 millions de livres sterling. La panique atteignit son maximum. Le gouvernement reçut de tous côtés des pétitions, demandant l'abrogation temporaire de l'acte de 1844, qui avait enlevé à la Banque la faculté de disposer de toute son encaisse.

Le 23 octobre, le gouvernement recommanda à la direction de la Banque de ne pas s'en tenir dans ses opérations

(1) First Report on Commercial Dislress. Minutes of Evidence. Déposition de Morris et de Prescolt, 2Ô75.

(2) Loc. cit., 2840.

aux dispositions de la loi, mais d'élever le taux de son escompte à 8 0 0. La panique cessa immédiatement, car le public acquit la certitude qu'on pouvait, pour les cas d'extrême urgence, compter sur l'aide de la Banque d'Angleterre. D'après la déposition du banquier Pease, il était, quelques jours avant la publication de l'ordonnance gouvernementale du 23 octobre, tout à fait impossible de faire escompter les traites les plus sures, tant on craignait de tous côtés la diminution des réserves (1). La note du gouvernement rétablit la confiance et, ce qui est particulièrement curieux, la confiance revint pour des raisons purement psychologiques ; en réalité, la Banque d'Angleterre n'eut pas à faire usage du droit qui lui était concédé d'émettre plus de billets que ne le permettaient les dispositions légales. L'augmentation des prêts aux particuliers fut tout à fait insignifiante et la somme des billets émis par la Banque ne dépassa pas le chiffre ïixé parla loi.

Comme le montre le tableau précédent du compte de la Banque d'Angleterre, la liquidation de la crise de 1847 s'effectua bien plus vite que celle des crises précédentes. Dès le commencement de décembre 1847, la réserve de la Banque d'Angleterre monta à plus de 5 millions de livres sterling, et l'encaisse à 4 millions de livres sterling.

Sous l'influence de la crise de 1847, le nombre de banqueroutes en Angleterre et dans le Pays de Galles augmenta de 24 0/0, comparativement à Tannée précédente ; ce n'est là qu'un accroissement insignifiant, mais comparativement à 1845 cet accroissement a été de 65 0/0. La plupart des banqueroutes se produisirent en novembre, alors que la panique sur le marché monétaire avait déjà pris fin.

La crise de 1847 a eu une grosse influence sur le prix des actions de chemins de fer. Les cours de ces actions baissèrent jusqu'au commencement de 1850. Les recettes

(1) First Report on Commercial Distress. Minutes of Evidence. Déposition de Pease, 4619.

Tougan-Baranowsky 7

des chemins de fer nouvellement construits ne pouvaient pas être considérables, par suite déjà de la stagnation générale du commerce, qui provoqua une diminution du nombre des vovageurs et une réduction du transport des marchandises ; la gêne financière a encore contribué à la baisse des actions. Le tableau suivant montre quelles furent les pertes des capitalistes anglais dans les entreprises de chemins de fer de 1840 à 1850 (1).

Décembre

Décembre

Capital engagé dans la construction des chemins

de ter du Royaume-Uni (en millions de livres .

Valeur des actions à la Bourse (en millions de

Bénéfice net ou perte des porteurs d'actions (en

En 1845, les personnes qui avaient placé leurs capitaux dans des entreprises de chemins de fer ont gagné 60 millions de livres. Gela a provoqué l'affluence d'encore 130 millions de livres vers les entreprises de chemins de fer ; et le résultat final a été une perte nette de I 20 millions de livres sterling, la perte totale étant de 180 millions délivres sterling.

Les prix des marchandises se sont, en 1847, peu modifiés (sauf ceux des céréales). Mais, l'année suivante, on remarque déjà une baisse générale. Comparativement à juillet 1847, la baisse était en juillet 1848 de :

Coton brut Géorgie) 37 »/0

Sucre (Muscavadoi.) 7 »

Bois (de Danzig 17 »

Fer (britannique) 31 »

Cuivre (britannique) 10 » (2)

(1) Tookk, History of Priées, V, 372.

(2) Ces calculs ont été faits d'après les tableaux de Tooke, dans- History of Priées, tome IV et VI.

La crise de 1847 eut sa plus grave répercussion sur l'industrie cotonnière et sur de nombreuses branches de l'industrie minière, principalement sur l'industrie du fer et du charbon.

C'est un fait établi par les dépositions des témoins et qu'il est intéressant de constater : bien que la cause immédiate de la crise ait été la mauvaise moisson, les districts agricoles de l'Angleterre et de l'Ecosse n'ont pas été atteints par la crise ; elle a causé ses plus grands ravages dans le Lancashire et le Staffordshire (1).

La crise de 1847 se différencie essentiellement, à maints égards, des crises précédentes de 1825 et de 1836. Ces deux dernières crises avaient été provoquées par l'extension rapide du commerce extérieur de la Grande-Bretagne et la diminution de l'exportation survenue ensuite. En 1825 et en 1836, le capital britannique émigra à l'étranger et créa ainsi à l'étranger une demande nouvelle de marchandises britanniques. En 1847, le capital britannique resta en Angleterre et alla aux entreprises des chemins de fer ; néanmoins, la demande de marchandises sur le marché intérieur, après avoir tout d'abord subi une forte progression, vint à diminuer, parce que l'influence favorable des dépenses pour les entreprises de chemins de fer fut contrecarrée par les deux mauvaises récoltes suivantes, qui rendirent nécessaire une plus grande importation de céréales et amenèrent une hausse extraordinaire du prix du blé. En 1847, 40 millions de livres sterling ont été employées à la construction de chemins de fer, ce qui devait activer le commerce intérieur; mais, en même temps, on importa, pour la consommation du pays, pour près de 30 millions de livres de céréales, et en outre, pour l'achat du coton, qui avait aussi fortement souffert de la mauvaise récolte et avait subi une hausse, on dut dépenser quelques millions de livres

(1) Voir First Report on Com. Distress, déposition de Gurney, 1710- 1712, Cotton 445, Second Report, déposition de Macfarlan, 7648.

de plus. Il arriva ainsi que le marché intérieur anglais, en 1847, non seulement ne gagna pas, mais perdit même de son importance. La situation du marché extérieur n'était pas non plus favorable, par suite de la même cause, la mauvaise récolte.

La crise de 1847 n'a donc pas été provoquée par une ofFre excessive de marchandises, mais par une diminution subite de la demande, qui suivit l'extension de la production et la prospérité industrielle des années précédentes. Aussi, les symptômes extérieurs de la crise de 1847 furent-ils tout autres que ceux des précédentes. En 1836 et en 182o, la crise avait été précédée d'une très vive spéculation sur le marché; celte spéculation avait fait monter les prix de la plupart des marchandises., principalement des denrées coloniales, qui constituaient l'objet principal du commerce d'entrepôt de l'Angleterre avec l'Europe. En 1847, les prix delà majorité des marchandises ne montèrent pas du tout ; seul, le prix du blé monta rapidement, pour baisser ensuite non moins rapidement. En 1825 et en 1836, la crise était arrivée tout à fait inopinément. La prospérité extraordinaire de l'industrie et du commerce anglais pendant la première moitié de l'année avait, à la fin de l'année, subitement fait place à un effondrement du crédit et à la stagnation des atfaires. En 1847, la crise se prépara peu à peu ; une réduction de la production et un malaise commercial la précédèrent. En 1825 et en 1836, l'encaisse de la Banque d'Angleterre diminua toute l'année sans interruption ; tandis qu'en 1847, deux crises financières se sont produites, la première en avril, qui fut suivie d'une augmentation de l'encaisse métallique de la Banque d'Angleterre, et l'autre en octobre.

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