I) A MONSIEUR LE DUC DE NIVERNAIS
Très haut, très puissant, très excellent Seigneur, Un vrai caractère, Louis- Jules-Barbon-Mancini-Mazarini, Duc de Nivernais, Pair de France,
Chevalier des Ordres du Roi, [d'Espagne, Honoré du privilège de se couvrir parmi les plus grands Prince de Vergagne et du Saint-Empire, Issu de la noble famille des Venètes, Et des barons Romains, Ambassadeur extraordinaire du Roi Louis XV^ Auprès de ses amis et de ses ennemis.
Qui a eu l'affection de Benoît XIV, La dilection de l'héroïque Roi-Philosophe de Prusse, Et l'admiration des Anglais ; Au Commandant des armées royales, ■' ' Gouverneur de Nevers et de la Province du Nivernais, Préfet royal de Lorraine, Un des Quarante de l'Académie Française Et non dénué de mérite malgré sa jeunesse, Membre des Inscriptions et Belles-Lettres Et de l'Académie des Sciences de Berlin, Dont le nom seul suffit à son apothéose dans l'univers
[tout entier.
A celui qui, de tous les désirs et de tous les ardents sou-
[pirs de son âme, Demande au Ciel des jours sereins et heureux, sans que-
[relles et sans nuages.
Pour ses vassaux et ses sujets :
Etienne-Guyot de Sainte-Hélène, de Nevers, Offre, dédie, voue, consacre Cette édition expurgée des habituelles coquilles. Telle qu'il la désirait depuis longtemps. Plus appropriée à la vérité voilée d'autrefois qu'à celle An 1786. [de nos jours.
Heureux si mon ouvrage est digne de Lui (*).
(♦) A comparer avec le pamphlet qui suit.
Portrait du duc de Nivernois*'-
yV)L y a des hommes qui ont acquis ime certaine àA réputation, on ne sait comment ; qui sont em-- ^^) ployés, on ne sait pourquoy.
De ce nombre est, sans contredit, Louis-Jules Barbon Mancini-Mazarini duc de Nivernois, dont il seroit trop long de rapporter icy tous les titres.
Né avec cette sorte d'esprit qui n'est bon à rien, il n'a aussy fait que des riens.
Chansons, opéras, musique, romans, vers, fables, charades, fêtes, bons mots, il croyoit bonnement que tout étoit de son ressort.
Mais il a fait des chansons sans sel comme sans gaîté, des opéras sans intérêt, de la musique sans agrément, des romans sans style, des vers sans naturel, des fables sans traits, des fêtes sans goût, des bons mots sans les charmes de la saillie, étudiés, faits à froid, et aussy évidemment qu'insipidement placés pour briller.
Voilà l'homme, voilà la baze de sa réputation ; voilà d'où l'on est party pour juger que l'on devoit luy confier les affaires de l'Etat et lui donner des ambassades .
(i) Ce pamphlet a paru dans la Galerie des Etats- Généraux de 1789, sans signature. (Voir Blampignon : le Duc de Nivernais). M. Blampignon ajoute que « Y auteur est quelque jeune écrivain accueilli sans doute favorablement par Nivernois » .
A la vérité, quelles ambassades ! un compliment à faire avec un traité tout rédigé à présenter et à signer ; enfin, de simples formalités à remplir avec un secrétaire à côté de luy.
Les Ambassades l'ont conduit au ministère, mais quel ministre, grand Dieu !
Est-il ministre, celui qui n'a que la mesquine adresse d'hésiter lâchement entre deux partis pour flatter également le monarque dont il vouloit des grâces et le peuple dont il espéroit de la gloire.
Avorton en politique, avorton en littérature, avorton en administration, il invoqua tous les distributeurs de la renommée, dans l'espoir d'arriver à la célébrité, quoique souvent averti que sa tombe dévoreroit son nom et ses opuscules (i).
Sous les dehors de la tolérance, il persécuta avec un sourd et constant acharnement quiconque n'encensoit pas ses plus que douteux et très inutiles talens.
Sous l'extérieur d'ime décence toujours affectée, il orna des boudoirs pour la plus sale volupté et il en donna le culte à des prêtres étrangers.
Jamais il n'eut la force d'outrager en face, mais il répéta avec une cruelle et basse malignité des sarcasmes dans son dépit concentré.
Jouissant tout à la fois des plaisirs de la vengeance et des honneurs de la modération, jamais il n'a fait un heureux par principe d'humanité et sa triste et ridicule existence a vu la renommée, honteuse d'avoir été surprise, reprendre le suffrage qui lui avoit été dérobé au moment où les dignités, les cordon -bleu, la fortime et le bel esprit ont cessé d'être quelque chose.
(i) Ce jugement ne s'est pas réalisé : ni le nom, ni les œuvres du duc de Nivernois n'ont disparu.
Ministre ! (i) Mais jamais a-t-on cité un de ses avis, un de ses plans, une de ses idées ! Tout intrigue, ses moyens comme sa personne étoient nuls et ceux qui l'avoient appelé l'homme aux petits moyens lui avoient fait grâce.
La nature avoit mis sur sa figure l'étendue de son esprit. Qui l'a voit entendu ime seule fois avoit sa mesure.
C'étoit l'homme des circonstances, serviteur de Mme de Pompadour, serviteur de Mme Dubarry, serviteur de M. de Brienne, serviteur de M. Necker. Il n'épousa aucun party, parce qu'il n'eût aucun plan. Ce ne fut exactement et tout au plus qu'un franc Académicien, encensant très exactement l'idole du jour, sans se pouvoir fixer à aucune.
Sa porte fut ouverte à tous ces petits louangeurs qui viennent un à un chanter en prose ou en vers un hymne à son génie ; et elle fut constamment fermée à quiconque s'avisoit de traiter avec majesté les droits de la raison, ainsy qu'à quiconque ne se ravaloit pas jusqu'à descendre aux misères de sa société.
Il avoit de vieilles amours auprès desquelles il dormoit d'un bon somme. Petit sultan, au milieu d'un vieux sérail, il se laissoit adorer, et, tandis que son feu ne produisoit que de pauvres madrigaux, ses exploits n' étoient que des fables.
Pour lui plaire, il falloit être non pas tout à fait bête, mais souverainement plat, avoir une certaine décence dans le maintien, mais toute la bassesse d'un bel esprit.
(i) « Un ministre », disait Nivernois, <- est un danseur sur la corde, qui saisit le premier objet venu pour lui servir de contre-poids sans examiner quelle en est la matière ; il suffit que cela lui serve à sauter le plus liaut et à tomber le plus tard qu'il pourra >^ .
Il avoit la hauteur d'un Espagnol, l'astuce d'un Italien, la tournure d'un Français, et de ce mélange résultoit un être dont on se déficit sans le craindre, et qu'on n'avoit ny le courage d'aimer ny l'idée de haïr.
Ses soupers fatiguoient, sa gaîté attristoit, sa morgue indisposoit, et rien chez luy ne dédommageoit. Sa sagesse étoit impuissante, sa vertu un calcul, son esprit une ripopée (i), un composé de souvenirs.
Quand il parloit, il étoit aigre ; quand il écoutoit, il humilioit ; quand il causoit, il trompoit.
Son égoïsme rebutoit, son affectation lassoit, sa familiarité étoit protégeante et sa froideur dédaigneuse.
C étoit un de ces hommes qui ne sont à leur aise qu'au milieu des jeunes sots ou des vieilles catins : les xms l'encensoient, les autres l'amusoient et le gâtoient.
Avec cette frivolité si complètement ridicule dans un vieillard, il avoit tout le fanatisme de l'intolérance ; il auroit enchaîné toutes les libertés, s'il l'eût pu: liberté de la presse, liberté individuelle, liberté politique.
C'étoit bien aussy l'esprit le plus féodal, le noble le plus décidé, l'anti-bourgeois le plus fier qui eut jamais habité la Capitale. Il falloit l'entendre parler sur le compte du pauvre peuple ; il falloit le voir manœuvrer pour augmenter les possessions et le revenu de son duché.
Avec tout cela il avoit la réputation d'un bon homme ; certes à beaucoup près, il n'en avoit jamais eu le jeu. Vindicatif, caustique, sournois, il n'a
(i) Mélange de choses disparates, o 26 o
DE GUYOT SAINTE-HÉlP.NE
de sa vie, soulagé l'indigent, si... quelque-fois les femmes.
Tout le monde sait combien il avoit de prétention à dire de bons mots, combien il s'exécutoit pour y parvenir, combien il mettoit de tems à en composer un et combien de tems encore il mettoit à trouver le tems, l'heure et le moment de le placer à propos. Hé bien, en voicy un de sa façon.
Lorsque la Dunciade parut, il y trouva son éloge, jouit en lui-même de ce plaisir, et en même tems, feignant de s'irriter, il accoucha de ce petit passage' ou de ce grand bon mot :
« Je ne sais pourquoi l'auteur m'a loue, je le con- « nais si peu que si je l'avois vu passer dans la rue et « qu'il m'eût ôté son chapeau, je l'aurois salué. »
Voilà une rue, un chapeau et une salutation qui n'ont pas grand sel.
En voicy un autre qui vaudra bien le premier. Il parloit d'une femme, que depuis il a adorée, et, dans sa petite colère il s'écria en cherchant des applaudissemens : « Hors son mary, qui n' a-t- elle pas eu ? »
Autre bon mot, bien médité, bien étudié pour être dit en très bonne compagnie.
L'abbé Maury avoit prêché le panégyrique de Saint- Vincent-de-Paul ; lorsqu'il se présenta pour être reçu de l'Académie Française- le duc de Nivemois, comme directeur, répondit au discours de réception de l'abbé qui, suivant l'usage, n'avoit pas manqué de le luy communiquer, crainte de disparate dans les deux discours.
Quoi qu'il en soit, comme le Directeur vante toujours les talens du récipiendaire et parle de ses principaux ouvrages, voilà que le duc de Nivemois se souvient que l'abbé Maury a fait le panégyrique de Saint -Vincent-de-Paul, que l'abbé Maury s'est occupé dans son discours de présenter Saint- Vincent comme un
philanthrope, un ami de l'humanité, laissant là toutes ses autres vertus chrétiennes et religieuses qui dévoient seules l'occuper. Le duc et pair directeur de l'Académie part de là et se rengorgeant bat des mains pour avertir l'assemblée qu'il va dire quelque chose d'admirable, et que dit -il ? Que l'abbé en a plus fait pour Vincent-de-Paul par son discours que le Pape par sa canonisation et il s'arrêta un moment ; mais personne n'applaudit
Nous croyons devoir joindre comme correctif à ce pamphlet la note suivante, tirée du savant livre de M. Blampignon, le Duc de Nivernais :
<> C'est pourquoi, sauf je crois, le seul Guyol Sainte- Hélène, tous les écrivains Nivernais, tous les savants nombreux et distingués de la Nièvre, ont rendu et rendent encore chaque jour un hommage désintéressé au caractère aimable, obligeant, libéral, généreux du dernier duc de leur pays.
« Dans la bonne ainsi que dans la mauvaise fortune, supérieur à l'une et à l'autre parce qu'il avait la vertu ou l'art de s'oublier lui-même au profit des autres, il apparaît au milieu des nuages de la fin de l'ancien régime comme le type de ce qui s'appelait un grand seigneur, léger quelquefois, mais toujours plein de cœur, toujours bon, toujours désintéressé. Au demeurant, puisqu'il a satisfait tous ses créanciers, quoique parfois il cède trop au luxe de son temps, il a bien emploj'é ses richesses. Heureux l'homme dont on peut dire que né au sein de l'opulence, il est parvenu au terme d'une longue vie sans avoir jamais cherché à amasser !
« Il est vrai que Chaumette dénonce les concussions du duc de Nivernais, alors prisonnier aux Carmes, à la commune de Paris. >>
M. Blampignon ajoute :
« Ce qui sauva le prisonnier, l'accusé de ce terrible réquisitoire à un pareil moment, en vendémiaire an II, en pleine terreur, ne put être que l'image de sa bonté
passée, quoique pourtant la bienfaisance ait été aloi"s pour plusieurs de ses amis une sauvegarde trop inef&cace ! » — Blampignon.
« Il faut, dit-on, attribuer la cause de la haine de Guyot Sainte-Hélène au refus qu'aurait fait le duc d'une place que Guyot Sainte-Hélène aurait demandée. Grand nombre d'invectives souvent, quoique couvertes du prétexte du bien public, n'ont pas d'autre origine. >>
(Archives de Nevers ou Inventaire historique des titres de la ville, par Parmentier, précédé d'une Préface, par A. Duvivier).
Nous invitons surtout le lecteur à lire l'éloge de Monseigneur le Duc de Nivernois, par notre illustre compatriote Dupin.
Il verra quel homme d'esprit et de cœur était notre dernier duc, dans sa vie militaire d'abord, puis dans la diplomatie ; puis dans la vie privée jusqu'à l'époque de l'adversité la plus terrible qui fût pour un homme, jusque-là comblé de tous les dons de la fortune et de tous les honneurs.
« Le 27 septembre 1793, un Nivernais propose à la Commune de Paris de faire condamner à garder prison le citoyen Mancini, jusqu'à ce qu'il ait restitué à la veuve et à l'orphelin toutes ses concussions : c'était Chaumette ! Le duc, jeté' dans la prison des Carmes en septembre 1793, en sortit en août 1794. Mais tel est l'ascendant de la vertu qu' « il présidait l'année suivante le collège électoral de la Seine, et, si la Convention n'eût écarté de lui les suffrages, il eût été nommé membre du Corps Législatif. (Dupin aîné. Eloge de M. le Duc de Nivernois, prononcé à l'Académie Française, le 21 janvier 1840). Le Duc de Nivernais n'émigra pas et mourut à Paris, le 25 février 1798, à l'âge de 82 ans. »
Le même jour, à midi, il fit des vers qu'il envoya à son médecin, avec un billet dans lequel il le priait de ne pas se donner la peine d'appeler une consultation.
Ruiné par la Révolution, il écrivit ces vers bien connus :
« J'ai perdu ma fortune entière, « Ou s'il m'en reste, ce n'est guère.
« Je suis mal mis et mal nourri. « Ahi ! povero Mancini ! >>
Et cette lettre qu'il adressait à son intendant, à sa sortie des prisons de la Terreur, le 7 novembre 1795, confirme en prose ce qu'il disait en vers :
« Mon cher Gillet. — Voici certainement le temps où il est facile d'avoir du gibier, je voudrais bien que vous puissiez m'en envoyer toutes les semaines. Jadis, on en envoyait beaucoup à mon père et cela lui faisait un petit surcroît d'abondance, dont il s'apercevait à peine. Aujourd'hui, c'est pour moi un objet d'utilité pour ne pas dire de nécessité. Voyez, mon cher Gillet, ce que vous pourrez faire à cet égard, vous me rendrez un véritable service. >>
Des vers ou des lettres de ce genre ne pouvaient-elles désarmer même un Guyot Sainte-Hélène !
Et peut-on croire tant de mal d'un homme qui avait pris pour devise :
« La vertu fut ma seule loi,
« Etre aimé, fut ma seule envie » .
Voici en quelques notes brèves la vie bien remplie du duc de Nivernais.
Le duc de Nivernois naquit le 16 décembre 17 16, de Philippe- Jules-François Mancini-Mazarini, duc de Nevers et de Marie-Anne Spinola, fille aînée et héritière de Jean, prince de Vergagne, en Italie, grand d'Espagne, qui lui apporta la principauté de Vergagne.
Le duc de Nevers, à l'occasion du mariage de son fils, en 1730, avec la fille du comte de Pontchartrain, se démit en sa faveur de son duché-pairie. Louis-Jules Barbon Mancini-Mazarini prit alors le nom de duc de Nivernois pour se distinguer de son père. Il fut reçu duc et pair, le 30 décembre 1730.
Le lo mars 1734, il est nommé colonel du Régiment du Limousin, infanterie.
Pai- la mort de sa mère, Marie- Anne Spinola, le 1 1 janvier 1738, il devint grand d'Espagne de i^^ classe.
Le 4 février 1743, le duc de Nivernais est reçu de l'Académie Française.
En 1748, il est ambassadeur extraordinaire à Rome ; en 1756, il est ambassadeur à Berlin; enfin en 1762, il est nommé ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Londres, pour la paix.
Il succède à son père le 14 septembre 1768.
De son mariage avec Hélène-Angélique-Françoi.se Philippeaux, fille du comte de Pontchartrain, il eut deux filles: 1° Hélène, née le 13 septembre 1740, mariée au comte de Gisors, tué au combat deCrewelt en Westphalie, le 23 juin 1753, pas d'enfants ; 2° Adélaïde, née le 27 décembre 1742, mariée au duc de Cossé- Brissac, qui eut une fille, Pauline-Adélaïde, laquelle épousa le duc de Mortemart.
Comme le duché de Nevers pouvait se transmettre aux femmes et par les femmes, il appartiendrait maintenant à la marquise de Mortemart, grand 'mère de François de Mortemart, né en 188 1, descendant à la septième génération du dernier Mancini, comme le prouve le tableau suivant :
Leduc de Nivernois (1716-1798). — Hélène de Pontchartrain (1715-1789)
Hoitense de Nevers, duchesse de Brissac 11743-180S)
Pauline-Adélaïde de Brissac, duchesse de Mortemart (l76;-l8l8)
Marquise de Forbin-Janson (■{- 1848). — Le général duc de Mortemart (1787-1875) Duchesse de Beauvillers (•}• 18S4) 1
Duchesse de Noailles (f 1887I |
1° Arthur de Mortemart (18401 2° Alix de SaiBte-Aldegonde (1867) 3» Henriette d'Avrincourt 4° Cécile de Guébriant (1888) S" Berthe, princesse de Beiuvau (1889) 9» Alix de Sainte-Aldegonde
Virginie, marquise de Mortemart
Arthur comte de Mortemart, marié à Hélène d'Hunolstein,
d'où est né François de Mortemart en 1881