‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 106 sur 243 · François I*', dans /^ Roi s'amuse · texte numérisé non relu

François I*', dans /^ Roi s'amuse

2. Cromwell, Lucrèce Borgia et Marie Tudor donnent leur nom à différents drames de Victor Hugo.

3. 11 s'agit de Mahomet, qui donne son nom à l'une des tragédies de Voltaire.

lée? Il ne faut pas avoir usé ses yeux dans de longues veilles pour connaître le sens et la valeur de ces noms. Il ne faut pas l'érudition patiente de Sismondiou deHeeren pour savoir que Charles-Quint a été de bonne heure grave et rusé, et qu'il a pu tout au plus faire de la débauche une distraction de quelques heures ; mais qu'il n'était pas homme à oublier l'empire, fût-ce même une seule nuit, pour les yeux de la femme la plus belle. S'il est arrivé à Cromwell de jouer les Télés rondes avec son jargon biblique, ce n'est là tout au plus qu'un épisode de la grande épopée à laquelle il a mis la main, et je doute fort qu'il ait eu le temps d'imposer aux Cavaliers conjurés contre lui de burlesques mariages, qui seraient à leur place dans Scarron *. Sans doute l'amant de la belle Diane a quelquefois montré dans le cours de ses aventures une brutalité révoltante; mais àChambord et à Fontainebleau le vice n'était-il pas élégant et parfumé? Le cardinal-ministre qui gouvernait Louis XIII pour régner sur la France n'a jamais plié le genou devantles têtes les plus hautes; toutes les fois qu'il a vu sa puissance en péril, il a traité les couronnes de perles et les couronnes à fleurons comme Tarquin les Ûeurs de sa villa ; mais, on le sait, Richelieu n'aimait pas le sang pour le voir couler; les hommes qui lui faisaient obstacle n'étaient que des chiffres importuns qu'il rayait d'un trait de plume. Pour lui, une tête sur l'échafaud , c'était un nom effacé de la liste. Il y a loin du Richelieu de l'histoire au Richelieu de M. Hugo. Il n'est pas absolument impossible que la fille d'Alexandre VI ait rougi de ses déportements, et qu'une fois en sa vie elle se soit livrée à un élan généreux; mais cet accident, s'il était constaté, serait tout au plus une anecdote exceptionnelle dans la biographie de cette nouvelle Messa- Une 2, et la poésie qui s'adresse aux masses ne doit pas choisir les exceptions. Pareillement, je ne voudrais pas affirmer qu'il ne s'est pas rencontré parmi les libellistes protestants

1. Scarron (1610-1660), poète burlesque, auteur du Virgile travesti et du Aoman comique.

2. Mkssaline, impératrice romaine, tristement célèbre par ses déportements. Elle avait épousé l'empereur Claude.

une plume assez menteuse pour accuser Marie Tudor d'impudicité; mais l'histoire tout entière de son règne est là pour témoigner contre cette accusation. Nous avons de ce bourreau catholique des lettres nombreuses adressées à Philippe II, qui respirent la jalousie la plus désordonnée ; nous avons des négociations entamées avec les marchands de Bruxelles et de Liège pour des prêts usuraires destinés au roi d'Espagne. Est-il probable qu'une femme qui ne reculait devant aucun sacrifice pour ramener son époux, ait peuplé sa cour de favoris et d'aventuriers dissolus? Marie n'a eu qu'une pensée, le rétablissement du culte catholique ; et sous son règne la hache n'est jamais tombée que pour imposer silence aux consciences rebelles.

Depuis que M. Hugo a voulu mettre l'histoire au théâtre, il semble s'être imposé la tâche de mettre le théâtre hors de Thistoire. Depuis qu'il a choisi parmi les noms célèbres des annales européennes le baptême de ses fantaisies, il n'a jamais tenu compte de la réalité pour la poétiser, mais il a créé volontairement des types indépendants de la réalité, pour leur imposer ensuite des noms choisis au hasard dans l'histoire. C'est-à-dire que M. Hugo fait, au nom de son caprice, ce que Voltaire faisait au nom de la polémique philosophique.

Cette singularité pouvait paraître inexplicable avant la nouvelle préface que nous avons sous les yeux ; mais aujourd'hui ce problème est résolu en se posant. Il n'y a pas lieu de s'étonner si M. Hugo viole obstinément les données les plus évidentes de l'histoire, après les aveux qu'il a pris soin de nous faire. Puisqu'il ramène toutes les lois de la poésie dramatique à l'antithèse morale, comme il avait précédemment ramené toutes les lois du style à l'antithèse des images, ce n'est pas merveille si l'histoire le gêne et s'il la rudoie pour élargir son chemin. Sans nul doute, le contraste des caractères est une source féconde d'émotions et de beautés; sans nul doute, la cagoule, à côté du masque, peut être quelquefois d'un effet terrible; mais ne voir dans l'histoire et dans l'humanité autre chose que des contrastes, c'est s'imposer d'emblée la nécessité de violer l'histoire toutes les fois que les contrastes

ne s'y rencontrent pas; de violer la science de Famé humaine toutes les fois que les passions s*y développent sans se heurter.

{Portraits littéraires, t. II, V, Hugo^,)

Page 1