vol. in-i2 ; librairie Michel-Lévy
3. Béuangek (1780-1857), célèbre chansonnier français, auteur do chttnsonspo-^ litiques, patriotiques et grivoises.
dans rimitation même,, garder son originalité, qui, tout en interrogeant familièrement la Grèce et l'Italie antiques, n'a pas renoncé au droit de penser par elle-même et de choisir pour sa pensée des couleurs que l'antiquité n'a pas connues ; mais pour garder son originalité jusqu'au sein de l'imitation, pour ne pas confondre la sagesse du conseil avec l'autorité du commandement, il faut un singulier bonheur, ou plutôt une singulière puissance, et Béranger échappait naturellement au danger que je signale par l'ignorance des langues anciennes : car les pensées et les images, en passant d'une langue dans une autre, reçoivent tant de blessures, qu'elles perdent la moitié de leur charme et sont souvent méconnaissables. Aussi la tentation de dérober, si forte chez les esprits qui aperçoivent directement la poésie antique, est bien faible et bien rare chez ceux à qui l'éducation des premières années ou les études volontaires d'un âge plus mûr n'ont pas donné cette faculté.
Eût-il été à souhaiter que Béranger, à qui la pauvreté de sa famille avait fermé les portes du collège, étudiât, dans l'âge viril, les langues qui se parlent autour de nous, derrière les Alpes et les Pyrénées, au delà du Rhin ou de la Manche? Je ne le pense pas. Je rends pleine justice aux travaux de M™« de Staël sur l'Allemagne, de Ginguené* sur l'Italie; la France a gagné à ces travaux une impartialité dont elle avait été privée trop longtemps. Sur la foi de ces juges éclairés, elle a enfin rendu justice aux œuvres qu'elle avait si follement dédaignées. Si nous n'avons rien sur l'Espagne et l'Angleterre qui se recommande par des noms revêtus d'une pareille autorité, il ne faut pourtant pas regarder comme inutiles et sans valeur tous les travaux entrepris pour nous initier à la connaissance de ces deux pays. Est-ce à dire que toutes ces pérégrinations de l'esprit français, si importantes lorsqu'on les envisage dans leur rapport avec l'éducation générale de la nation, n'aient pas exercé souvent une influence fâcheuse sur
1. GiNcicENK (1748-1810), littérateur et historien, auteur d'une Histoire littéraire d'Italie aaser appréciée.
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le développement du génie poétique? Je ne crois pas qu'il soit permis d'en douter.
L'école littéraire de la Restauration, dont je n'entends pas contester la valeur d'une façon absolue, quoique ses intentions aient été trop souvent supérieures à ses œuvres, se fût peut-être montrée plus féconde si TAllemagne et l'Angleterre, après avoir excité sa curiosité, n'eussent offert à sa faiblesse de nombreuses occasions de succomber, en lui offrant de trop nombreux modèles. La poésie française, après avoir imité l'Italie sous les Médicis, l'Espagne sous Louis XITI, s'est mise, sous la Restauration, à imiter l'Angleterre et l'Allemagne. Au XIX® siècle, comme au xv°, les esprits doués d'une véritable puissance ont su résister à la tentation, ou garder dans l'imitation des peuples voisins leur physionomie individuelle. Cependant ces glorieuses exceptions n'infirment pas la valeur de ma pensée. La connaissance des littératures étrangères, utile et féconde pour les esprits qui veulent juger, puisqu'elle leur fournit de nouveaux termes de comparaison, expose à de cruelles méprises les esprits qui prétendent produire. La mémoire prend parfois la place de l'imagination, à l'insu même du poète, qui s'applaudit de sou larcin comme d'une œuvre enfantée par son génie.
A Dieu ne plaise que je méconnaisse les services rendus à l'esprit français par l'étude des littératures étrangères I Sans accepter comme vrai le mot de Charles-Quint, ou du moins le mot qu'on lui prête ; sans croire comme lui qu'un homme qui sait cinq langues vaille cinq hommes, je vois pourtant dans la connaissance des idiomes étrangers un accroissement de puissance. Une vérité si évidente n'a pas besoin d'être démontrée. Cependant cet accroissement de puissance, utile à ceux qui possèdent déjà par eux-mêmes une force créatrice, lorsqu'il tombe en partage à des intelligences privées de toute fécondité, ne sert qu'à les abuser sur la pauvreté de leur nature ; elles croient inventer lorsqu'elles se souviennent. Si, pour me servir d'une expression familière à ceux qui ont étudié l'extraction et l'emploi des métaux, il était permis dans les œuvres modernes, je veux dire dans les œuvres publiées de-
puis la Restauration jusqu'à nos jours, de faire le départ des pensées qui appartiennent à Gœthe ou à Byron, et de celles que la France peut revendiquer comme siennes, on serait justement étonné en voyant à quoi se réduit notre vraie richesse.
Gœthe et Byron, inépuisables sujets d'étude pour ceux qui veulent connaître à fond le génie moderne et comprendre tout ce que l'intelligence ajoute à la douleur, ont créé sous nos yeux toute une famille de prétendus poètes, qui sans eux n'eussent jamais songé à nous entretenir de leurs rêveries, de leurs angoisses, qui se glorifient dans leur souffrance, et qui pourtant n'ont rien souffert, qui s'affublent gauchement du manteau de Faust ou de Manfred, et se croient ingénument en butte aux traits de la colère céleste. Déranger, qui eût trouvé sans doute dans l'étude des littératures étrangères des modèles et des ressources que la France ne pouvait lui fournir, n'a jamais consulté les peuples voisins qu'avec une prudente réserve. 11 est probable que le commerce familier de Gœthe et de Byron n'eût pas changé la pente de son génie ; et pourtant, éclairé par un instinct prévoyant, il n'a pas voulu les consulter trop souvent. Pour laisser à sa pensée son caractère primitif, pour ne pas altérer l'unité des sentiments dont son cœur s'était nourri, pour mieux goûter le fruit de ses premières études, il n'a touché qu'avec discrétion à la poésie allemande, à la poésie anglaise, dont il comprend toute la valeur. Je ne voudrais pas proposer l'exemple de Déranger comme une règle de conduite à tous les poètes de notre temps ; je me borne à le noter comme une preuve de sagacité. 11 a renoncé volontairement aux riches plaines, aux vallons fleuris qui s'ouvraient devant lui, pour cultiver d'une main plus active le champ modeste qu'il avait choisi. Pouvonsnous songer aie blâmer?
Ceux qui aiment la vérité mathématiquement démontrée, qui dédaignent les conjectures, pourront sourire et m'accuser de présomption en me voyant essayer de déterminer à quelles sources Déranger a puisé, à quels hommes il s'est adressé pour son éducation littéraire, pour la formation de
H et M. — Extraits des critiques. 10
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son talent. Cependant, dût-on me jeter à la face le reproche d'outrecuidance, je n'hésite pas à nommer les écrivains qui, dans les trois derniers siècles de notre histoire, ont dû enseigner à Béranger la langue qu'il manie si habilement, la justesse de l'expression qui donne un si grand relief à sa pensée, la sobriété des images qu'il s'est imposée comme une loi constante, et qui imprime à toutes ses œuvres un cachet de précision, et je dirais volontiers de nécessité.
Quoique Béranger ne m'ait fait à cet égard aucune confidence, je crois pouvoir écrire ces noms avec une sécurité parfaite. Je n'ai jamais interrogé personne pour pénétrer le secret de ses lectures, et pourtant, en lisant avec attention ses œuvres gravées aujourd'hui dans toutes les mémoires, il me semble reconnaître, à des indices certains, l'origine des tours qui lui sont familiers. Les aïeux, les maîtres de Béranger, s'appellent Rabelais, Régnier, Molière, La Fontaine et Voltaire. Pour les trois derniers, il est probable que je rencontrerai bien peu de contradicteurs. Sans prétendre, en effet, établir aucune ressemblance littérale entre ces trois illustres modèles et le poète qui, dans ma pensée, s'est formé à leurs leçons, je ne crois pas qu'on puisse nier la parenté intellectuelle qui les unit. C'est à Molière que Béranger a emprunté l'habitude de préférer en toute occasion l'expression propre, l'expression directe, les gens scrupuleux diraient l'expression crue, à la périphrase, à l'expression détournée. Béranger appelle volontiers les hommes et les choses par leur nom ; il n'aime pas à laisser deviner sa pensée, il se résout hardiment à nous la montrer telle qu'il la conçoit; il ne s'accommode pas des réticences, il va droit à son but, sans craindre d'effaroucher l'oreille des censeurs. Or, dans ce genre de hardiesse, dans celte passion pour le mot propre, dans cette haine de la réticence, dans ce dédain pour la pruderie, quel homme s'est jamais montré plus constant que Molière? Depuis le Misanthrope jusqu'à Georges Dandin, c'est-à-dire depuis la poésie la plus élevée jusqu'à la poésie la plus familière, n'a-t-il pas toujours présenté sa pensée avec une simplicité, une franchise toute rustique? Aux yeux des poètes
PLANCHE m
(le cour, Molière n'esl-il pas ce qu'était pour le sénat romain le paysan du Danube? Où trouver un modèle plus accompli de familiarité sans prosaïsme, d'élégance sans afféterie? Déranger n'a-t-il pas dû s'instruire à l'école de Molière? est-il permis d'en douter? Pour La Fontaine, la parenté n'est pas moins facile à établir. Ce qui caractérise, en effet, le génie de La Fontaine, c'est la simplicité poussée jusqu'à ses dernières limites, simplicité tellement frappante, image si fidèle de la nature, que les ignorants ne savent pas y découvrir le génie. Le langage que La Fontaine prête à ses acteurs est empreint d'une telle naïveté, que les intelligences vulgaires se croiraient volontiers capables de l'inventer; ou plutôt, si elles consentaient à nous parler avec une entière franchise, si le respect humain ne les retenait pas, si l'admiration commune ne les forçait à déguiser la meilleure part de leur pensée, elles nous avoueraient qu'elles n'aperçoivent chez La Fontaine aucune trace d'invention. Les signes du travail se montrent si rarement, il faut pour les surprendre un œil si exercé, que la foule des lecteurs accepte de confiance le rang assigné à La Fontaine sans deviner, sans comprendre clairement pourquoi les hommes studieux l'ont placé si haut. Eh bien! ne trouvons-nous pas dans Déranger, comme dans La Fontaine, une simplicité capable d'abuser les yeux de la multitude? Chez l'ami de Manuel* comme chez l'ami de Fouquel, l'art de bien dire n'est-il pas voilé avec un soin jaloux? Les détails les plus familiers ne sont-ils pas rassemblés avec un air de négligence qui semble exclure l'intervention de la volonté? La Fontaine est un écrivain d'une science consommée ; pour le nier, pour en douter un instant, il faut n'avoir jamais cherché pour l'expression de ses sentiments une forme fidèle et précise. Quiconque a essayé une fois en sa vie dédire nettement ce qu'il désire ou ce qu'il pense, quiconque a tenté de concilier dans l'arrangement des paroles l'élévation et la simplicité, de dire ce qu'il veut sans rien dire de plus, sait à
1. Bif-RANOER était lié avec Mandel (1775-1827), orateur libéral que le parti ultra-royaliste fit expulser de la Chambre des députés, en 1823, de même que La Fontaine avait été rami du surintendant Fodqoet.
quoi s'en tenir sur la négligence de La Fontaine. Il y a sous ce désordre apparent un art très laborieux, une habileté qui a coûté bien des veilles. Déranger ne l'ignore pas, et j'oserais parier qu'il a étudié mainte et mainte fois le secret de cette négligence. Il a étudié les procédés du bonhomme comme les botanistes étudient les organes d'une plante avant de la classer ; il a interrogé tous les ressorts mis en usage par l'écrivain naïf, pour être naïf à son tour, sans rien abandonner au hasard. Ou je m'abuse étrangement, ou la lecture de Déranger, suivie avec lenteur, comme la lecture d'Horace ou de Virgile par les amis de l'antiquité, confirme ce que j'avance. De page en page, un œil attentifreconnaîtra les leçons du bonhomme et devinera l'art sous la simplicité. Si La Fontaine compte peu d'élèves, ce n'est pas qu'il soit avare de leçons; pour mettre ses leçons à profit, il faut une rare sagacité ; Déranger les a comprises et s'en est souvenu.
A quel titre devons-nous ranger Voltaire parmi les aïeux de Déranger? Molière et La Fontaine lui ont enseigné la franchise et la simplicité; quel enseignement Déranger a-t-il reçu de Voltaire? Cette question à peine posée se résout d'ellemême. C'est de Voltaire, à mon avis, qu'il tient le goût de la clarté. Ce goût, je le sais bien, fût demeuré impuissant, s'il n'eût trouvé pour se développer, pour se fortifier, un ensemble de facultés heureuses. Il ne reste pas moins vrai, moins évident pour moi, que Déranger a puisé dans Voltaire le goût de la clarté. Ce n'est pas que je veuille établir aucune comparaison entre les vers de Voltaire et les vers de Déranger. Un tel rapprochement est dépourvu de bon sens et d'à-propos. Les vers de Voltaire, utiles en leur temps, puisqu'ils ont servi à populariser les idées les plus importantes de la philosophie moderne, n'ont qu'une valeur secondaire dans l'ordre poétique; mais la prose de Voltaire, abstraction faite des vérités qu'elle énonce, quels que soient les changements survenus dans la science, conserve encore aujourd'hui une incontestable valeur. Le mérite dominant de la prose de Voltaire, c'est la clarté. L'histoire et la philosophie ont subi, depuis cinquante ans, des révolutions profondes. L'érudition a dé-
menli bien des assertions données comme irréfutables dans VEssaî sur les mœurs ; le Dictionnaire philosophique a été convaincu d'ignorance sur bien des points : la prose historique et la prose philosophique de Voltaire n'en demeurent pas moins des modèles de clarté ! Je ne doute pas que Béranger n'ait étudié longtemps la prose de Voltaire.
{Nouveaux Portraits littéraires, 1. 1", Béranger^,)
BUT DE l'art
L'homme ne saurait se contenter de la perception du beau; pour peu qu'il soit doué d'une imagination vive, il éprouve le besoin de le reproduire ; il sort du domaine de la psychologie pour entrer dans le domaine de l'art. A quelle condition peut-il tenter de reproduire le beau? Ici se présente une question souvent agitée et encore mal comprise, non seulement par la foule, mais souvent même par ceux qui veulent se livrer à la pratique de l'art. La reproduction du beau doitelle et peut-elle être une imitation littérale de la réalité? Il suffit de bien peser les termes de la question, ainsi formulée, pour en trouver la solution précise. Le devoir de l'art ne saurait dépasser sa puissance. Si l'art ne peut atteindre à l'imitation littérale, à la reproduction complète de la réalité, il doit évidemment se proposer une autre tâche. Qu'il s'agisse d'une rose ou d'une gazelle, il aura beau faire, il n'arrivera jamais à les copier fidèlement; il manquera toujours à la copie, si habile qu'elle soit, un caractère que la nature seule possède : la vie. Il faut donc chercher hors de l'imitation le but de l'art. S'il n'est pas donné à l'homme de copier la réalité et de lui donner l'apparence de la vie, il lui est permis du moins de saisir, de dégager l'idée exprimée par la réalité, et de rendre cette idée plus sensible en la transportant dans le domaine de l'art : telle est en effet la tâche du génie. Depuis Homère jusqu'à Shakespeare, depuis Phidias jusqu'à Michel- Ange, depuis Raphaël jusqu'à Rubens, tous les grands artistes ont