‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 110 sur 243 · vol. in-12; librairie Michcl-Lévy · texte numérisé non relu

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ainsi compris leur mission. Us ont vu d'un œil pénétrant ce qu'ils voulaient reproduire, mais ils n'ont jamais essayé de le copier littéralement. L'attribut distinctif du génie n'est-il pas la puissance créatrice, et le génie n'est-il pas la condition indispensable de toute œuvre d'art capable de traverser plusieurs générations, sans rien perdre de sa renommée? Appliquez cette théorie à l'histoire de la peinture ou de la statuaire, et vous la verrez se vérifier de point en point, quel que soit le siècle que vous aurez choisi pour l'éprouver. Que fait la peinture florentine à ses débuts? Elle se propose d'exprimer le sentiment religieux. En possession d'une science incomplète, elle comprend cependant la nature intime de sa tâche ; elle ne s'arrête pas à la réalité, elle essaye de la franchir et réussit dans son entreprise. Où trouver dans la réalité des têtes aussi pieuses, aussi ferventes, une expression aussi évangélique, aussi céleste que les têtes de Giotlo et de fra Giovanni * ? Qu'ont-ils fait pour enchaîner l'admiration de leurs contemporains, à bon escient ou à leur insu, peu importe? Ils ont dégagé le sentiment religieux, exprimé par les têtes qui s'offraient à leurs yeux , et l'ont exagéré volontairement dans leurs œuvres, pour lui donner plus de relief et d'évidence. Désespérant, à bon droit, de pouvoir lutter avec la nature, ils ont renoncé à la copier pour l'interpréter.

C'est à ces termes, en effet, qu'il faut ramener toutes les créations du génie humain. Les plus belles, les plus grandes, les plus puissantes, ne sont qu'une interprétation de la réahté. Si la nature possède seule le secret de la vie, le génie à son tour possède seul le secret de l'interprétation. La philosophie peut bien expliquer en quoi consiste le rôle du génie dans le domaine de l'art, mais elle ignore, et ne peut enseigner les procédés du génie. La transformation poétique de la réalité est soumise à des lois mystérieuses que les artistes

1. GiOTTO (l!^76-i336) , célèbre peintre florentin, élève de Cimabde. II introduisit dans l'art le mouvement, l'expression, la vie, ù la place des formes bysantines. Sa liaison avec Dante lui a valu d'être célébré par lui dans la Divine Comédie. — Fra Giovanni, surnommé Fra Angelico, peintre remarquable (1387- 1455), apparteiiuit ù l'ordre des Dominicains; il n'a peint que des sujets sacrés

inspirés n'ont jamais révélées, et qu'ils n'ont peut-être jamais songé à découvrir.

La volonté n'intervient pas dans cette métamorphose, ou, lorsqu'elle essaye d'intervenir, elle est presque toujours obligée d'avouer son impuissance; Tétude, la méditation, peuvent la préparer, mais ne la rendent jamais infaillible et nécessaire. Le génie est un don de Dieu, comme la force et la beauté; c'est une faculté privilégiée, dont la source ne sera jamais connue.

Si l'imitation n'est pas le but de l'art, comme l'a très bien démontré M. Cousin* parle raisonnement et par l'histoire, l'illusion ne saurait être pour l'artiste, quel qu'il soit, un moyen d'assurer le succès. Depuis trente ans, on a fait grand bruit en France de la vérité locale et historique; les poètes ^ qui se donnaient et se donnent encore aujourd'hui pour les disciples de Shakespeare et de Schiller, ont cherché dans la vérité locale et historique le but suprême de la poésie dramatique. Les décorateurs et les costumiers se sont mis à l'œuvre, avec une ardeur qui ne s'est pas ralentie. Nous avons eu des copies très habiles de palais et de cathédrales, d'armures et de pourpoints. Les poètes qui prétendaient renouveler la scène française, doués d'ailleurs de qualités brillantes, habiles à combiner les incidents, rompus au maniement du langage, n'avaient oublié qu'une chose : c'était de dérober à Shakespeare et à Schiller le secret de leur génie. Prenez à votre gré Roméo ou le Roi Lear, Don Carlos ou Wallenstein ; étudiez en tous sens ces œuvres puissantes et inspirées : vous n'y trouverez jamais la réalité pure, mais la réalité transformée, agrandie, embellie par l'imagination. Le décorateur et le costumier, qui offrent aux yeux du spectateur la vérité locale et historique, ne dispensent pas le poète de sa tâche principale , de l'interprétation des faits qui s'accomplissent devant

1. CoiTsiN (1702-1867), philosophe et écrivain Trançais ; professa à la Sorbonne, en 1815, dans la chaire de Royer-Collard. Son ouvrage le plus répandu a pour titre Du Vrai, du Beau et du Bien {IS53).

i. 11 s'agit des poètes de Técole romantique. Voyez plus haut les critiques adressées par Flanche au drame romantique.

nous, OU qui nous ont été transmis par Thistoire. Si telle n'était pas en effet la tâche principale du poète, la mémoire se confondrait avec l'imagination, ne formerait avec elle qu'une seule et môme faculté; inventer ne serait plus qu'un mot vide de sens, puisqu'il signifierait se souvenir.

L'enseignement explicite des vérités morales et religieuses est-il, pour l'art, un moyen de succès plus sûr que l'illusion? M. Cousin ne le croit pas, et je pense qu'il a raison. Toutes les fois que l'art, au lieu de se proposer l'interprétation de la réalité, a pris un caractère dogmatique et s'est mis au service de la morale ou de la religion, il a perdu sa puissance. La philosophie et la foi se suffisent à elles-mêmes et vivent par elles-mêmes ; il faut que l'art possède et garde à son tour une vie indépendante, et relève d'un sentiment unique, le sentiment de la heauté. Les partisans de l'art dogmatique, c'est-à-dire de l'art servile, ont invoqué, bien à tort, l'exemple de la Grèce et de l'Italie.

Eschyle, Sophocle et Euripide interprétaient librement l'histoire et la religion même de leur pays. Les œuvres tragiques représentées devant le peuple d'Athènes n'étaient rien moins qu'orthodoxes, au point de vue du polythéisme. Je ne parle pas d'Aristophane, dont l'ironie mordante ne respectait pas plus les dieux que les hommes. Veut-on citer l'école romaine au xvi® siècle, l'argument n'est pas plus heureux. Raphaël en peignant le Parnasse et VÊcole d'Athènes n'a pas montré moins de puissance et de génie qu'en peignant les docteurs réunis pour discuter sur le mystère de l'Eucharistie. Les muses réunies autour d'Apollon ne sont pas moins belles que la sainte Cécile de Bologne ou la divine Madone du palais Pitti. Le chef de l'école romaine, dans les sujets chrétiens aussi bien que dans les sujets païens, poursuivait toujours le même but, l'expression de la beauté. C'était son rêve, sa volonté de chaque jour. Saint Pierre en prison, déh" vré par un ange, ne l'en détournait pas plus que le Triomphe de Galatée : aussi le chef de l'école romaine occupe un des premiers rangs dans l'histoire de la peinture.

Il n'est donc pas vrai que l'art doive se proposer l'ensei-

gnement explicite des vérités morales et religieuses ; mais comme le beau, qui n'est qu'une forme du vrai, élève infailliblement l'àme jusqu'à l'idée du bien, c'est-à-dire du devoir, et comme Dieu comprend et réunit toute vérité, toute beauté, toute justice, il suit de là que l'art, sous sa forme la plus pure, enseigne, implicitement, la morale et la religion.

{Études littéraires: V, CominK)

RÔLE DE l'historien

Il y a deux manières d'étudier les faits : l'une, facile et rapide, mais incomplète et périlleuse, qui consiste à recueillir les témoignages de seconde main ; l'autre, lente et laborieuse, défiante et pleine de tâtonnements. L'historien qui accepte les témoignages de seconde main, au lieu de s'adresser à ceux qui ont assisté ou pris part aux événements, simplifie singulièrement sa tâche. N'ayant rien à contrôler, ou plutôt ne voulant rien contrôler, il peut se mettre à l'œuvre au bout de quelques semaines. Dès qu'il a feuilleté deux ou trois récits, en ayant soin de les emprunter à des écrivains de sentiments contraires, il prend la plume et ne voit plus dans son sujet qu'un exercice de rhéteur. S'il possède une imagination abondante, s'il sait construire sans effort des périodes harmonieuses, il est à peu près sûr de rencontrer des lecteurs sympathiques. Comme les esprits défiants et scrupuleux sont en minorité, pour peu qu'il dise mieux ce qui a déjà été dit avant lui, les louanges ne lui manqueront pas. La foule se laisse volontiers séduire par la mise en scène, et ne demande pas à vérifier l'exactitude des faits. Aussi je comprends très bien que cette première méthode soit souvent appliquée ; elle a quelque chose de séduisant; pour résister à la tentation, il faut une grande force d'esprit, un vif amour de la vérité. 11 est si doux d'achever en quelques mois ce qui demanderait plusieurs années de travail, de broder sur un thème déjà développé des phrases coquettes et sonores ! La plume , une

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