vol. in-i2; Calmann-Lévy éditeur, Paris
elle n'en a pas IrouTé qui fussent plus rois. Comme pour donner à celte vocation souveraine plus d'éclat et plus d'essor. Dieu l'avait désignée pour un moment unique où il n'y avait pas de milieu : ou la déchéance de la monarchie, peut-être de la France, ou bien le développement excessif de l'idée et de la puissance monarchique. Que le prince adolescent n'eût ni le goût, ni la passion, ni les qualités, ni le physique de son royal métier, c'en est fait ; la royauté était renversée et le pays démembré. Entre deux malheurs, on eut le moindre et le plus lointain : voilà ce qu'oublient trop ceux qui, à l'aide de nos idées modernes, reprochent à Louis XIV d'avoir poussé jusqu'à ses dernières limites l'abus de l'isolement monarchique et de la personnalité humaine. Assurément cet abus devait produire et produisit des conséquences funestes, mais après avoir imprimé aux rouages du gouvernement une force, à l'unité nationale une vigueur, capables de résister à tout, môme aux dissolvants du siècle suivant, même aux secousses du Samson révolutionnaire, ébranlant les colonnes de l'édifice au risque de s'écraser sous ses ruines.
Voilà donc un roi absolu dans un rovaume délivré de ses discordres intérieures, vis-à-vis de l'Espagne affaiblie, de l'Europe attentive, convié par son propre penchant, par toutes les voix de la flatterie et de la renommée, par l'entraînement des circonstances et l'attente publique, à faire de grandes choses au dedans et au dehors, à occuper ceux qu'il a domptés, à éblouir ceux qu'il a vaincus : il n'est peut-être, à y regarder de près, ni un héros ni un homme de génie; mais il est de ces maîtres qu'un héros peut servir sans se rapetisser, et qu'un homme de génie peut célébrer sans s'avilir. Son éducation est fort incomplète; mais son ignorance est plus que rachetée par son aptitude à s'assimiler les talents de ceux qui l'entourent, de môme que les lacunes de sa gloire se cachent sous les rayons des gloires d'autrui. Il supplée d'ailleurs à l'instruction qui lui manque par le goût du travail, l'instinct du grand et du beau, l'application aux affaires, et un fond de bon sens dont on ne saurait donner une meilleure preuve qu'en rappelant que l'exercice de la royauté, telle
qu'il Ta comprise el pratiquée pendant plus de soixante ans, ne l'a pas rendu fou.
11 en est des personnages historiques comme des héros de roman; ils ne devraient pas vieillir. Le roman a du moins la ressource de baisser le rideau quand ses héros se rangent, quand le mariage fait succéder son bonheur uniforme à l'ardeur de leurs passions et à la variété de leurs aventures. Mais Fhistoire est obligée de conduire ses acteurs jusqu'au bout, parfois même de mener le deuil de leur gloire avant de commander leurs funérailles, et il est rare que le déclin réponde aux splendeurs du commencement. Qu'il s'agisse de Charles-Quint ou de Louis XIV, de Constantin ou de Napoléon, il arrive presque toujours, dans ces existences démesurées, dans ces cerveaux tour à tour exaltés et enfiévrés par la toute-puissance, un moment où l'équilibre se rompt, où la mesure se perd, où les ressorts se tendent, où la fatigue se trahit par l'exagération de l'effort, où la verve d'agrandissement et de conquête se change en manie d'autocrate, et où la jeunesse qui éclairait tout n'est plus là pour tout excuser. Pour Louis XIV et pour Louvois, cette époque critique commence entre la paix de Nimègue et le traité de Ryswick, dans ces treize années qui se terminent par la mort du grand ministre. Louis XIV n'est pas vieux, mais son règne n'est plus jeune : les galanteries brillantes qui finissent ou vont finir, préparent, en guise d'expiation, deux genres de malheurs et de fautes : les complications et les intrigues des bâtards légitimés, et cette dévotion intolérante qui croit réparer par des actes de rigueur les désordres des belles années. Tout est grand encore, plus grand que jamais, dans cet ensemble; mais la grandeur a des airs de menace ou d'inquiétude : la force devient violence; les faveurs de la fortune sont plutôt arrachées qu'obtenues; on lui demande trop pour avoir beaucoup à espérer de sa longue complaisance et n'avoir pas tout à craindre de son premier refus. Vous diriez ces visages qui conservent les apparences d'une santé magnifique, pendant que les organes enferment déjà les germes d'une maladie dangereuse; ces jours d'été où le ciel est tout d'azur et
de flamme, tandis que Tatmosphère s'alourdit et qu'au loin des grondements sourds annoncent un orage.
{Nouveaux Samedis, i^^ série, C. Rousset^.)