‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 123 sur 243 · J.-J. WEISS · texte numérisé non relu

J.-J. WEISS

Etre Français en France, voilà l'originalité véritable, et c'est celle que possède M. WeLss. Il a le naturel, la simplicité relevée par la finesse du trait, l'abandon aimable, l'élégance sans prétention, la justesse des aperçus, l'heureux accord de l'expression et de l'idée, et le courage d'être franchement de son propre avis. Ceci est à noter en un temps où l'esprit de parti, les amitiés, les passions de secte et de petite Église, les cahiers des charges acceptés ou imposés, les conventions, les transactions et les sous-entendus de toutes sortes tiennent une si grande place dans la critique et dans l'histoire littéraire. M. Weiss est un indépendant, et j'aurais pu dès lors me dispenser de le traiter d'original, ce qui ressemble à un pléonasme. Rien de plus délicat à définir et de plus difficile à pratiquer que la véritable indépendance. On croit avoir tout dit et tout fait quand on a effacé de sa vie ou éloigné de «on chemin tout ce qui porte les signes traditionnels d'un servilisme quelconque, quand on a rejeté avec une sainte horreur ou un dédain superbe certain collier qui explique pourquoi le chien est si gros et le loup si maigre. Hélas ! sans parler polilique, il y a, en littérature, une infinie variété de

1, 20 vol. in-12; Calmann-L^vy éditeur, Paris.

CCS colliers, que j'appellerai supplémentaires ; et voyez le gui- ^'non * ! on est aussi maigre que le loup, et on risque d'avoir le cou presque aussi pelé que le chien.

On ne dépend pas d'un gouvernement, d'un ministère, d'un chef de division ; on n'est pas forcé de changer le fruit défendu en fruit commandé, de se pâmer d'aise quand le maî- ' tre sourit, de suer quand il a chaud, de geler quand il a froid, d'être l'insulteur d'un succès ou le claqueur d'une chute; mais on dépend d'un salon, d'une coterie, d'un boudoir, d'une académie : point de joug apparent, mais d'invisibles contraintes; point d'esclavage officiel, mais une foule de servitudes officieuses, clandestines, caressantes, sournoises, dont les mailles imperceptibles sont parfois aussi puissantes que des chaînes. On est d'une boutique, et défense de rien écrire qui puisse achalander la boutique voisine; on est d'une chapelle, et défense de paraître remarquer ce qui se passe dans la chapelle d'à côté. On n'est le valet de personne; on est l'esclave de tout le monde, à commencer par soi-même. Pour vous, la république des lettres ne se partage pas en hommes de génie, de talent, d'esprit; en hommes médiocres et en imbéciles ; pas même en bons et en méchants ; mais en ennemis, adversaires, amis, indifférents, utiles, dangereux, inutiles et nuisibles: toutes ces fractions, toutes ces nuances, sont autant de servitudes, puisqu'elles entravent votre libre arbitre, balancent votre goût, font taire votre conscience, vous obligent à médire de ce que vous voudriez admirer, et à admirer ce dont vous avez envie de rire. Il y aura, ce soir, une lecture chez Éliante; l'œuvre est soporifique, le lecteur radote, et vos nerfs irritables se crispent d'avance à l'idée de ces applaudissements de commande : mais Eliante a de l'influence, vous rencontrerez là des illustres; allons, ô le plus libre de mes amis, mettez votre cravate blanche et taillez votre plume ! Oronte est ridicule, et ses sonnets ont six cents vers; mais Oronte a su faire du ridicule une puissance, et il faut avoir l'air de prendre ses sonnets au

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