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LE STYLE DE SAINT-SIMON

Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve ; il ne dit rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de bâtisses énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes. Il écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit, en le lisant, vivre un mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des artistes; du premier coup, ils ébranlent; le cœur conquis, la raison et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous met le feu au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion de sa verve ; par la chaleur notre esprit arrive à la lumière, l'émotion l'agrandit et l'instruit. Lorsqu'on a lu Saint-Simon, toute histoire parait décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.

Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon

i . Traduit d'AïusTopHANE ( les Grenouilles ). 1. 1 vol. in-12; Paris, librairie Hachette et G".

3. Saint-Simon (Louis de Rouvroy, duc de), homme d'Etat et historien (1075fl75o), a laissé des Mémoires sur le règne de Louis XIV et sur la Régence,

goût littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il note les émotions comme elles lui viennent, violemment, puisqu'elles sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours régulier. F^a cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout. Il est cru, trivial, et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout. Que les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à l'Académie ; il traîne le sien dans le ruisseau, en homme qui méprise son habit et se croit au-dessus des taches*. Un jour, impatienté, il dit de deux évoques : « Ces deux animaux mitres... »

Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir : il en prend. Son chien, son laquais, son soulier, sa garde-robe, son fumier, il fait sauter tout pêle-mêle, et retire de ce bourbier l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retroussées jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée, précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. « M^^ de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un médiocre anneau; ni gorge ni menton, fort laide, l'air toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatait d'esprit et qui tenait encore plus parole. » Il les palpe, il les retourne, il porte les mains partout avec irrévérence, fougueux et rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la condamnation de Fénelon^, un jour, disputant avec le duc de Charost

1. Il se faisait gloire même de ne pas se soumettre à l'Académie, et regardait la profession d'iiomme de lettres comme incompatible avec le titre de grand seigneur.

2. A cause du livre des Maximes des saints, livre d'un mysticisme dangereux.

fîur Fénelon et Rancé, il cria : *< Au moins mon héros n'est pas •un repris de justice. » M. de Charost suffoquait. On lui versa des carafes d'eau sur la tête, et pendant ce temps les dames semonçaient Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie ; uniquement et totalement englouti dans l'idée qui rabsorbe, il perd de vue la mesure, la décence et le respect.

[Essais de critique et d'histoire, Saint-Simon^.)

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