LA BRUYÈRE
La Bruyère n'apporte aucune vue d'ensemble ni en morale en psychologie. Remarquez qu'on pouvait le faire sans composer de traités systématiques. Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, n'ont point ordonné des séries de formules abstraites ; et cependant ils ont une manière originale de Juger la vie; chacun d'eux voit les actions humaines par une face qu'on n'avait point encore aperçue. Si on les interroge, ils présentent chacun un corps d'idées liées et précises sur la fin de l'homme, sur son bonheur, sur ses facultés et sur ses passions. Ils ouvrent de nouvelles voies, et c'est engager toute sa vie que les prendre pour maîtres et pour conseils. La Bruyère, au contraire, ne découvre que des vérités de détail ; il montre le ridicule d'une mode, l'odieux d'un vice, l'injustice d'une opinion, et, comme il le dit lui-même, la vanité de tous les attachements de l'homme. Mais ces vues éparses ne le conduisent pas à une idée unique; il tente mille sentiers et ne fraye pas de route ; de tant de remarques vraies, il ne forme pas un ensemble. Il donne des conseils à chaque âge, à chaque condition, à chaque passion, mais non à l'humanité; et lorsque enfin, dans son dernier chapitre, il réunit les preuves de Dieu, il ne fait qu'exposer en style impérieux et bref les raisonnements de l'école et de Descartes.
Son talent consiste principalement dans Vart d'attirer l'attention. 11 invente peu, mais il marque ce qu'il touche d'une