‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 139 sur 243 · Paris, librairie Hachette et · texte numérisé non relu

Paris, librairie Hachette et

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des scélérats endurcis par des passions sans frein, animés par une verve d'artiste ; au centre, le lamentable cortège des grands personnages dont le cerveau exalté s'emplit de vi- , sions douloureuses ou criminelles, et qu'un destin intérieur pousse vers le meurtre, vers la folie ou vers la mort. Montez d'un étage et contemplez la scène tout entière : l'ensemble porte la même marque que les détails. Le drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les horreurs, les détails crus, les mœurs déréglées et féroces, la vie réelle tout entière telle qu'elle est, quand elle se trouve affranchie des bienséances, du bon sens, de la raison et du devoir. La comédie promenée dans une fantasmagorie de peintures s'égare à travers le vraisemblable et l'invraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir, opéra sans musique, concert de sentiments mélancoliques et tendres qui emportent l'esprit dans le monde surnaturel, et figure aux yeux, par ses sylphes ailés, le génie qui l'a formée. Regardez maintenant. Ne voyez-vous pas le poète debout derrière la foule de ses créatures ? Elles l'ont annoncé ; elles ont toutes montré quelque chose de lui. Agile, impétueux, passionné, délicat, son génie est Timagination pure, touchée plus fortement et par de plus petits objets que le nôtre. De là ce style tout florissant d'images exubérantes, chargé de métaphores excessives dont la bizarrerie semble de l'incohérence, dont la richesse est de la surabondance, œuvre d'un esprit qui au moindre choc produit trop et bondit trop loin. De là cette psychologie involontaire et cette pénétration terrible qui, apercevant en un instant tous les effets d'une situation et tous les détails d'un caractère, les concentre dans chaque réplique du personnage, et donne à sa figure un relief et une couleur qui font illusion. De là notre émotion et notre tendresse. Nous lui disons, comme Desdémone à Othello : « Je vous aime parce que vous avez I)eaucoup senti et beaucoup souffert I »

(Histoire de la littérature anglaise, t. II de l'éd. in-S*»,

ch. IV, 9, Shakespeare^,)

à. Paris, librairie Hachette et C".

l'esprit DE SWIFT

11 a fallu ces passions et ces misères^ pour inspirer les VoycKjes de Gulliver et le Coiite du tonneau, II a fallu encore une forme d'espril étrange et puissante, aussi anglaise que son orgueil et ses passions.

Il a le style d'un chirurgien et d'un juge, froid, f^ave, solide, sans ornements, ni vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrrive jamais d'hésiter, de redoubler, de s'entlaramer ou de faire effort. Il prononce sa pensée d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des comparaisons familières ; abaissant tout à la portée de la main, même les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou assomme les bavards qui en disputent autour de lui.

Avec le total il sait les parties. Non seulement il saisit familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion^. Les voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par l'inquisition de Portugal. Le récit de so» il/, du Baudrier paraîtra une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il importe dans la littérature

1. Les passions et les misères de sa vie. Swift (1667-1745), surnommé le Rabelais anf/lais, ù cause de la verve satirique de son inspiration. Les malheurs dosa vie (inirent par altérer sa raison. liCsplus connus de ses ouvrages sont le Conte tliL TontwuH, satire allégorique où sont attaqués Rome, Luther et Calvitï, et les- Voyages dt; (iulliver, dans lesquels l'auteur fait ressortir les ridicules des mœurs et coutumes do notre civilisation, par contraste avec celles de peuples imaginaires.

1. Swirr excelle dans ce genre de plaisanterie à froid, que les Anglais appellent humour.

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'esprit positif des hommes de pratique et d^affaîres. Il n'y m a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus raalheueux ; car il n'y en a pas de plus destructeur. Nulle grandeur àusse ou vraie ne se soutient devant lui ; les choses sondées jt maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En es décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur )eauté fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, 1 leur supprime leur beauté réelle et leur imprime une aideur fictive. Il présente tous leurs traits grossiers et ne Drésenle que leurs traits grossiers. Regardez comme lui les iétails physiques de la science, de la religion, de l'État, et réluisez comme lui la science, la religion et l'État à la bassesse les événements journaliers; comme lui, vous verrez, ici, un Sedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et chimérijues, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins noisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils ;rient comme des vérités ; là, une bande d'enthousiastes marmottant des phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des Igures de style en guise de mystères, attachant la sain- ;eté ou l'impiété à des manches d'habit ou à des postures, lépensant en persécutions et en génuflexions le surplus de blie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a jorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui ivrent leur sang et leurs biens aux caprices et aux calculs l'un monsieur en carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils ui ont fourni. Quelle partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et belle devant un esprit qui, pénétrant ;ous les détails, aperçoit l'homme à table, au lit, à la garde- ■obe, dans toutes ses actions plates ou basses, et qui ravale oute chose au rang des événements vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les ressorts, les poulies, les quinquets, et tout ce qu'il y a de laid dans l'opéra auquel i assiste ; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant parade. Ce l'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques : après en avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble ;

H. et M. — Extraits des critiques. 13

pour lui la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse, vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.

(Histoire de la littérature anglaise, t. III de Téd. in-S®,

ch. V, 2, Swift^.)

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