‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 138 sur 243 · C'est cette faculté môme qui est le génie · texte numérisé non relu

C'est cette faculté môme qui est le génie

3. Chaque trace, ou plutôt chaque trait jeté, comme au hasard, est en eiïet l'indice d'une pensée à peine indiquée par le poète, mais dont le regard pénétrant du critique voit toute la portée et l'étendue.

Donnons-nous ce spectacle, et voyons à tous les étages cette parenté des figures et ce relief des portraits.

Au plus bas sont les êtres stupides, radoteurs ou brutaux. L'imagination existe déjà là où la raison n*est pas née encore ; elle subsiste encore là où la raison n'est plus. L'idiot et la brute suivent aveuglément les fantômes qui habitent leur cerveau engourdi ou machinal. Nul poète n'a compris ce mécanisme comme Shakespeare. Son Caliban, par exemple sorte de sauvage difforme, nourri de racines, gronde comme une bête sous la main de Prospero qui l'a dompté. Il hurle incessamment contre son maître, tout en sachant que chaque injure lui sera payée par une douleur. C'est un loup à la chaîne, tremblant et féroce, qui essaye de mordre quand on l'approche, et qui se couche en voyant le fouet levé sur son dos. (liistov^e de la littérature anglaise, t. II de l'éd. in-8®,

ch. IV, 4, Shakespeare *.)

HARMONIE DE l'oEUVRE DE SHAKESPEARE

Quelle âme! quelle étendue d'action et quelle souveraineté d'une faculté unique ! que de créatures diverses et quelle persistance de la même empreinte I Les voilà toutes réunies et toutes marquées du même signe, dépourvues de volonté et de raison, gouvernées par le tempérament, l'imagination ou la passion pure, privées des facultés qui sont contraires à celles du poète, maîtrisées par le corps que se figurent ses yeux de peintre, douées des habitudes d'esprit et de la sensibilité violente qu'il trouve en lui-même. Parcourez ces groupes, et vous n'y trouverez que des formes diverses et des états divers d'une puissance unique. Ici, le troupeau des brutes, des radoteurs et des commères, composés d'imagination machinale ; plus loin, la compagnie des gens d'esprit agités par l'imagination gaie et folle; là-bas, le charmant essaim de jeunes femmes que soulève si haut l'imagination délicate et qu'emporte si loin l'amour abandonné ; ailleurs, la bandft

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