SAINT-VICTOR
d'un élément dévorant. La luxure a aussi chez Rabelais quelque chose de largement libre et naïf qui feit violence au dégoût. Il faut mépriser singulièrement la matière pour l'étaler et en rire ainsi. L'ironie, d'ailleurs, voltige toujours comme une flamme sur les parties bourbeuses de son œuvre, et leur enlève l'odeur de la corruption.
Mais Aristophane a, de plus que Rabelais, la jeunesse et la beauté de la race, et les ailes d'un esprit agile, libre de contraintes et d'entraves, né en pleine lumière dans un air limpide, sous la sérénité d'un ciel transparent. Les terreurs d'un moyen âge ne pèsent point sur lui. Il est en harmonie avec son pays et avec son culte, et Rabelais n'y est pas. Il n'aposlasie ni ne pèche contre la morale de son siècle en chantant la chair, et Rabelais la transgresse. Il pense et rit, au grand jour, devant son peuple et ses prêtres, et Rabelais est obligé de compliquer sa pensée d'énigmes pour la soustraire aux profanes. Vin pace et le bûcher le menaçant s'il est trop compris. Rabelais est un moine défroqué, en rupture de vœu et de dogme, dans un monde encore à demi gothique ; Aristophane est un satyre heureux et joyeux, jailli du sol attique, bouillant de sa sève, en accord parfait avec lui, qui peut tout oser et tout dire, étant sûr de faire rire les hommes et les dieux.
(Les Deux Masques K)