‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 152 sur 243 · vol. in-8»; Paris, librairie Calmann-Lévy · texte numérisé non relu

vol. in-8»; Paris, librairie Calmann-Lévy

WEISS (Jean-Jacques)

Né le 19 novembre 1827, à Bayonne, au régiment où servait son père, J.-J. Weiss fut d'abord enfant de troupe et suivit jusqu'à douze ans la vie nomade du régiment paternel. Puis il commença ses études au collège royal de Dijon, les poursuivit au collège Louis-le-Grand ; il se préparait à entrer à Saint-Cyr, lorsqu'il remporta au concours général le prix d'honneur de philosophie. Ce succès décida de sa vocation. En 1847 il entra à l'École normale dans la section des lettres, fut reçu agrégé et envoyé comme professeur d'histoire au lycée de la Rochelle. 11 sortit un moment de l'Université, en 1855, à la suite d'une réponse un peu vive qu'il avait adressée, au nom de ses collègues, à l'inspecteur d'Académie, en réponse à une circulaire dont les termes avaient froissé les professeurs. 11 profita de ce loisir forcé pour préparer ses thèses de doctorat. En 1856, il fut appelé, après Prévost- Paradol, à la chaire de littérature française de la faculté d'Aix. Enfin, en 1858, il fut nommé professeur d'histoire à la faculté de Dijon.

11 quitta l'Université en 1860, pour entrer au Journal des Débats. En 1867, il fonda avec Edouard Hervé le Journal de Pains, où il combattit vivement M. Duruy. Cependant le cabinet présidé par Emile Ollivier l'appela, en janvier 1870, au poste de secrétaire général des beaux-arts, puis aux fonctions de conseiller d'État Après la guerre de 1870, il attaqua le gouvernement républicain, particulièrement dans le Paris- Journal, bien qu'il fût encore conseiller d'État. Aussi le ministère Waddiugton le releva-t-il de ses fonctions en juillet 1875. Cependant, son opposition s'adressait plutôt au groupe avancé du parti républicain, car dès 1875 il s'était rallié à la République modérée, dans des articles où il blÀmût les illusions monarchiques. Cette adhésion attira sur lui l'attention de Gambetta, qui, en prenant le pouvoir, appela Weiss aux fonctions de directeur des affaires étrangères. Ce choix souleva les protestations de la presse républicaine. Après la chute de Gambetta, Weiss dut donner sa démission , le 4 février 1882. Il colla- ' bora alors au Figaro, au Gaulois, enfin à là Revue Bleue, où il fit, jusqu'en 1883, une chronique parisienne de quinzaine, sous le pseudonyme de Pierre et Jean. Jusqu'en 1885, il rédigea la critique théâtrale au Journal des Débats, où il fut remplacé par M. Jules

Lemaltre. En cette môme année on le nomma bibliothécaire du palais de Fontainebleau. Dès 1865, il avait publié entre autres ouvrages un recueil de ses principaux articles, intitulé Essais sur V histoire de la littérature française. En 1889 il fit paraître le Théâtre et les MœurSf recueil de ses meilleurs articles de critique théâtrale au Journal des Débats, Il mourut au mois de mai 1891, et Ton publia en 1893 un nouveau choix de ses feuilletons dramatiques sous ce titre : A propos de théâtre.

Comme critique, J.-J. Weiss est un classique fervent. Mais son admiration n'a rien de convenu et de banal. Bien que parfois capricieuse et un peu excessive, elle est très sincère, très originale, savamment et artistement motivée, féconde en larges aperçus littéraires et historiques ; surtout elle est essentiellement française, et aussi sévère pour les divagations exotiques que pour les excès du romantisme.

LA TRAGÉDIE d'eSTHER

Esther a été composé en 1688 et représenté à la maison royale de Saint-Cyr en 1689. Esther se distingue de tout ce qu'on en pourrait rapprocher au xvii® siècle et dans les siècles précédents par ce trait que la religion elle-même, la foi prise en sa substance la plus compréhensive, la plus sereine, la plus spirituelle, est l'objet du drame. Le salut du peuple juif ne nous y intéresse qu'en tant que c'est le salut de la religion que professaient universellement et profondément, au XVII® siècle, tous ceux qui voyaient et lisaient la pièce.

La religion périra si le peuple juif périt; les promesses de Dieu auront été trouvées menteuses, et Dieu ne sera plus qu'une idole brisée. C'est l'idée mère qui, sans être exprimée ex professa, plane sur Esther comme sur Athalie et en inspire le développement.

Il s'en faut de beaucoup, personne ne l'ignore, que Racine soit le premier en France qui ait tiré de la religion une œuvre théâtrale. Comme les sentiments et les passions ont été dans tous les temps l'étofFe du drame, il n'y a jamais eu h douter que la religion, la plus noble, la plus forte, la plus enveloppante et, si elle est mal entendue, la plus aveugle des passions, ne puisse fournir à l'auteur dramatique une matière aussi ample que tout autre état du sentiment.

Eh I parmi les ouvrages dont la religion, envisagée en tant que ressort moteur des actions humaines, a offert le sujet, qui pourrait oublier Polyeucte et, en un sens et un genre tout contraires. Tartuffe ?

Comme les faits de Thistoire sacrée, toute sacrée qu'elle soit, sont des faits, et que, h ce titre, ils peuvent prendre le caractère poétique ou tragique, la poésie et le drame, chez les peuples chrétiens, ne se sont pas abstenus de chercher leurs dépouilles opimes dans TAncien et le Nouveau Testament aussi bien que dans les histoires profanes. Comme il est naturel enfin que la poésie, le drame et l'art s'en aillent, d'abord, dans les temps où ils naissent, vers les choses qui remplissent l'âme des foules, il est arrivé qu'aux siècles chrétiens, quand le théâtre a commencé de subsister, c'est ce qu'il y a de plus sacré dans les faits et la tradition sacrée, c'est la passion, la mort et la résurrection du Seigneur qui a tenté avant tout le théâtre. Un historien littéraire n'aurait pas besoin de beaucoup d'érudition, mais il aurait besoin de beaucoup de patience à supporter les lectures fastidieuses, pour rétablir entre les Mystères et les deux tragédies bibliques de Racine la chaîne ininterrompue des œuvres poétiques ou prétendues telles publiées en langue française, dont l'argument a été puisé dans les livres juifs, dans les Évangiles et dans les légendes de saints.

Les œuvres sont donc nombreuses. Mais la plupart ne s'attachent à tirer du fait religieux que l'expression dramatique, le pittoresque, l'effet humain, et souvent, comme les Mystères, par le procédé le plus brutal et le plus grossier; ou, si elles prétendent h expliquer et à faire sentir la foi, la platitude de la conception et de l'exécution les réduisent trop au-dessous des ambitions affichées par les auteurs. C'était Tune des thèses vivement débattues de la querelle des anciens et des modernes de savoir si les dogmes et les mystères de la foi se prêtent ou non à l'élaboration des poètes et aux fictions de la poésie. L'ami et le conseiller de Racine, Boileau, répondait non. L'idée circonscrite que Boileau se faisait de la poésie, jointe à ce qu'il y avait de rigide, de eorrect et de raisonna-

bledans sa piété, le portait à considérer comme une offense à la foi autant que comme une faute de goût l'appropriation à une œuvre d'art de dogmes qu'il sentait graves et de mystères qu'il concevait terribles...

La Jérusalem délivrée * ne lui paraissait pas démontrer suffisamment que ce double principe de sa conscience et de son goût fût faux ; et, pour cela, il avait raison, quel que soit, à d'autres titres, l'attrait de la Jérusalem, Mais combien il devait plus s'enfoncer encore en son opinion, lorsque les Modernes, joignant l'exemple au précepte, se piquaient d'écrire des bucoliques suintes, lorsque Desmarets ^ donnait le poème de Marie-Madeleine (1669) avec celui à'Esther (1673), et Perrault le poème bien intentionné, mais si puéril et si fade, de Saint Paulin (1684). Aussi, lorsque Racine lui vint parler d'une tragédie à tirer d'Esther, son premier mouvement fut de le décourager de l'entreprise. Racine persista ; Boileau se soumit; Esther parut. Racine avait donné aux théories de Perrault et de son école sur l'emploi qu'on pouvait faire en poésie de la religion chrétienne une conQrmation autrement concluante que le Saint Paulin, Perrault ne s'en aperçut jamais.

C'est la suite de la religion chrétienne, c'est l'histoire, si cette expression est permise, c'est l'histoire tout entière du vrai Dieu que Racine a réussi à renfermer dans Esther et dans Athalie, depuis les patriarches et les prophètes jusqu'à l'Incarnation, et il a exécuté ce dessein difficile avec une habileté si consommée de dramaturge, soutenue d'une foi si tendre et si délicate, que, d'une part, aucun appareil dogmatique et Ihéologique ne vient ralentir la marche de ce drame de Dieu, et que, d'autre part, aucun vers n'y saurait choquer l'âme pieuse la plus prompte à s'alarmer ; tous, au contraire, l'emportent dans un élan contenu d'adoration. Combien la religion est ici plus pure, combien ses mystères restent plus audessus des atteintes de l'artifice profanateur des poètes que

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