Dumas l'a fait
Il a aussi engendré un fils, qui sort, comme Buridan, du fond d'un trou pour devenir favori d'une reine et, par la faveur secrète de la reine, défaiseur de ministres et maître toutpuissant d'un royaume. Mais qu'Hemani et Ruy-Blas, ces deux diseurs de beaux vers et de belle passion, sont donc pâles à côté de Buridan 1 Qu'ils sont loin de l'allure et du flamboiement du capitan de Dumas, qui se joue parmi les horreurs comme en son élément, et qui se fait tout pardonner par la bravoure de son audace ! Ce n'est pas Buridan qui languirait autour de sa reine; il la commande avec une confiance satanique dans son obéissance. Ce n'est pas lui qui se laisserait amuser par un don Salluste ; il envoie le pauvre Enguerrand de Marigny à la potence sans lui vouloir aucun mal, pour rien , uniquement pour produire son effet et parce qu'il a besoin de sa place. La chose est pourtant bien leste et odieuse. Que voulez-vous! Enguerrand est premier ministre : un premier ministre a toujours fait quelque chose par où il mérite d'être pendu; c'est du moins la manière de voir des cintres. Buridan le sait; il parle et agit pour eux. a A Montfaucon, Marigny ! » Et les cintres trépigneront de joie. « Le ministre a fait élever le gibet; il est juste qu'il l'essaye. » Tant pis si cette belle raison ne vous suffit pas ! Des crimes, d'ailleurs, en veux-tu? En voilà ! L'adultère relève de l'inceste, du parricide et de l'infanticide ! En 1830, il fallait faire bonne mesure en matière de violation de mariage; la conception titanesque de la nature humaine l'exigeait. C'était le moment d'Angèle, d'Antony, d'Indiana. Mais qu'Indiana aussi, et Angèle et Antony font donc pitié h côté du page Lyonnet de Bournonville et de la douce et gentille princesse de seize ans Marguerite * ! Le drame est mené si haut la main et avec une telle vigueur, qu'on ne songe pas à s'horrifier de tant de forfaits au delà de ce qu'il faut pour ressentir l'agréable émotion d'une terreur dramatique à dose tempérée. Là encore est la marque de Dumas : une bonhomie littéraire pantagruélique qui ose tout aisément et victorieusement ; une
1. Marguerite de Bourgogne, l'un des personnages de la Tom' âe Nesle.
gageure de scélératesse ; une gasconnade patriarcale de crimes ! Du pur Dumas, je vous assure ! Et le style? car, dans la Tour de Nesle, il y a un slyle, tout en gestes , en poses, en effets de buste et de rapière, en coups de dague rapides, en sanglots ciselés et savamment alternés comme les concetti du chevalier Marini, en apostrophes brusques et néanmoins subtilement tournées comme un marivaudage de place publique et de taverne. Ce style sent son Dumas d'une lieue. C'est un style trouvé et que je n'hésite pas à juger admirable si je me place sous l'optique du genre. Tout en paraît flétri aujourd'hui, parce que tout en a été trop répété et en a trop sonné, parce que le succès en a été, de 1832 à i848, trop continu, trop populaire, trop universel. C'est ainsi que les explosions les plus passionnées et les élégies les plus tendres de la musique italienne nous sont devenues triviales, après que, pendant plus d'un quart de siècle, les musiques militaires et les orgues de Barbarie nous en ont saturé les oreilles. Les acteurs d'à présent prononcent sans foi, et les spectateurs ne peuvent plus entendre sans sourire les phrases fameuses : « La belle nuit pour une orgie à la tour I Avezvous remarqué ces voix si douces et ces regards si faux ? Oh I ce sont de grandes dames, de très grandes dames. — Il est trois heures. Tout est tranquille. Parisiens, dormez I Oh ! Marguerite ! Marguerite ! à qui faut-il des nuits bien sombres au dehors, bien éclairées au dedans ! — C'était une noble tête de vieillard... » Mais supposez que vous entendiez tout cela pour la première fois ! Ce style est lapidaire et théâtral au plus haut degré; il s'inscrit dans les fibres et les nerfs du
spectateur.
{Le Théâtre et les Afœwrs*.)
l'éducation LITTÉRAIRE
Autrefois, notre théâtre classique, nos chefs-d'œuvre dramatiques du xviii® siècle, formaient, sinon tout le fonds, au moins une grande partie du fonds d'éducation d'un jeune