Un vol. in-12; librairie Calmann-Lévy
homme bien né. Les filles même, je ne sais comment, étaient élevées avec cela. Elles ne connaissaient pas la chimie et n'étaient douées d'aucune instruction civique. Mais, si le hasard de la conversation vous amenait à citer devant elles quelques vers des moins connus de Racine et de Corneille, elles ache* valent le morceau.
Tout s'en va maintenant de ce qui était autrefois la nourriture des âmes et des esprits. La religion, considérée du point de vue exclusif de la pratique humaine, les catéchismes de persévérance pour jeunes personnes que faisaient dans nos villes des prêtres distingués et expérimentés, quatre ou cinq livres approuvés d'histoire et de doctrine chrétienne, dont les catholiques éclairés usaient encore assidûment, dans le premier quart de ce siècle, pour l'instruction courante de leurs enfants, étaient autant d'instruments d'une culture intellectuelle et morale saine et forte. Tout cela a été peu à peu éliminé, puis brusquement retranché de l'éducation officielle, et devient presque hors d'usage dans l'éducation privée. Nous n'avons pas la Bible pour suppléer à cette décadence de la culture catholique. La Bible, qui a créé la moderne Angleterre, qui a donné le vol à l'Allemagne du Nord, la Bible, source intarissable, même au profane, d'idées, de sensations et de notions, n'a jamais été un livre français. C'est à peine si la très petite fraction protestante de la nation continue à en faire de nos jours son viatique usuel. Ce qu'est devenue l'antiquité grecque et latine pour ceux qui daignent encore y accéder, nous le voyons tous les jours : une matière à sèche philologie, un minutieux jardin d'historiuncules. Eh bien! quoi alors? Avec quoi nous formeronsnous désormais des âmes et des esprits, une âme de peuple et un esprit national ? Avec les honorables manuels de morale dont M. Ferry nous a dressé amoureusement la liste? Il en est parmi eux d'éloquents et que j'estime. Je n'en vois cependant aucun qui prenne le chemin de devenir un livre de tout le monde, la pâture universelle des esprits, le réconfort et la consolation des âmes.
Dans cette ruine de tous les états de l'esprit public et des
mœurs domestiques de notre pays, une renaissance des anciennes lettres françaises n'en est que plus ardemment à désirer. Revenons du moins à nos admirables classiques ; tâchons de ramener la jeunesse à notre théâtre; mettons dans les mains des jeunes gens Corneille, Racine, Molière, et Marivaux, et Beaumarchais, et Gresset, et Destouches, et Piron. Là il reste encore une heureuse réserve, un dépôt qui a été longtemps national et qui nous est toujours accessible, de sagesse positive, de bon sens pratique, de morale forte, de politique objective, d'idées et de sentiments héroïques. Là est la France.
(A propos de théâtre, X; collection des Grands Écrivains^,)
Un Tol. in-12 ; librairie Calmunn-Lévy.
BRUNETIÈRE (Ferdinand)
M. BruQetière est né à Toulon le 19 juillet 1849. Il commença ses éludes au collège de Lorient, les continua au lycée de Marseille et vint les achever au lycée Louis-le-Grand. Après avoir donné quelques essais à divers journaux de province, il commença en 1874 à écrire dans la Revue Bleue; l'année suivante il écrivit dans la Revue des Deux Mondes, où il devint peu à peu le principal collaborateur de M. Charles Buloz. En 1886, il fut nommé maître de conférences de littérature française à l'École normale supérieure, où il exerce depuis six années une puissante influence, par l'originalité et la force de son enseignement. En 1892, il fit devant le public de rodéon une suite de conférences dans lesquelles il embrassa les principales époques du théâtre français, et conquit rapidement cet auditoire, nouveau pour lui, par l'ascendant de sa parole. En 1893, il ouvrit à la Sorbonne un cours libre où il exposa, avec un éclatant succès, l'évolution de la poésie lyrique en France. La môme année, il a été reçu à l'Académie française, en remplacement de M. John Lemoinne. Son œuvre est considérable : un volume sur le Roman naluralisle» 1880; trois volumes d'Études critiques {{^^ série) sur l'histoire de la littérature française, 1881; trois volumes d'Histoire et littdrature, 1882-1884; la 2° série des Études critiques, 1884; la 3« série, 1886; la 4e série, 1888; VÉvolution des genres, 1889 ; les Essais sur la littérature contemporaine, 1892; les Époques du théâtre français, et VÉvolution de la poésie lyrique, qui vont paraître, tel est le labeur prodigieux que nous ofl're la carrière de M. Brunetièrc, qui est loin d'être entièrement parcourue. Et il n'est pas un de ces ouvrages qui n'atteste une puissance de travail peu commune, une étude approfondie des textes, une rare universalité de connaissances, et une force d'esprit que ne peuvent contester ceux mêmes qui ne partagent pas ses idées philosophiques et critiques. C'est un habile et puissant constructeur de systèmes : il en a sur toutes les questions, métaphysiques, morales, littéraires. Pour les lecteurs qui seraient tentés de croire trop aveuglément à ses théories et de prendre au pied de la lettre son dogmatisme, parfois intolérant dans la forme, il sera peut-être à propos de rappeler ici l'aveu qui sert de couclusion à son dernier système, celui qu'il a si brillamment exposé sur l'évolution de la poésie lyrique : « Qui ne le sait? Tout système philosophique ou scientifique est ruineux,
caduc et faux comme système, je veux dire en tant qu*cxplîcation de la totalité des choses. Il Test au fond et par définition, comme étant une tentative d'interprétation de Tincounaissable. Il Test aussi dans sa forme, en tant que logique et lié dans toutes ses parties; et sa beauté môme, en ce sens, est la preuve de sa fausseté. Faisant violence aux faits pour se constituer, sa simplicité le condamne ; et sa logique, dont on semble croire qu'elle ferait sa force, fait au contraire sa faiblesse. »