LE CID
La nouveauté du Cld consiste essentiellement en ceci que, de romanesque ou, si je puis ainsi parler, d'aventurière qu'elle avait été jusqu'alors. Corneille y a rendu la tragédie vraiment tragique pour la première fois. Comment cela? De trois manières, ou par trois moyens, qu'il nous faut essayer maintenant de préciser.
Et d'abord, si vous avez jamais la curiosité ou la patience, au prix de quelque ennui, d'examiner d'un peu près, je dis indifféremment, les tragi-comédies d'Alexandre Hardy S celles de Rotrou^ ou de Scudéri*^, vqus discernerez aisément que, parmi quelques différences, elles ont toutes ensemble ce trait de commun, que, comme dans le roman, l'action y vient toujours du dehors. Dans toutes ces pièces, disposées au gré du caprice ou de la fantaisie du poète, — fantaisie généralement assez déraisonnable, caprice assez irrégiilier, — ce sont les événements du dehors qui déterminent les caractères des personnages, les événements qui causent les péripéties successives de l'action, les événements toujours qui font le dénouement. Aussi ne puis-je m'empêcher d'observer en passant qu'il n'est pas étonnant qu'elles nous paraissent vides, puisqu'au fait on n'a rien mis dedam ; et je suis fâché seulement que ce soit là ce que l'on a quelquefois appelé le caractère romantique. Mais, au contraire, ce qu'il y a de nouveau dans le Cldf c'est que, pour la première fois, et comme qui dirait par un « renversement du pour au contre », les causes
1. Hardy (1 500-1 Gli), poèto dramatique, auteur de près de six cents pièces dont la moius médiocre est Mnrianmc.
2. RoTUou (1609-1050) débuta de bonne heure dans l'art dramatique. Il s'inspira des traj^iques grecs, du poète comique IMaute, mais ne sut pas échapper à i'inlluenre espagnole. On a de lui 17 tragi-comédies, 7 tragédies et 12 comédies. Ses principales œuvres sont : Antif/one (1638), Iphif/énù' en Aiilule (1040), Vcnccs- /</«(! 647), Cosrnds (1640); parmi les comédies, /es A'«x Sosies, 1rs Captifs {l6'iS).
3. Scui)|::ki flGOl-1607), poète et romancier, quitta la carrière des armes pour embrasser celle des lettres. Ses tragi-comédies tombèrent vile dans un oubli mérité, et pour s'en venger, Scudéri attaqua le Cifl de Corneille, en publiant ses Obsnrvations sur le Cifl (1037). Une épopée de Scudéri, Alaric ou Home vainciuf (1054), est un chef-d'œuvre d'emphase et do ridicule.
de Taction et Taction même y sont transportées du dehors au dedans, et le drame, par conséquent, dans Tintérieur ou dans l'àme des personnages. 11 ne se passe plus rien ici de conscient, et déjà de voulu. Tout ce que sont les personnages de Corneille, ils le sont par eux-mêmes, indépendamment des événements ou au besoin contre les événements même. En dépit de la mort du comte, Rodrigue aime toujours Chimène, elChimèiie, en demandant la tête de Rodrigue, ne continue pas moins de l'aimer. Pareillement, ce sont les résolutions intérieures des personnages qui font varier, s'engager et avancer l'action. Pas d'action si Rodrigue, penchant du côté de son amour, et croyant devoir plus à sa maîtresse qu'à son père, ne tuait pas le comte; pas d'action non plus si Chimène, obéissant aux intérêts de ce même amour; laissait à la puissance publique le soin de venger son père. De telle sorte qu'à vrai dire, si l'on retrouve dans le Cid quelque trace de cette action du dehors qui était avant lui comme la loi de la tragi-comédie, ce n'est que dans le dénouement, et la manière encore un peu artificielle dont il est procuré.
Ai-je besoin de vous montrer ici les conséquences presque infinies de cette transformation ou, pour mieux dire, de celte transposition de l'action? Grâce à elle, en effet, la curiosité se détache de ce que la représentation avait jusqu'alors de plus extérieur et de plus matériel, pour se ramasser toute comme en un point indivisible et moral. Ce qui n'était qu'un plaisir des yeux ou de l'oreille en devient un de l'imagination, presque purement intellectuel déjà. Et l'émotion même enfin s'accroît de tout ce que la connaissance du secret de l'àme des personnages ajoute nécessairement à la sympathie que leur situation nous inspire... Tel est le premier moyen dont Corneille a usé pour éliminer de la tragédie ce qu'elle contenait de trop romanesque encore , et , en la rendant à la conscience de sa propre nature, pour la mettre dans la voie de son véritable progrès.
En voici un second : c'est que, presque pour la première fois, dans le Cid, les personnages, au lieu d'être les produits de leurs propres actions, en deviennent vraiment les maîtres,
Jes vrais ouvriers de leur fortune, au lieu de n'en être que les esclaves ou les jouets. Exprimons-le, et tâchons de sentir toute l'importance de la transformation, en disant que Corneille, par la substitution du volontaire au hasard, a dégagé, du milieu des imitations ou des contrefaçons d'elle-même qui en déguisaient la véritable formule, une des lois essentielles du théâtre; — et permettez-moi d'insister sur ce point.
Il ne saurait s'agir ici, vous le pensez bien, de discuter sur le libre arbitre ; et, si nous ne sommes pas assemblés pour faire de l'érudition , encore moins le sommes-nous pour faire de la métaphysique. Cependant il faut bien que j'essaye de vous montrer là, dans l'idée môme que l'on se fait de la liberté, la différence capitale du romanesque et du dramatique.
Tandis donc que les héros de roman, formés, pour ainsi dire, et comme façonnés par les circonstances extérieures, soumis à la pression du « milieu » ou du « moment », obéissent toujours à quelque fatalité, dont même il leur arrive parfois de n'être que le symbole, et sont agis, selon un barbarisme énergique, bien plutôt qu'ils n'agissent; au contraire, dans le drame, bien loin d'accepter la loi des circonstances, ce sont les personnages qui la leur font, jusqu'à en mourir, s'il le faut, plutôt que de ne pas la leur faire, et qui les accommodent aux exigences de leur volonté. Quand cela finit mal pour eux, dans la mort et dans le sang, c'est le drame; quand cela finit mieux, dans le mariage par exemple, c'est la comédie; quand cela finit moins bien, mais aux dépens de leur amour-propre plulôt que de leur vie, c'est le vaudeville. Mais, drame ou comédie, c'est toujours et partout la condition, la formule et la loi de l'action dramatique.
Dans une de ses tragédies les moins connues et d'ailleurs les plus justement oubliées. Corneille a fait en beaux vers l'apologie de cette liberté qui est l'âme de son théâtre. C'est Thésée qui parle :
Quoi, la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices! Kt Delphes, malgré nous, conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses prédictions?
L'âme est donc toute esclave; une loi souveraine Vers le mal ou le bien incessamment l'entraîne, Et nous ne recevons ni crainte ni dôsir De cette volonté qui n*a rien à choisir!...
De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à vos dieux, toute la gloire est due! Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu'on délibère, on ne fait qu'obéir!... D'un tel aveuglement daignez me dispenser'.
Voilà, en même temps que la pensée de Corneille, le secret de sa force dramatique ; et voici peut-être, dans une autre citation, le secret de la faiblesse d'Hugo :
Tu me crois, peut-êlro, Un homme comme sont tous les autres; un être Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva. Détrompe-toi. Je suis une force qui va; Agent aveugle et sourd de mystères funèbres.
Une Ame de malheur faite avec des ténèbres, où vais-je? Je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.
Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête 2.
Ne vous semble-t-il pas voir, dans ce contraste seul, une explication presque suffisante de ce qu'il y a toujours de dramatique, en dépit de ses défauts, dans l'œuvre de Corneille, et de ce qu'au contraire, dans celle d'Hugo, quoi qu'il fasse, il y a toujours de plus lyrique — ainsi dans Heniani — ou de plus épique à proprement parler — comme dans les Bur^ (graves — que de véritablement dramatique ?
[Conférences de VOdéon: le Cid.)
LA PUTLQSOPniE DE LA NATURE DANS MOLIÈRE
Rappelez-vous de quelles accusations de libertinage et .d'impiété Molière a été l'objet pour son École des femmes, et rappelez-vous en quel temps du siècle nous sommes. C'est en 1062; les Pensées^ de Pascal n'ont pas encore paru, mais
i. Œdipe, m, 5.
t.'. Hernani, III, i.
3. Les Penwes de Pascal furent publiées pour la première fois après la mort de leur auteur, en 1G70, pur Port-Royal, avec des atténuations et des suppressions.
il n'y a pas plus de cinq ans que les Provinciales faisaient fureur, et c'est l'époque triomphante et glorieuse de la prédication et de la propagande jansénistes. Or, qu'est-ce qu'ils enseignent, ces hommes de Port-Royal? Précisément l'inverse •de Molière : que la nature humaine est corrompue dans son fonds; que nos plus dangereux ennemis, nous les portons en nous, et que ce sont nos instincts ; qu'en suivant leur impulsion nous marchons vers la damnation éternelle ; et, conséquemment, qu'il n'y a espoir de salut qu'à les tenir en bride; que la vie de ce monde nous est donnée pour ne pas en user, et la nature pour être une occasion de combat, de lutte et de victoire sur elle-même. Quelle que soit votre opinion, Messieurs, sur ces deux conceptions de la vie, quelle que soit la mienne, je ne crois pas rabaisser Molière en en parlant de la sorte, c'est-à-dire en lui faisant dans l'histoire des idées de son temps une part presque égale à celle de Pascal ou de Descartes eux-mêmes. C'est sa gloire, en effet, que d'avoir joué un tel rôle, quoi que l'on puisse penser de l'utilité de ce rôle ; il ne serait pas l'auteur dramatique qu'il est s'il n'avait été autre chose; et je trouve cette manière d'en parler plus glorieuse pour lui, plus honorable peut-être pour nous, que d'en faire un ennemi oblique et honteux de la religion de son temps ^ Il faut en prendre notre parti : Molière est de la famille de Rabelais et de Voltaire, libre d'esprit comme eux, comme eux indépendant d'humeur, païen comme eux, si vous voulez, — et comme eux serviteur du culte de la nature et de l'humanité.
Pour achever de vous en convaincre, cherchez plutôt où sont ses ennemis et où sont ses victimes. Qui est-ce qui l'attaque? et qui, lui-même, a-t-il attaqué? Ce sont les précieuses, Gathos, Madelon, Philaminte; ce sont les pédants, Oronte, Trissotin, Vadius, M. Lysidas^; ce sont encore les prudes, celles dont l'Arsinoé du Misanthrope est demeurée le modèle; et
1. Allusion à ceux qui ont cru voir dans le Tartuffe une attaque contre la religion.
t. Dans \e9 Précieuses ridicules figurent Cathos et Madelon; dans les Femmes savantes, Phii.amintk ; dans le Misanthrope, OnoxTE ; enfin TnissoTiN et Vadios. dans les Femmes savantes, et Lysidas dans la Critique de l'École des femmes.
ce sont les marquis, ce sont les coquettes, ce sont les barbons amoureux, ce sont les hypocrites, ce sont tous ceux enfin dont on peut dire que le ridicule ou Todieux consiste essentiellement à farder, à déguiser, à masquer ou à dénaturer la nature. Qu'est-ce en effet qu'une précieuse et qu'est* ce qu'un pédant? Beaucoup d'autres choses sans doute; mais avant tout et par-dessus tout, ce sont des gens qui superposent en eux une nature artificielle, si je puis ainsi dire, à la vraie, à la bonne, à la seule, à celle dont les impulsions, selon la philosophie de Molière, ne sauraient jamais nous tromper. Et les prudes? Et les hypocrites? Que font -ils, en suivant eux-mêmes la nature, et en allant pour eux jusqu'au bout de leurs instincts, que font-ils — comme s'ils voulaient se réserver pour eux le monopole du plaisir — que d'en prêcher aux autres le dégoût et l'horreur? Mais au contraire, ceux qui suivent la bonne nature, ces excellentes pâtes de bourgeois et de domestiques, les Martine*, les Donne 2, la Nicole du Bourgeois gentilhomme, et M^° Jourdain, et Chrysale, et les Agnès, les Henriette, les Angélique 2, sentez-vous avec quelle sympathie Molière les a traités, comme ce sont là ses gens, ceux qu'il aime, ceux qui sont pour lui dans la vraie vérité? Où il y a de la gêne il n'y a point de plaisir, dit le proverbe vulgaire ; mais Molière va plus loin encore, et si nous l'écoutons nous parler par la bouche d*Agnès : « 11 n'y a point de péché, nous dit-il, là où il y a du bon plaisir. » Vous le voyez, dans sa naïveté hardie, c'est la philosophie de la nature, et c'est bien la philosophie de Molière.
Elle lui tient tellement à cœur que je ne croirais pas exagérer si je disais qu'elle est le principe de ses attaques contre les médecins, et que vous la retrouverez, après VÉcote des femmes, dans le Malade imaginaire, dans la dernière en date des grandes comédies, après l'avoir reconnue dans la première. Car enfin, eux aussi, les médecins, que font-ils que
1. Martine, nom de la servante dans la comédie des Femmes semantes,