‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 168 sur 243 · CORNEILLE · texte numérisé non relu

CORNEILLE

Ce qui fait la vraie « grandeur » de Corneille, c'est avant tout la « grandeur » de son style, c'en est l'air à la fois de facilité, de force et de solidité. Dans la perversion ou dans la corruption de toutes ses autres qualités, ce que ce robuste vieillard a gardé jusqu'à la fin, c'est le don d'écrire et de penser en vers; et, — il avait raison de le croire, — pour la justesse et la fermeté de la langue, pour la plénitude et l'harmonie un peu rude, ou plutôt un peu archaïque du vers, pour l'ampleur et la majesté de la période, son Sertorius, son Othon, son Attila, ne sont pas indignes d'Horace ou de Cinna. Sans doute, il y est quelquefois obscur, et plus souvent encore emphatique et précieux ; mais, dans la préciosité même et dans l'emphase, par une rencontre presque unique, il aie secret d'être naturel; et son « galimatias », là même où il est inintelligible, est encore d'un grand écrivain. Peu d'épilhètes à la rime, peu de chevilles, peu de métaphores et peu de périphrases ; une extraordinaire fécondité d'invention verbale, tous les mots de la langue également dociles à l'appel de l'idée, nulle trace d'effort ; partout le discours le plus direct et le plus agissant, le plus rapide et le plus nerveux, je ne sais quoi de simple et de hardi : c'est l'idéal du style dramatique peut-être ; et, assurément, l'un des modèles qu'il y ait en notre langue de la perfection de l'art d'écrire en vers. Car, dans les vers de Racine, que l'on peut préférer d'ailleurs, on sont l'art et un peu l'étude, quelquefois même l'apprêt, ce qui s'explique lorsqu'on se rappelle qu'il arrêtait d'abord en prose les plans de ses tragédies, dont alors il reliait les mas-

ses par ces oppositions, cette variété et ces dégradations des nuances qui font la magie de son style. La veine de Corneille, moins pure ou, si l'on veut, plus trouble, a quelque chose de plus abondant, de plus véhément, de plus « naturel », en tant que plus inconscient.

Aussi, parmi les légendes qui remplissent encore son histoire, pouvons-nous être assez certains qu'il n'y en a pas de plus fausse, ni surtout qui donne de son style une idée plus contraire à ce qui en fait la principale beauté, que celle qui nous le montre, dans le feu de la composition, soulevant une trappe et demandant à Thomas, qui travaille au-dessous de lui, la rime ou le mot dont il a besoin pour achever son vers. Ceux-là n'ont jamais lu Don Bertrand de Cigarral ou le Comte d*Essex, qui croient que Pierre ait jamais pu devoir quelque chose à Thomas; mais ceux-là jugent bien mal ou bien superficiellement de son style qui n'ont pas senti que les mouvements et les rimes étaient donnés ensemble à l'auteur de Polyeucte et de Rodogune avec les idées et les sentiments. J'ajouterai sur ce point, et pour tâcher de ne rien omettre, que je n'accorde pas que ce style, comme on l'a dit, soit plus oratoire que proprement poétique : tout au plus n'est-il point lyrique, diffère-t-il du style de la méditation ou de l'ode, n'admet-il pas l'intervention de la personne ou du moi du poète. Mais qui ne voit que cela même fait une partie de son mérite, que d'être ainsi destiné pour l'action, rébus agendis, et, conséquemraent, de répondre aux exigences ou aux nécessités du drame? Faire des vers d'action, si Ton peut ainsi dire, qui aident le drame à marcher vers son dénouement, qui contiennent au besoin jusqu'à des indications de mise en scène et qui demeurent des vers, c'est l'une des pures difficultés du •drame ou de la comédie en vers, et personne ne l'a surmontée, ou pour mieux dire, et sans presque y songer, ne s'en est joué comme Corneille.

Ce qu'il a fait encore, et le premier, c'est de rendre le vers français capable de porter la pensée. Qui donc a dit à ce propos que, fussent-elles dénuées de toute valeur proprement dramatique, ses tragédies, pour la seule beauté des

H. et M. — Extraits des critiques. {">

discours qu'on y fait, dureraient encore tout entières ? Et ce n'est sans doute qu'un paradoxe, mais il renferme une pari de vérité. Lorsque Corneille parut, il y avait cent ans déjà que l'on s'exerçait à penser, et que Ton n'y réussissait pas. En vain pillait-on les anciens; en vain dérobait-on à Lucrèce, à Virgile, ou aux Italiens, à Pétrarque surtout, une « sentence » que l'on avait d'ailleurs soin de mettre entre guillemets, ou d'imprimer en italiques, pour attirer l'attention du lecteur; en vain môme les prosateurs faisa^ient-ils passer tout Sénèque ou tout Plutarque dans leurs Essais comme Montaigne; on ne les digérait pas, et on ne parvenait pas à se les assimiler, à se les convertir, selon l'expression et le vœu de du Bellay, « en sang et en nourriture ». De cette tutelle de l'antiquité, de cette imitation laborieuse et stérile jusqu'alors du grec et du latin. Corneille est, avec Descartes, avant même Descartes, le premier qui ait émancipé la langue et la pensée françaises.

En ce sens, parmi nos grands écrivains, on a eu raison de les nommer les premiers des modernes, les premiers qui aient donné à notre littérature sa marque originale, son caractère de nationalité, les premiers créateurs enfin, et non plus de» commentateurs ou des compilateurs. C'est par là que le Cid^ comme le Discours de la méthode, marque une date ou un& époque, pour mieux dire, non seulement dans l'histoire du théâtre, mais dans celle de la littérature et de l'esprit français. Ils ont délié la langue encore embarrassée dans les dépouilles du latin ; ils ont dénoué la pensée, qui voulait être et qui ne pouvait pas. En dehors de Richelieu, qui n'a guère cannu Descartes, et presque contre lui, — puisqu'il a fait critiquer le Cid, — la propre idée du grand ministre, quand il instituait son Académie française, ou l'une au moins de ses idées,, qui n'était pas la moins ambitieuse, est réalisée maintenant. Car on pourra bien retraduire en latin le Discours de la méthode, comme vingt ans plus tard on fera les Provinciales; mais un grand pas, et le pas décisif, n'en a pas moins été fait. Maintenant il existe, d'un bout à l'autre de l'Europe, entre tous ceux qui lisent et qui pensent, un nouvel et universel instru-

ment de communication et d'échange : c'est le français de Descartes; c'est surtout le français de Corneille, qui va chasser le latin des dernières positions qu'il occupe, présider, dès 1648, à la rédaction des traités d alliance et de paix, et devenir enfin, pendant deux siècles entiers, la langue presque unique? des lettres, de la philosophie et de la science.

Mais en même temps que la langue, — et par conséquence naturelle, quoique non pas nécessaire, puisqu'elle n'a pas toujours suivi, — il a haussé, si je puis ainsi dire, l'âme française au-dessus d'elle-même. Le xvi« siècle encore l'avait essayé, celui de Ronsard et de Calvin, sinon celui de Rabelais et de Montaigne, mais il y avait presque plus échoué qu'à préparer l'universalité de la langue, et la licence italienne, en se mêlant au vieux courant gaulois, avait fait la fortune de ce genre de littérature dont le Moyen de parvenir^ et le Cabinet satyrique^ sont demeurés les fâcheux monuments. Aussi Corneille était-il trop modeste quand il ne se vantait que d'avoir épuré les mœurs du théâtre. Il a fait autre chose, et ik a fait davantage : à cette société grossière et corrompue du temps, ou plutôt de la cour de Henri IV et de Marie de Médiois, on peut dire qu'il est venu proposer un nouvel idéal moral, qui devait être celui du xvn« siècle, et dont les excèsou les bizarreries ne sauraient nous faire méconnaître pourtant la grandeur. Car un poète, et surtout un poète dramatique, n'est pas, ne peut pas être un prédicateur de vertu; si Corneille nous a donné quelquefois le spectacle du triomphe du devoir sur la passion, nous n'avons plus besoin de répéter qu'il ne nous l'a pas donné toujours, ni dans tous ses chefsd'œuvre; le point d'honneur, chez lui comme chez les Espagnols, a souvent des exigences qu'il est presque permis d'appeler criminelles; enfin, comme on l'a vu, la volonté même, en ne s'imposant d'autre obligation que celle de son propre exercice, est ou peut être souvent chez lui d'un dangereux

i. Le Moyen de parvenir (t6l2), par Beroalde he Vbuvii.i.e, est une œuvre étrange dans laquelle l'auteur met en scène des personnages célèbres de Fantiquité, du moyen âge et de son temps, qui s'entretiennent de toutes ctioses avec une liberté souvent cynique.

2. Recueil do vers libres de poètes de la fin du xvi* siècle, &larot, Régnier, etc>-

exemple. Il n'est pas moins vrai, cependant, qu'en touchant ces cordes de l'honneur, du devoir et de la volonté, Corneille en a tiré des accents auxquels vibre non pas peut-être ce qu'il y a de meilleur, mais assurément ce qu'il y a de plus noble en nous; en nous enlevant à nous-mêmes, ses héros nous provoquent à rimilation de vertus qui ne sont point de commerce, ainsi que l'on disait jadis, mais qui n'en sont justement que plus rares; et nous n'avons point à faire de lui pour nous apprendre à vivre, mais pour nous habituer au contraire à placer bien des choses au-dessus de la vie, et pour nous mettre en quelque manière dans cet état d'exaltation morale qui devient, avec l'occasion, le principe des grandes actions.

Par là il est et il demeure, avec Pascal et Bossuet, du petit nombre de ceux de nos grands écrivains qui nous défendent, contre les étrangers, du reproche que l'on nous a si souvent adressé de légèreté, d'insouciance des grandes questions, de gauloiserie et d^'immoralité. Est-ce que vous n'avez pas été quelquefois effrayé de ce que serait, en effet, notre littérature, si par hasard ces quelques noms y avaient fait défaut, et qu'elle n'eût pour la représenter que l'auteur de Pantaijruel et celui des Essais, Molière et La Fontaine, ou l'auteur enfin de Candide^ et celui du Neveu de Rameau^'f C'est alors que nous ne serions que les amuseurs de l'Europe, uniquement bons à la faire rire. Mais nous avons les Pensées de Pascal, nous avons les Sermons de Bossuet, et nous avons les tragédies de Corneille. Et c'est pour cela qu'avec tous ses défauts, ce « bonhomme » est de ceux qui font éternellement honneur, non seulement, comme La Fontaine ou Molière, à l'esprit français, mais à notre caractère; qui nous ont, comme nous disions, élevés au-dessus de nous-mêmes; et qui nous ont enfin, entre les leçons de l'épicuréisme facile des Rabelais et des Montaigne, ou des Voltaire et des Diderot, enseigné le prix de la volonté, l'héroïsme du devoir et la beauté du sacrifice.

{Revue des Deux Mondes : Pieire Corneille,)

i. VoLTAinK,

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