LES PERSONNAGES DU THÉÂTRE DE RACINE
Ce qui est vrai de la nature de l'intrigue ne l'est pas moins du caractère des personnages. Rappelons-nous encore ici le caractère habituel des personnages de Corneille. Tous, ou presque tous, ils ont ce qu'on pourrait appeler l'allure épique et
1. LccnÈcK, poète Intin ne en 95 avant notre ère. Il est l'autour du poème De rerum natura (De la nature), dans lequel il expose la doctrine d'ÉpicuRE.
i. MuLiÈRB avait été disciple do Gassendi (159i- 1655), philosophe français qui essaya de réhabiliter la doctrine d'KpicuHK.
ce sont les marquis, ce sont les coquettes, ce sont les barbons amoureux, ce sont les hypocrites, ce sont tous ceux enfin dont on peut dire que le ridicule ou Todieux consiste essentiellement à farder, à déguiser, à masquer ou à dénaturer la nature. Qu'est-ce en effet qu'une précieuse et qu'est* ce qu'un pédant? Beaucoup d'autres choses sans doute; mais avant tout et par-dessus tout, ce sont des gens qui superposent en eux une nature artificielle, si je puis ainsi dire, à la vraie, à la bonne, à la seule, à celle dont les impulsions, selon la philosophie de Molière, ne sauraient jamais nous tromper. Et les prudes? Et les hypocrites? Que font -ils, en suivant eux-mêmes la nature, et en allant pour eux jusqu'au bout de leurs instincts, que font-ils — comme s'ils voulaient se réserver pour eux le monopole du plaisir — que d'en prêcher aux autres le dégoût et l'horreur? Mais au contraire, ceux qui suivent la bonne nature, ces excellentes pâles de bourgeois et de domestiques, les Martine*, les Dorine^, la Nicole du Bourgeois gentilhomme, et M^° Jourdain, et Chrysale, et les Agnès, les Henriette, les Angélique 3, sentez-vous avec quelle sympathie Molière les a traités, comme ce sont là ses gens, ceux qu'il aime, ceux qui sont pour lui dans la vraie vérité? Où il y a de la gêne il n'y a point de plaisir, dit le proverbe vulgaire ; mais Molière va plus loin encore, et si nous l'écoutons nous parler par la bouche d'Agnès : « 11 n'y a point de péché, nous dit-il, là où il y a du bon plaisir. » Vous le voyez, dans sa naïveté hardie, c'est la philosophie de la nature, et c'est bien la philosophie de Molière.
Elle lui tient tellement à cœur que je ne croirais pas exagérer si je disais qu'elle est le principe de ses attaques contre les médecins, et que vous la retrouverez, après VÉcote des femmes, dans le Malade imaginaire, dans la dernière en date des grandes comédies, après l'avoir reconnue dans la première. Car enfin, eux aussi, les médecins, que font-ils que
1. Martine, nom de la servante dans la comédie des Femmes semantes,