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LES PERSONNAGES DU THÉÂTRE DE RACINE

Ce qui est vrai de la nature de l'intrigue ne l'est pas moins du caractère des personnages. Rappelons-nous encore ici le caractère habituel des personnages de Corneille. Tous, ou pres- <[ue tous, ils ont ce qu'on pourrait appeler l'allure épique et

1. LucRÈcK, poète latin né en 95 avant notre ère. Il est l'autour du poème De rerum natura (De la nature), dans lequel il expose la doctrine d'Épiccns.

i. MoLiÈRB avait été disciple de Gassendi (i59i- 1655), philosophe français qui essaya de réhabiliter la doctrine d'KpicuiiB.

comme l'air de sortir d'une chanson de geste. On pourrait les qualifier ou les caractériser d'une seule épithète, comme les personnages de la Chanson de Roland ou de l'épopée homérique : Horace aux pieds agiles, ou Don Diègue à la barhe fleurie, ou Gléopâtre fertile en ressources ^ Emprisonnés dans leur caractère, — dans le caractère que leur adonné le poète, — en quelque sorte comme un baron féodal dans son impénétrable armure, ce sont des rocs sur lesquels glissent les événements du dehors, sans jamais les entamer. Tout ce qu'ils sont, ils le sont dès le début de l'action, dès leur premier geste, dès leurs premières paroles; ils le demeurent pendant toute la durée du drame ; et plutôt que de changer de caractère au gré des circonstances, vous savez qu'ils mettent leur point d'honneur à se faire tuer ou à se tuer eux-mêmes : c'est même la catastrophe ou le dénouement ordinaire des tragédies de Corneille.

Au contraire, dans les tragédies de Racine, nous voyons apparaître la nuance, la perspective, le clair-obscur, les valeurs^j et avec tout cela la ressemblance et la conformité du personnage avec la vie. Voyez-les en effet combattus ou battus de sentiments contraires, Hermione, Andromaque, Pyrrhus, semblables à nous, passant comme nous d'un extrême à l'autre, de l'amour à la haine, de la haine àTamour, et toujours incertains, comme nous, de la nature de leurs vrais sentiments.

Où suis-je? Qu'ai-jc fait? Que dois-je faire encore? Quel transport me saisit? Quel chagrin me dévore? Errante et sans desseins je cours dans ce palais. Ah ! ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais?

Ainsi s'écrie Hermione au moment même où sa destinée se décide, bien différente en cela de Pauline, ou de Ghimène, qui ne font rien qu'elles ne le veuillent, et conséquemment

1. De ces cpithètes, la première, aux pieds agiles, est appliquée par Homkrr au personnage d'Acmi.i.E, dans Y Iliade: la seconde, à la barbe fleurie, s'applique à Chaulkma(;nk, dans la Chanson de Roland; enfln, la dcrnièro, fertile en ressourneSf caractérise Ulysse dans VOdyssée.

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