ANDROMAQUE
Les sentiments les plus touchants de l'Andromaque de Racine émanent pour la plupart d'un poète « chrétien ». L'Andromaque de VIliade est plus épouse que mère ; celle d'Euripide a un caractère à la fois rampant et ambitieux, qui détruit le caractère maternel; celle de Virgile est tendre et triste, mais c'est moins encore la mère que l'épouse : la veuve d'Hector ne dit pas : Astyanax ubi est ? mais Hector ubi est ?
L'Andromaque de Racine est plus sensible, plus intéressante que TAndromaque antique. Ce vers si simple et si aimable :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui,
est le mot d'une femme chrétienne ; cela n'est point dans le goût des Grecs, et encore moins des Romains. L'Andromaque d*Homère gémit sur les malheurs futurs d'Astyanax, mais elle songe à peine à lui dans le présent ; la mère, sous notre culte, plus tendre, sans être moins prévoyante, oublie quelquefois ses chagrins, en donnant un baiser à son fils. Les anciens n'arrêtaient pas longtemps les yeux sur Tendance ; il semble qu'ils trouvaient quelque chose de trop naïf •dans le langage du berceau. Il n'y a que le Dieu de l'Évangile qui ait osé nommer sans rougir u les petits enfants* » (parvuli) et qui les ail offerts en exemple aux hommes :
El accipicns puerum, &tatuit eum in mcdio corum : quem cum complexus •csset, ait aliis : « Quisquis unum ex hujusmodi pucris receperit in nomine mec me recipit. »
Et ayant pris un petit enfant, il l'assit au milieu d'eux , et l'ayant embrassé il leur dit: Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me f eçolt K
Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise dans Racine :
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste ; Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste,
qui ne reconnaît la chrétienne ? C'est le deposuit potentes de sede. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que les sentiments naturels : or, les sentiments exprimés dans ces vers de Racine ne sont point purement dans la nature ; ils contredisent au contraire la voix du cœur. Hector ne conseille point à son fils d'avoir de ses aïeux un souvenir modeste ; en élevant Astyanax vers le ciel, il s'écrie :
ZeO, S.W01 tt 6eo£, B6tt 6-^, xal tôv 6è Y^veoSai, iraîS* ijx(>v, (îx; xal è^w xep, àpiirpeicia Tpweaaiv
i. MattHm cap. xvin, 3.
X Marc, ix, 35, 36.
w Zï piT.v t' àyaôôv, xal "iXiou 191 ivaaaeiv.
Kal Tzoxi Ti; sTtTiîi, « IlaTpè? 6' oys t:oXX6v à[JLCiV(i>v, >»
èx -nôXcao'j àviôvTa, elc*.
« O Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne, comme moi, sur Ilion ; faites qu'il obtienne l'empire entre les guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de l'ennemi, on s'écrie : « Celui-ci est encore plus vaillant que son père I »
Énée dit à Ascagne :
... Et te, animo repetentem excmpla tuorum.
Et pater alinéas, et avunculus excitet Hector 2.
A la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur les aïeux d'Astyanax. Mais, après ce vers:
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, Elle ajoute :
Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été.
Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de Forgueil : on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans V Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque chose de bas et de honteux ; l'humilité, dans notre rehgion, est bien loin d'avoir un pareil langage : elle est aussi noble qu'elle est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures de la vie : mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu, qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des hommes ; il conserve sa dignité dans les fers : fidèle à son maître sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer ; il n'es-