PARALLÈLE DE VIRGILE ET DE RACINE
Ces deux grands poètes ont tant de ressemblance, qu'ils pourraient tromper jusqu'aux yeux de la Muse, comme ces jumeaux de YÉnéide qui causaient de douces méprises à leur
mère. Tous deux polissent leurs ouvrages avec Je même soin^ tous deux sont pleins de goût, tous deux hardis, et pourtant naturels dans Texpression, tous deux sublimes dans la peinture de l'amour ; et, comme s'ils s'étaient suivis pas à pas, Racine fait entendre dans Esther je ne sais quelle suave mélodie, dont Virgile a pareillement rempli sa seconde églogue, mais toutefois avec la différence qui se trouve entre la voix de la jeune fille et celle de l'adolescent, entre les soupirs de rinnocence et ceux d'une passion criminelle.
Voilà peut-être en quoi Virgile et Racine se ressemblent ; voici peut-être en quoi ils diffèrent.
Le second est, en général, supérieur au premier dans l'invention des caractères : Agamemnon, Achille, Oresle, Mithridate, Acomat, sont fort au-dessus des héros de YÊnéide. Énée et Turnus ne sont beaux que dans deux ou trois moments ; Mézence seul est fièrement dessiné.
Cependant, dans les peintures douces et tendres, Virgile retrouve son génie : Évandre, ce vieux roi d'Arcadie, qui vit sous le chaume, et que défendent deux chiens de berger, au même lieu où les césars, entourés de prétoriens, habiteront un jour leurs palais; le jeune Pallas, le beau Lausus, Nisus et Euryale, sont des personnages divins.
Dans les caractères de femmes, Racine reprend la supériorité : Agrippine est plus ambitieuse qu'Amate, Phèdre plus passionnée que Didon.
Nous ne parlons point d'Athalie, parce que Racine, dans cette pièce, ne peut être comparé à personne : c'est Tœuvre la plus parfaite du génie inspiré par la religion.
Mais, d'un autre côté, Virgile a pour certains lecteurs un avantage sur Racine : sa voix, si nous osons nous exprimer ainsi, est plus gémissante, et sa lyre plus plaintive.
Ce n'est pas que l'auteur de Phèdre n'eût été capable de trouver cette sorte de mélodie des soupirs ; le rôle d'Andromaque, Bérénice tout entière, quelques stances des cantiques imités de l'Écriture, plusieurs strophes des chœurs à' Esther et d'Athalie, montrent ce qu'il aurait pu faire dans ce genre ; mais il vécut trop à la ville, pas assez dans la solitude. La
4C0ur de Louis XIV, en lui donnant la majesté des formes et ■en épurant son langage, lui fut peut-être nuisible sous d'autres rapports ; elle Téloigna trop des champs et de la nature. Virgile est Fami du solitaire, le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce qu'il a fait Athalie ; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le cœur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre ; le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines tracés par Racine, on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles : ils sont vastes et tristes ; mais à travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et les vestiges des grandeurs :
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie ; ils représentent toute la nature : ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées « regardent toutes, en pleurant, l'immensité des flots » :
... Cuncta?que profundum Pontum adspectabant flentes.
[Génie du Christianisme, seconde partie, liv. II, ch. x.)