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Palais des rois d'Espagne, à quelque distance de Madrid

fine, intrigante, allant de Mazarin à Gondé et complotant avec Retz, manœuvrant à Taise dans l'eau trouble de|la Fronde, souverainement belle avec un sourire mystérieux, débauchée, libre penseuse, je ne sais quel air d'aventurière, de princesse ruinée, de grande dame bohème, de Fédora, de Slave énigmatique et perverse longtemps avant l'invention du type. Et tout y est, même, à la suite d'un songe (toutes ces femmes-là croient aux songes), la conversion soudaine et absolue de la vieille pécheresse qui n'a plus rien à attendre des hommes... Et voici, en regard, une tête correcte de haut fonctionnaire, Michel Le Tellier, esprit lucide, appliqué, adroit et souple, ayant l'art de faire croire au roi que c'est le roi qui fait tout; intègre , mais établissant richement toute sa famille , jusqu'aux petits-cousins; froid, figé, impassible, mais pleurant (le joie à son lit de mort parce que Dieu lui a laissé le temps de signer la révocation de l'édit de Nantes...

Enfin voici venir le héros violent à la tête d'aigle, le grand Condé. Avez-vous vu son buste au petit musée de la Renaissance? Un nez prodigieux, des yeux saillants, des joues creuses, une bouche tourmentée, vilaine, soulevée parles longues dents obliques; point de menton; en somme, un nez entre deux yeux étincelants. Le superbe chef de bande, en dépit delà littérature, même de la théologie dont on l'avait frotté ! Grand capitaine à vingt ans, fou d'orgueil après ses quatre victoires, fou de colère après seize jours de prison, ivre de haine jusqu'au crime et à la trahison, il revient, lion maté parle renard Mazarin, s'effondrer aux pieds du roi le plus roi qu'on ait jamais vu. Et puis c'est fini, sauf l'éclair de Senef. On ne songe pas assez à ce qu'il y a eu de particulier et de douloureux dans cette destinée. Toute la gloire au commencement, puis une vie ennuyée d'homme de prose dans une société décidément organisée et réglée ; une mélancolie de fauve renfermé dans une cage invisible, de vieil aigle attaché sur sa mangeoire, déplumé par places, la tête entre ses deux ailes remontées... à ce point Jque le maître des cérémonies funèbres du grand siècle pourra louer la pitié, la bonté et les vertus chrétiennes de ce dernier des barons féodaux.

Voilà ce qu'il faut se dire pour goûter vraiment les oraisons funèbres, et voilà ce que le commentaire de M. Jacquinet nous permet au moins d'imaginer. Et il faut aussi se représenter le lieu, le théâtre, la mise en scène : un de ces catafalques lourds et somptueux, comme nous en décrit M™® de Sévigné, avec d'innombrables cierges et de hauts lampadaires, et des figures allégoriques dans le genre « pompeux )>; les gentilshommes, les grandes dames en noir, velours et falbalas, en raides et opulentes toilettes; tout l'appareil d'une cérémonie de cour, et, sur les figures graves, un air de parade et de représentation. Voyez par là-dessus le BossuetdeRigaud, front arrondi et dur comme un roc, bouche sévère, face ample et bien nourrie, tête rejetée en arrière, magnifique dans l'écroulement des draperies pesantes et des satins aux belles cassures (il ne traînait pas toutes ces étoffes en chaire, mais je les vois ainsi quand même) ; Bossuet, gardien et captif volontaire d'un des plus puissants systèmes de dogmes religieux et sociaux qui aient Jamais maintenu dans l'ordre une société humaine, et participant, dans toute son attitude, de la majesté des fictions dont il conservait le dépôt. Sur les cadavres « très illustres » enfouis sous cette pompe, il jette les paroles pompeuses qui disent leur néant; et cependant il leur refait une vie terrestre toute pleine de mérites et de vertus, car il le faut, car cela convient, car cela importe au bon ordre des choses humaines. Et tout, l'appareil éclatant des funérailles et des louanges convenues, tout contribue à rendre plus ironique cette majestueuse comédie de la mort où les paroles sonores, préparées d'avance, sur la vanité de toutes choses, ne sont qu'une suprême vanité.

{Les Contemporains, 1" série*.)

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