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DE L ETUDE DES LANGUES ANCIENNES

On ne peut nier qu'il ne soit avantageux de savoir Tanglais et l'allemand. Cette connaissance est utile au négociant et au législateur, comme au soldat et au savant. Mais il reste

H. et M. — Extraits des critiques. 18

à savoir si l'enseignement secondaire doit avoir pour unique objet l'utile. Il est bien général pour cela.

Non, le beau nom d'humanités qu'on lui donna longtemps nous éclaire sur sa véritable mission; il doit former des hommes et non point telle ou telle espèce d'hommes ; il doit enseigner à penser. La sagesse est de se tenir satisfait s'il y réussit, et de ne pas lui demander beaucoup (i 'au très choses en plus.

Apprendre à penser, c'est en cela que se résume tout le programme bien compris de l'enseignement secondaire.

C'est pourquoi je regrette infiniment les méthodes d'après lesquelles on enseignait autrefois le latin dans les classes de lettres; car, en apprenant le latin de la sorte, les élèves apprenaient quelque chose d'infiniment plus précieux que le latin : ils apprenaient l'art de conduire et d'exprimer leur pensée.

Je lutte contre la nécessité. Qu'on veuille excuser cette vaine obstination. Je porte aux études latines un amour désespéré. Je crois fermement que, sans elles, c'en est fait de la beauté du génie français. Le latin, ce n'est pas pour nous une langue étrangère, c'est 'me langue maternelle ; nous sommes des Latins. C'est le lait de la louve romaine qui fait le plus beau de notre sang. Tous ceux d'entre nous qui ont pensé tm peu fortement avaient appris à penser dans le latin. Je n'exagère pas en disant qu'en ignorant le latin on ignore la souveraine clarté du discours. Toutes les langues sont obscures à côté de celle-là. La littérature latine est plus propre que toute autre à former les esprits. En parlant ainsi, je ne m'abuse pas, croyez-le bien, sur l'étendue du génie des compatriotes de Cicéron; j'en vois les limites. Rome eut des idées simples, fortes, peu nombreuses. Mais c'est par cela même qu'elle est une incomparable éducatrice. Depuis elle, l'humanité conçut des idées plus profondes; le monde eut un frisson nouveau au contact des choses, il est vrai. 11 est vrai aussi que, pour armer la jeunesse, rien ne vaut la force la- Xïne.

Voyez Hamlet, c'est tout un monde immense. Je doute

qu'on ait jamais fait quelque chose de plus grand. Mais que voulez-vous qu'un écolier y prenne ? Comment saisira-t-il ces fantômes d'idées plus insaisissables que le fantôme errant sur l'esplanade d'Elseneur? Comment se débrouillera-l-ii dans le chaos de ces images, aussi incertaines que les nuées dont le jeune mélancolique montre à Polonius les formes changeantes ? Toute la littérature anglaise, si poétique et si profonde, offre de semblables complexités et une telle confusion. J'en dirai autant de la littérature allemande pour toutes les parties qui n'ont été inspirées ni par Rome ni par la France. Je relisais hier le Faust de Gœthe, le premier Faust, dans la belle traduction, aujourd'hui sous presse, de M. Camille Benoît. C'est un riche magasin d'idées et de sentiments; c'est mieux encore : c'est un laboratoire où la substance humaine est mise au creuset. Pourtant, que de brumes dans cette œuvre du plus lumineux génie de toute la Germanie!

On y marche à tâtons par des sentiers tortueux, le regard aveuglé de météores. Cela non plus ne sera jamais classique pour nous. Maintenant ouvrez les Histoires de Tite-Live. Là tout est ordonné, lumineux, simple ; Tite-Live, ce n'est pas un génie profond; c'est un parfait pédagogue. Il ne nous trouble jamais; c'est pourquoi nous le lisons sans vif plaisir. Mais comme il pense régulièrement! Qu'il est aisé de démontrer sa pensée, d'en examiner à part toutes les pièces et d'expliquer le jeu de chacune! Voilà pour la forme. Quant au fond même, qu'y trouve-t-on? Des leçons de patriotisme, de courage et de dévouement, la religion des ancêtres, le culte de la patrie. Voilà un classique! Je ne parle pas des Grecs. Ils sont la fleur et le parfum. Ils ont plus que la vertu, ils ont le goût! J'entends ce goût souverain, cette harmonie qui naît de la sagesse. Mais il faut convenir qu'ils ont toujours tenu peu de place dans les programmes du baccalauréat.

Et voici que le latin est devenu, dans nos lycées, semblable au grec. Voici qu'il n'est plus qu'une vaine ombre, jouet d'un souffle léger.

L'enseignement secondaire se dépouillera de plus en plus

de celte incomparable splendeur qu'il tirait de son apparente inutilité. Puisque cette transformation est nécessaire, puisqu'elle correspond au changement des mœurs, il ne serait

* pas bien philosophique de s'en affliger outre mesure. Si je suis inconsolable, la raison me donne tort; la nature n'est jamais du parti des inconsolables. C'est toujours une attitude un peu sotte que celle de bouder l'avenir. Les nations ont l'instinct de ce qui leur est convenable, et la France nouvelle trouvera peut-être l'enseignement dont elle a besoin pour ses enfants. Et nous autres, cependant, si ce plaisir égoïste nous est permis, nous nous réjouirons d'avoir été appelés les derniers au banquet des Muses, et nous murmurerons ces vers d'un docte poète, Frédéric Plessis, en jious refusant toutefois, par un sentiment pieux, à croire à l'entier accomplissement de la menace prophétique qu'ils contiennent :

Les siècles rediront que, d'Athène et de Rome,

Au stérile Occident l'art fécond est venu,

Kt ceux qu'autour de nous la voix du jour renomme

Périront dès demain pour l'avoir méconnu.

Dans la route banale où leur fouie s'engage

Ils trouvent la fortune et l'applaudissement;

Mais la noble pensée et le noble langage

Par eux ne seront pas foulés impunément.

{La Vie littéraire^.)

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