Ceux qui sont fiers de leur savoir
et idéalistes sont également les jouets des apparences.; ils sont, les uns et les autres, en proie au spectre de la caverne. C'est ainsi que Bacon * appelait le principe de notre éternelle ignorance, de l'ignorance à laquelle la condition d'homme nous condamne, murés que nous sommes en nousmêmes comme dans un rocher, et solitaires, hallucinés, au milieu du monde. Eh bien I puisque tous les témoignages que nous portons de la nature ont aussi peu de réalité objective les uns que les autres, puisque toutes les images que nous nous faisons des choses correspondent non pas aux choses elles-mêmes, mais seulement aux états de notre âme, pourquoi ne point rechercher et goûter de préférence les figures de grâce, de beauté et d'amour? Songe pour songe, pourquoi ne pas choisir les plus aimables? C'est ce que faisaient les Grecs. Ils adoraient la beauté; la laideur, au contraire, leur semblait impie. Pourtant, ils ne conservaient guère d'illusions ni sur la réalité des choses, ni sur la bonté de la nature. Ces Hellènes eurent de bonne heure une philosophie douloureuse et sans illusions. Du moins, ce charmant petit peuple n'accrut pas son mal en ajoutant à l'impossibilité de croire l'impossibilité d'aimer. Il eut la sagesse de poursuivre le beau, alors que le vrai lui échappait, et le beau ne le trompa point comme le vrai.
C'est que le beau dépend de nous ; il est la forme sensible de tout ce que nous aimons. Entre les romanciers idéalistes et les romanciers réalistes, la question est bien mal posée. On oppose la réalité à l'idéal, comme si l'idéal n'était pas la seule réalité qu'il nous soit permis de saisir. Dans le fait, les naturalistes voudraient nous rendre la vie haïssable, tandis que les idéalistes cherchaient à l'embellir. Et comme ils avaient raison I Comme ce qu'ils faisaient était excellent 1
1. Bacon''( François) (1560-1626), philosophe anglais qui substitua à la méthode syllogistique d'Aristote une méthode nouvelle : Vexpérience fondée sur l'mrfttction. On a de lui, entre autres, deux parties d'un ouvrage sur une classification nouvelle des connaissances humaines : 1<* le De dignitate et augmentis scientiaruw ; 2° le Noviim Organum. Bacon, devenu chancelier d'Angleterre, fut accusé df; concussion, emprisonné, puis remis en liberté, et finit ses jours dans la pauvreté et l'oubli.
11 y a chez les hommes un incessant désir, un perpétuel besoin d'orner la vie et les êtres. M"*® Sand a dit si bien : « Par une loi naturelle, l'esprit humain ne peut s'empêcher d'embellir et d'élever l'objet de sa contemplation. » Pour embellir la vie, que n'avons-nous pas inventé? Nous nous sommes fait de magnifiques habits de guerre et d'amour, et nous avons chanté nos joies et nos douleurs. Tout l'effort immense des civilisations aboutit à l'embellissement de la vie. Le naturalisme est bien inhumain : car il veut défaire ce travail de l'humanité entière. Il arrache les parures, il déchire les voiles; il humilie la chair qui triomphait en se spiritualisant, il nous ramène à la barbarie primitive, à la bestialité des cavernes et des cités lacustres.
Ce peut être là un plaisir de décadent. Mais il serait dangereux de le goûter avec trop d'obstination ; il mène à une irrémédiable grossièreté, à la ruine de tout ce qui fait le charme et les grâces de l'existence. M™« Sand fut un grand artisan d'idéal : c'est pour cela que je l'aime et que je la vénère.
{La Vie littéraire *.)