LES ROMANS
Le petit roman à^Atala, par M. de Chateaubriand , est dtr commencement de ce siècle : il a fait du bruit; il est singulier pour la conception, pour la marche et pour le style; il exige donc un article détaillé. Un sauvage américain, de la nation desNatchès, a quitté son pays pour venir en France. Après avoir été « galérien à Marseille », il s'est transporté- « à la cour de Louis XIV; il y a vu les tragédies de Racine; il a été l'hôte de Fénelon ». De retour en Amérique, il y vieillit tranquille, et c'est à l'âge de soixante et treize ans qu'il raconte une aventure de sa jeunesse à René l'Européen, qui vient s'établir chez les sauvages. Or voici cette aventure en substance. Ghactas, « fils d'Outalissi, fils de Miscou », étant
pris par Sinaghan, « chef desMuscogulges et des Sîminoles », est reconnu par Natché ; Sinaghan lui dit : « Réjouis-toi, tu seras brûlé au grand village ; » à quoi il répond : « Voilà qui va bien. » Son âge et sa figure intéressent les femmes ; elles lui apportent « de la sagamite, des jambons d'ours et des peaux de castor ». Il distingue une jeune chrétienne, qu'il prend d'abord pour « la vierge des dernières amours ». Il sait bientôt « que c'est Atala, fille de Sinaghan, aux bracelets d'or ». « Nous nous rendons, lui dit-elle, à Apalachucla, où tu seras brûlé. » Elle revient lui parler tous les soirs; elle était dans son cœur « comme le souvenir de la couche de ses pères ». Au temps où « l'éphémère sort des eaux, lorsqu'on entrait sur la grande savane Alachua », Atala trouve moyen d'être seule avec le prisonnier; mais, par une étrange contradiction, Ohactas, « qui désirait tant de dire les choses du mystère à celle qu'il aimait déjà comme le soleil », ivoudrait maintenant « se jeter aux crocodiles de la fontaine », plutôt que de rester « seul avec elle ». La « fille du désert » n'était pas moins « troublée » que lui ; car « les génies de l'amour avaient dérobé les paroles » de Chactas et d'Atala. Chactas hésite à fuir, attendu qu'il « est sans patrie, et qu'aucun ami ne mettra un peu d'herbe sur son corps pour le garantir des mouches ». Atala devient fort tendre ; mais elle est bientôt plus sévère. Chactas, désespéré, lui déclare qu'il ne fuira pas, et « qu'elle le verra dans le cadre de feu ». A cette menace, Atala veut à son tour« se jeter aux crocodiles de la fontaine » ; elle s'en abstient toutefois. Le lendemain, « la fille du pays des palmiers » conduit Chactas dans une forêt, où il eontraint « cette biche altérée d'errer avec lui », pendant que « le génie des airs secoue sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins ». Déjà Chactas emportait Atala « au fond de toutes les forêts ; rien ne pouvait la sauver qu'un mira- •cle », et ce miracle fut fait; elle dit un Ave Maria: des guerriers reprennent Chactas. Atala dédaigne de leur parler ; « car elle ressemblait à une reine pour l'orgueil de la démar- •che et de la pensée ». Cinq nuits s'écoulent : enfin « l'on aperçoit Apalachucla, situé au bord de la rivière Chatauché :
H. et M. — Extraits des critiques. 3
On pare Chactas pour le sacrifice ; on lui met à la main un chichikoué. Le conseil s'assemble et décide, malgré les réclamations de quelques femmes, que Chactas sera brûlé conformément à l'ancien usage. Des jeux funèbres sont célébrés, (c Le jongleur invoque Michablou », et raconte, entre autres belles choses, « les guerres du grand lièvre contre Matchimanitou », génie du mal. Cependant le supplice de Chactas est remis au lendemain ; mais durant la nuit « une grande figure blanche » rompt les liens du captif; un des soldats croit voir (c l'esprit des ruines » ; c'est Atala; Chactas fuit avec sa libératrice, « qui lui brode des mocassins de peau de rat musqué avec du poil de porc-épic ». Elle lui apprend de plus que sa mère, étant mariée à Sinaghan, lui dit : « Mon ventre a conçu, j'ai connu un homme de la chair blanche »; à quoi Sinaghan, qui est très « magnanime », répondit : « Puisque tu as été sincère, je ne te couperai pas le nez et les oreilles. » Or, cet homme de la chair blanche se nommait « Lopès » : c'est le père d' Atala : c'est aussi le père de Chactas. Tous deux se félicitent d'être frère et sœur : Chactas n'en est que plus ardent: la chrétienne et pieuse Atala, loin d'être effarouchée de ce changement d'état, « n'opposait plus qu'une faible résistance » ; mais un orage survint à propos, et les amants sont rencontrés par le P. Aubri et son chien. Ce P. Aubri est un missionnaire qui habite au milieu de quelques sauvages convertis par ses prédications. Il est le (C chef de la prière », il est aussi « l'homme des anciens jours », il est encore le « serviteur du grand esprit », il n'en est pas moins « l'homme du rocher ». Il emmène chez lui Chactas et Atala, leur donne à souper, à coucher, et le lendemain leur dit la messe : de quoi Chactas est fort ému, quoiqu'il juge à propos de rester païen. Quelques jours s'écoulent à; peine, lorsqu'il survient une catastrophe assurément très imprévue. Atala, d'après un ancien vœu de sa mère, se croit condamnée à rester vierge; en conséquence elle s'empoisonne. Le P. Aubri eût tout arrangé, s'il eût été informé à temps , comme il a soin de l'observer lui-même. Faute de cette précaution, il ne peut que confesser Atala mouranter
« qui voit avec joie sa virginité dévorer sa vie ». Elle regrette pourtant de n'être point à Ghactas. « Quelquefois j'aurais voulu, lui dit-elle, que la Divinité se fût anéantie, pourvu que^ serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde ».
Le récit des funérailles vient ensuite ; enfin l'auteur se met lui-même en scène, dans ce qu'il nomme un épilogue. Il trouve cette histoire parfaitement belle: car le « Siminole » qui la lui conta « y mit la fleur du désert et la grâce de la cabane ». 11 est temps de s'arrêter ; nous ne voulons pas déterminer avec une justesse rigoureuse le genre d'imagination dont cet ouvrage offre les symptômes ; mais nous avons peine à concevoir ce qu'il peut y avoir de moral dans un amour charnel et sauvage, auquel la religion vient mêler des sacrements très graves, dont le mariage ne fait point partie ; quel intérêt peut résulter d'une fable incohérente, où des événements qui restent vulgaires en dépit des formes les plus bizarres, ne sont ni amenés, ni motivés, ni liés entre eux, ni suspendus par aucun obstacle. Quant aux détails, on y sent l'affectatioa marquée d'imiter l'auteur de Paul et Virginie; mais , pour lui ressembler, il faudrait, comme lui, décrire et peindre. Des noms accumulés de fleuves, d'animaux, d'arbres, de plantes, ne sont pas des descriptions ; des couleurs jetées pêle-mêle ne forment pas des tableaux. M. de Chateaubriand suit la poétique extraordinaire qu'il a développée dans son Génie du Christianisme. Un jour, sans doute, on pourra juger ses compositions et son style d'après les principes de cette poétique nouvelle, qui ne saurait manquer d'être adoptée en France du moment qu'on y sera convenu d'oublier complètement la langue et les ouvrages des classiques.
{Tableau de la littérature, ch. vi.)
MADAME DE STAÈL
Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Stael-Holstein, était fille du célèbre ministre de Louis XVI. Sa mère, bien connue dans l'histoire littéraire, recevait dans son salon des personnages tels que BufFon, Grimm, Marmontel, Thomas, Gibbon; l'enfant assistait à ces entretiens, et son esprit s'y éveilla de bonne heure. Intelligence précoce, elle lut des livres au-dessus de son âge ; à onze ans elle composait déjà des portraits et des éloges ; à quinze, elle écrivait des extraits de VEsprit des lois avec des réflexions. Quand son père publia, en 1781, son fameux compte rendu, elle lui adressa une lettre anonyme où Necker reconnut facilement la main de sa fille. En 1787, elle publia, d'abord à vingt exemplaires, puis pour le public, ses Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau, qui sont une apologie enthousiaste de l'écrivain genevois. En 1785, elle avait épousé le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède en France. L'union ne fut pas heureuse, et l'incompatibilité d'humeur amena la séparation entre les deux époux.
Mme de Staël quitta Paris après le 2 septembre 1792, et se réfugia dans son château de Coppet, sur les bords du lac de Genève. Après le 9 thermidor, elle écrivit ses Réflexions sur la paix , adressées à M. Pitt et aux Français; l'année suivante, ses Réflexions sur la paix intérieure, et dans ces deux ouvrages elle plaidait avec éloquence la cause de la concorde, de la justice et de l'humanité.
Elle était revenue à Paris en 1795, et y publia un livre, qui fut bien accueilli. De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1796). En 1801 parut l'ouvrage qui compte parmi ses meilleurs titres. De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, et qui repose sur l'idée, dont Condorcet avait été le plus récent défenseur, de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. Fontanes fut sévère pour le livre nouveau, et c'est également pour le critiquer et le réfuter que Chateaubriand, à la veille de la publication du Génie du Christianisme, envoya au Mercure de France {nÏYàse an IX) une longue et remarquable lettre, insérée depuis à la suite du Génie du Christianisme.
Le régime impérial fut cruel pour M^e de Staël. Elle avait été, dès la première heure, hostile à Bonaparte. La publication des Dernières Vues de finances et de politique de M, Necker attira sur elle
la colère du maître, et elle dut se réfugier à Saint-Brice, chez 14 me Récamier. 11 lui fut bientôt défendu de s'approcher de Paris de plus de quarante lieues. C'est à ce moment, après avoir donné son roman de Delphine, qu'elle se mit à voyager en Allemagne, s' arrêtant de préférence à Weimar, où elle s'entretint avec Wieland, Goethe et Schiller. Elle revint en Suisse, à la mort de son père (1804); puis, pour faire diversion à sa douleur, elle alla visiter l'Italie. Elle rapporta de ce voyage l'idée de Corinne^ ou l'Italie, roman qui parut en 1807. Elle avait pu alors rentrer en France, à dix-huit lieues de Paris, chezM™« de Castellane ; elle avait essayé de revenir à Paris, mais il lui fallut, après Corinne, regagner promptement Coppet, où elle vit autour d'elle A.-W. de Schlegel, Benjamin Constant, Sismondi, Bonstetten, Prosper de Barante, le prince Auguste de Prusse. Elle dut s'exiler en iSiO. Le livre De l'Allemagne allait paraître cette année même, quand l'impression, d'abord autorisée, fut interdite, et les exemplaires mis au pilon. La police impériale avait détruit l'ouvrage comme inspirant de la sympathie pour une nation avec laquelle l'empereur était en guerre, et contenant des allusions irrespectueuses ou inquiétantes. Il parut à Londres en 1813, quand l'auteur fut arrivé en Angleterre, après avoir fait, pour échapper à tout danger, un immense détour par Saint-Pétersbourg et la Suède.
M™û de Staël rentra en France en 1815. Elle reçut de Louis XVIII une somme de deux millions comme restitution des sommes payées par son père. Elle mourut en 1817. Elle avait publié, aussitôt après la chute de l'empire, Dix Années d'exil; ses Considérations sur la Révolution française ne parurent qu'en 1818.
M™e de Staël avait épousé en 1812 un jeune officier, M. Rocca, mais sans renoncer au nom qu'elle avait illustré. Le fils né de cette union eut pour précepteur Doudan, qu'ont rendu célèbre des lettres récemment publiées.
Quelques lignes du discours préliminaire de son livre De la littérature font connaître le but qu'elle a poursuivi : « Je me suis proposé d'examiner quelle est l'influence de la religion , des mœurs et des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de la littérature sur la religion, les mœurs et les lois. Il existe dans la langue française, sur l'art d'écrire et sur les principes du goût, des traités qui ne laissent rien à désirer. Mais il me semble que Ton n'a pas suffisamment analysé les causes morales et politiques qui modifient l'esprit de la littérature. Il me semble que l'on n'a pas encore considéré comme les facultés humaines se sont graduellement développées par les ouvrages illustres en tout genre qui ont été composés depuis Homère jusqu'à nos jours. »
DES OUVRAGES d'iMAGINATION
11 faut éviter de faire de la tragédie un drame ; et pour se préserver de ce défaut, on doit chercher à se rendre compte de la différence de ces deux genres. Cette différence ne consiste pas, je le crois, uniquement dans le rang des personnages que Ton représente, mais dans la grandeur des caractères et la force des passions que Ton sait peindre.
Plusieurs tentatives ont été faites pour adapter à la scène française des beautés du génie anglais, des effets du théâtre allemand; et si l'on en excepte un très petit nombre S ces essais ont obtenu des succès momentanés, et nulle réputation durable. C'est que Tattendrissement dans les tragédies, comme le rire dans les comédies, n'est qu'une impression passagère. Si vous n'avez pas acquis une idée de plus par la cause même de votre impression, si la tragédie qui vous a fait pleurer ne laisse après elle ni le souvenir d'une observation morale, ni celui d'une situation nouvelle tirée du mouvement même des passions, l'émotion qu'elle excite en vous est un plaisir plus innocent que le combat des gladiateurs ; mais cette émotion n'agrandit pas davantage la pensée et le sentiment.
11 y a dans un ouvrage allemand une observation qui me paraît parfaitement juste : c'est que les belles tragédies doivent rendre Tàme plus forte après l'avoir déchirée. En effet, la véritable grandeur du caractère, dans quelque situation douloureuse qu'on la représente, inspire aux spectateurs un mouvement d'admiration qui les rend plus capables de braver l'adversité. Le principe de l'utilité se retrouve dans ce genre comme dans tous les autres. Ce qui est vraiment beau.
1. Ducis, dans quelques scènes de presque toutes ses pièces ; Chémer, dans le quatrième acte de Charles IX ; Arnault dans le cinquième acte des Vénitiens, ont introduit sur la scène française un nouveau genre d'effet très remarquable et qui appartient plus au génie des poètes du Nord qu'à celui des poètes français.
c'est ce qui rend l'homme meilleur; et, sans étudier les règles du goût, si Ton sent qu'une pièce de théâtre agit sur notre propre caractère en le perfectionnant, on est assuré qu'elle contient de véritables traits de génie. Ce ne sont pas des maximes de morale, c'est le développement des caractères et la combinaison des événements naturels qui produisent un semblable effet au théâtre ; et c'est en prenant celle opinion pour guide qu'on pourrait juger quelles sont les pièces étrangères dont nous pouvons nous enrichir.
11 ne suffit pas de remuer l'âme, il faut l'éclairer; et tous les effets qui frappent seulement les yeux, les tombeaux, les» supplices, les ombres, les combats, on ne peut se les permettre que s'ils servent directement à la peinture philosophique d'un grand caractère ou d'un sentiment profond. Toutes les affections des hommes pensants tendent vers un but raisonnable. Un écrivain ne mérite de gloire véritable que lorsqu'il tait servir l'émotion à quelques grandes vérités morales.
Les circonstances de la vie privée suffisent à l'effet du drame, tandis qu'il faut, en général, que les intérêts des nations soient compromis dans un événement pour qu'il puisse devenir le sujet d'une tragédie, ^'éanmoins, c'est bien plutôt dans la hauteur des idées et la profondeur des sentiments que dans les souvenirs et les allusions historiques, que l'on doit chercher la dignité tragique.
Vauvenargues a dit que « les grandes pensées viennent du cœur». La tragédie met en action cette sublime vérité. La pièce de Fénelon est fondée sur un fait qui est entièrement du genre du drame : cependant il suffit du rôle et du souvenir de ce grand homme pour faire de cette pièce une tragédie. Le nom de M. de Malesherbes, sa noble et terrible destinée, seraient le sujet de la tragédie du monde la plus touchante. Une haute vertu, un génie vaste, voilà les dignités nouvelles qui doivent caractériser la tragédie, et plus que tout encore le sentiment du malheur, tel que nous avons appris à l'éprouver.
11 ne me paraît pas douteux que la nature morale est plus énergique dans ses impressions que nos tragiques français.
les plus admirables d*ailleurs, ne Font encore exprimé. Toutes les splendeurs qui dérivent des rangs suprêmes introduisent dans les sujets tragiques une sorte de respect qui ne permet pas à Thomme de lutter corps à corps avec l'homme; ce respect doit jeter quelquefois du vague dans la manière de caractériser les mouvements de l'àme. Les expressions voilées, les sentiments contenus, les convenances ménagées, supposent un genre de talent très remarquable ; mais les passions ne peuvent être peintes, au milieu de toutes ces difficultés, avec l'énergie déchirante, la pénétration intime que la plus complète indépendance doit inspirer.
(De la littérature, ch. v.)