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DES TRAGÉDIES GRECQUES

Les Grecs n'exigeaient point comme nous le jeu des situations, le contraste des caractères ; leurs tragiques ne faisaient point ressortir les beautés par Topposition des ombres. Leur art dramatique ressemblait à leur peinture, où toutes les couleurs sont vives, où tous les objets sont placés sur le même plan, sans que les lois de la perspective y soient observées.

Les tragiques grecs, fondant la plupart de leurs pièces sur l'action continuelle de la volonté des dieux, étaient dispensés d'un certain genre de vraisemblance, qui est la gradation des événements naturels ; ils produisaient de grands effets, sans les avoir amenés par des nuances progressives. L'esprit étant toujours préparé à la crainte par la religion, à l'extraordinaire par la foi, les Grecs n'étaient point astreints aux plus grandes difficultés de Tart dramatique; ils ne dessinaient point les caractères avec cette vérité philosophique exigée dans les temps modernes. Le contraste des vices et des vertus, les combats intérieurs, le mélange et l'opposition des sentiments qu'il faut prendre pour intéresser le cœur humain, étaient à peine indiqués. 11 suffisait aux Grecs d'un oracle des dieux pour tout expliquer.

Oreste tue sa mère : Electre Vy encourage sans un moment d'incertitude ni de regrets ; les remords d'Oreste après la mort de Clytemnestre ne sont point préparés par les combats qu'il devait éprouver avant de la tuer : l'oracle d'Apollon avait commandé le meurtre ; alors qu'il est commis, les Euménides se saisissent du coupable. A peine aperçoit-on les sentiments de l'homme à travers ses actions; c'est dans les chœurs que sont reléguées les réflexions, les incertitudes, les délibérations et les craintes; les héros agissent toujours par l'ordre des dieux.

Racine, en imitant les Grecs dans quelques-unes de ses pièces, explique par des raisons tirées des passions humaines les forfaits commandés par les dieux ; il place un développement moral à côté de la puissance du fatalisme : dans un pays où l'on ne croit point à la religion des païens, un tel développement est nécessaire; mais chez les Grecs l'effei tragique était d'autant plus terrible qu'il avait pour fondement une cause surnaturelle. La foi que les Grecs avaient à de telles causes donnait nécessairement moins d'indépendance et de variété aux affections de l'àme. 11 existait un dogme religieux pour décider de chaque sentiment, comme une divinité pour personnifier chaque fontaine. On ne pouvait refuser la pitié à qui se présentait avec une branche d'olivier ornée de bandelettes, ou tenait embrassé l'autel des dieux : tel est le sujet unique de la tragédie des Suppliantes, De semblables croyances donnent une élégance poétique à toutes les actions de la vie; mais elles bannissent habituellement ce qu'il y a d'irrégulier, d'imprévu, d'irrésistible dans les mouvements du cœur.

{De la littérature, ch. ii.)

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