‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 230 sur 243 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

« Encore une fois, je le trouve grand, » comme disait Fénelon d'un autre ; et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. ^1 est possible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et le contraire de sa pensée, son système et ce qui est le plus opposé à son système, et ceci et son contraire et, ce qui est le plus difficile, l'entre-deux, il pénètre en tous ces mystères 2, et s'y meut avec une pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux qui émane de lui. On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus intense et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre 2, jaillir, abonder, s'associer, se concentrer, conspirer, former des groupes et des systèmes et comme des mondes; voir « tout céder à ses principes », « poser les principes et voir tout le reste suivre sans effort », et aussi n'être point esclave de ses principes, et savoir s'y soustraire et en aborder d'autres, et, dans un ordre d'idées qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de l'intelligence est pour

i. Lecène çt Oudin éditeurs, Paris.

2. C'est-à-dire dans tous les détails de la pensée considérée sous ses divers aspects.

.'). SoHrdre se dit, au propre, de l'eau qui sort de terre (du latin surgere,

s'élever).

lui comme une sorte de délice, une ivresse calme et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré par celte manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'ellemême comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long travail pour s'écrier : u Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de tristesse et d'ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sentais autrefois et qui fuit loin de moi. Vous n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que je parle à la raison, elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis de tous les sens. »

Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de cœur, d'infinis et renaissants plaisirs. Il s'éveillait « avec une joie secrète de voir la lumière », et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance. Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que, si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque ou, du moins, le signe qu'on la cherche.

U est si prodigieux pour son temps, qu'avant lui on ne se doutait même pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser à l'extrême et mettre en système une des idées de Montesquieu, presque dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné, quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable, que ce soit de sa faute ou de la nô-

tre, elle n'en paraît que plus belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un idéal.

On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets qu'il rencontre. « Il annonce plus qu'il ne développe, » dit admirablement Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insufQsance de nos yeux et non des ^iens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que lui. « Je suis, dit-il lui-même avec son esprit charmant, comme ■cet antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'œil sur les Pyramides, et s'en retourna. » Je n'aime pas à le contredire, et je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées toutes, et surtout les plus hautes.

{Le Dix-huitième Siècle, Montesquieu, Vlli^)

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