Lecène et Oudin éditeurs, Paris
"2. Allusion à la querelle des anciens et des modernes.
3. LAMorrE {Houdart de) (1672-1731), critique et auteur dramatique, connu «surtout comme adversaire des anciens, contre lesquels il raviva la grande querelle, par sa traduction libre et abrégée de Viliade, en 1715.
lui comme une sorte de délice, une ivresse calme et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré par celte manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'ellemême comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long travail pour s'écrier : u Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de tristesse et d'ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sentais autrefois et qui fuit loin de moi. Vous n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que je parle à la raison, elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis de tous les sens. »
Il a parlé à la raison ; pendant vingt années il a eu avec elle un entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de cœur, d'infinis et renaissants plaisirs. Il s'éveillait « avec une joie secrète de voir la lumière », et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance. Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que, si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque ou, du moins, le signe qu'on la cherche.
Il est si prodigieux pour son temps, qu'avant lui on ne se doutait même pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que poussera l'extrême et mettre en système une des idées de Montesquieu, presque dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui sa lumière, la France revint h lui, et longtemps chercha à s'organiser selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné, quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable, que ce soit de sa faute ou de la nô-
tre, elle n'en parait que plus belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un idéal.
On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets qu'il rencontre. « Il annonce plus qu'il ne développe, » dit admirablement Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insufQsance de nos yeux et non des ^iens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que lui. « Je suis, dit-il lui-même avec son esprit charmant, comme ■cet antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'œil sur les Pyramides, et s'en retourna. » Je n'aime pas à le contredire, et je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire ; seulement il a été dans tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées toutes, et surtout les plus hautes.
[Le Dix-huitième Siècle, Montesquieu, Vlli^)