Lecène et Oudin éditeurs, Paris
"2. Allusion à la querelle des anciens et des modernes.
3. LAMurrE {floudart de) (1672-1731), critique et auteur dramatique, connu surtout comme adversaire des anciens, contre lesquels il raviva la grande querelle, par sa traduction libre et abrégée de Vlliade, en 1715.
que jamais et que, plus que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui, sans lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination. Et, sur cela, vous croyez qu'il est ancien, à la façon d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec de vives clartés et de très heureux reflets des littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère perdu une occasion de mettre le Tasse* et i'Arioste^ au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses d'Euripide, et de taquiner Homère sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare^, pour lui, n'existe pas : à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière depuis Boileau.
La tragédie française est incomparablement supérieure à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus puissamment, le plus complètement le sens de l'antiquité.
C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est classique eu littérature comme il est conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un classique non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme en autre afl*aire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache.
1. Le Tassr (1544-1595), poète italien, connu surtout par sa Jérusalem délivrée, qui se place à la suite des épopées antiques par la grandeur du sujet, la variété des caractères et l'éclat des images, que déparent malheureusement la recherche et l'affectation.
2. A RiosTE (1474-1533), poète italien, auteur d'une célèbre épopée romanesque, Ip Roland furieux.
3. PiNDARE (né vers 520 et mort vers 436 av. notre ère), poète lyrique grec, auteur A' Odes sur les victoires Olympiques, Pythiques, Isthmiques et Néméennes.
EMILE FAGUET 33ft
Le goût classique pour lui, ce n'est pas forte connaissance de l'homme; passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux ; sensibilité vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des grandeurs de notre âme, et, parce que tout cela est bien compris et possédé pleinement, et pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, ampleur, largeur, noblesse : non; l'art classique n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne pas soup-^ çonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.
{Le Dix-huitième Siècle, Voltaire^,)