LE SIECLE DE LOUIS XIV
Au XVII® siècle, le génie de la France était mûr pour enfanter de grandes choses; et toutes les forces du courage, .de l'intelligence et du talent semblaient, par un mystérieux accord, éclater à la fois. Mais cette activité féconde de la nature fut réglée, pour ainsi dire, par la fortune et les regards d'un seul homme. L'ordre et la majesté se montrèrent en même temps que la vigueur et la richesse, et le souverain parut avoir créé toutes les grandeurs qu'il mettait à leur place. Qu'elles sont brillantes, en effet , les vingt premières années du gouvernement de Louis XIV! Un roi plein d'ardeur et d'espérance saisit lui-même ce sceptre qui depuis Henri le Grand n'avait été soutenu que par des favoris et des ministres. Son âme, que l'on croyait subjuguée par la mollesse et les plaisirs, se déploie, s'affermit et s'éclaire à mesure qu'il a besoin de régner. Il se montre vaillant, laborieux, ami de la justice et de la gloire; et lorsque l'ambition l'entraîne à la guerre, ses armes heureuses et rapides paraissent justes à la France éblouie. La pompe des fêtes se mêle aux travaux de la guerre, les jeux du carrousel aux assauts de Valenciennes et de Lille. Cette altière noblesse, qui fournissait des chefs aux factions, et que Richelieu ne savait dompter que par les échafauds, est séduite par les paroles de Louis, et récompensée par les périls qu'il lui accorde à ses côtés. La Flandre est conquise; l'Océan et la Méditerranée sont réunis; de vastes ports sont creusés ; une enceinte de forteresses environne la France ; les colonnades du Louvre s'élèvent; les jardins de Versailles se dessinent ; l'industrie des Pays-Bas et de la Hollande se voit surpassée par les ateliers de la France ; une émulation de travail, d'éclat, de grandeur, est partout répandue ; un langage sublime et nouveau célèbre toutes ces merveilles et les agrandit pour l'avenir. Les épîtres de Boileau sont datées des conquêtes de Louis XIV; Racine porte sur la scène les faiblesses et l'élégance de la cour ; Molière doit à la puissance du trône la liberté de son génie ; La Fontaine lui-
même s'aperçoit des grandes actions du jeune roi et devient llatleur pour le louer.
Mais un ordre social où tout semblait animé par un homme et fait pour sa gloire, pouvait-il assez inspirer l'éloquence, cette altière élève des révolutions et de la liberté ? C'est laque nous apparaît le trait distinctif du siècle de Louis XIV, Tesprit religieux : non ce faux zèle, cette pieuse imposture dont Molière vengeait la société, mais un esprit grave et sincère, nourri par la méditation et l'étude, illustré souvent par de touchants sacrifices S puissant même au milieu des faiblesses et des vices et porté dans quelques âmes jusqu'à la vertu la plus sublime. La magistrature avait perdu la grande autorité qu'elle eut dans le xvi® siècle : réduite au soin de la justice, elle n'opposait plus de résistance, ni même de plainte ; elle était encore un exemple de probité antique; elle n'était plus la sauvegarde des libertés que ses pères avaient défendues ; Lamoignon avait le profond savoir et la vertu, mais non le patriotisme de L'Hôpital et d'un Mole. C'était donc à la religion qu'il appartenait de faire entendre son langage; et elle devenait le plus magnifique ornement de ce règne, dont elle était la seule barrière 2. Toutes les grandeurs du siècle se pressaient humblement autour d'elle. Respectée dans les cœurs, avant même d'être victorieuse par les paroles, elle avait ses racines dans les mœurs publiques. Louis XIV, la première fois qu'il entendit Bossuet, jeune encore, fit écrire au père de l'éloquent apôtre pour le féliciter d'avoir un tel fils ; il avait compris que l'orateur de son siècle était né ^. Cette voix devint la consécration la plus imposante de toutes les grandes solennités de la mort ; elle s'anima dans ses superbes mépris pour le monde, par le spectacle même d'une cour éclatante et voluptueuse. Dans le palais de Versailles, au milieu des fêtes triomphales de Louis XIV, ces accents de
1. Il y a là, peut-être, une allusion à M"* de La Vallière, qui chercha à oublier au fond du cloître l'amour de Louis XIV.
2. Cette assertion est vraie pour Bourdaloue, dont la hardiesse faisait parfois trembler les courtisans à qui il reprochait leurs vices.
3. N'oublions pas que Bossuet fut le théoricien de la monarchie de droit divin.
la muse hébraïque*, ces graves enseignements de la religion retentissaient avec plus de terreur ; et lorsqu'une reine malheureuse, une princesse parée de jeunesse et de beauté, un héros longtemps vainqueur, un ministre vieilli dans Tégoïsme du pouvoir 2, avaient cessé de vivre, ce mélange de splendeur et de néant, cette magnificence si triste, cette pompe si vaine, consternaient les âmes avant même que l'orateur eût parlé.
Mais si le règne de Louis XIV favorisait particulièrement ce genre d'éloquence, son goût juste et noble, son amour naturel du grand et du beau ne devaient pas exercer moins d'influence sur toutes les formes que prit alors le génie littéraire. Ce génie devint grave, élégant et poli. Tout, dans les inventions de l'art, fut modelé sur les exemples de point d'honneur chevaleresque, de dignité sévère, de bienséance pompeuse, qui brillaient autour du souverain; et dans les sujets empruntés à l'histoire, la vérité des peintures souffrit souvent de cette préoccupation involontaire de l'écrivain et du poète. Racine, élève des Grecs, réfléchit dans l'éclat de ses vers l'élégance de son siècle, encore plus que la simplicité du théâtre d'Athènes. Fénelon se souvint des triomphes du jeune roi, en retraçant la gloire et les fautes de Sésostris. Aussi rien ne fut plus original, plus sincère, que cette littérature imitée et quelquefois transcrite de l'antiquité. La liberté du pinceau se trouva jusque dans les copies qui semblaient les plus fidèles ; et La Fontaine fut le plus original des poètes en croyant imiter Phèdre.
C'est le second caractère qui nous frappe dans le xvii° siècle ; l'imitation y fut indépendante et créatrice. Les grands écrivains du siècle de Louis XIV avaient reçu du siècle précédent l'exemple d'étudier l'antiquilé; mais l'enthousiasme du goût remplaça pour eux ridolâtrie de l'érudition. Élevés au milieu d'une civilisation qui s'épurait et s'ennoblissait chaque
1. L'éloquence de Bossuet est, en effet, pleine d'images empruntées ù la Bible, dont il s'était nourri dès sa jeunesse.
2. Allusion aux oraisons funèbres de la reine d'Angleterre, de la duchesse d'Orléans, de Condé, de Le Tellier.
jour, ils ne se réfugiaient plus tout entiers dans les souvenirs et dans l'idiome des Romains, comme avaient fait autrefois quelques hommes supérieurs lassés de la barbarie de leurs contemporains; ils étaient, au contraire, tous modernes par la pensée, tous animés des opinions, des idées de leur temps; seulement leur imagination s'était enrichie des couleurs d'une autre époque, d'une civilisation, d'un culte, d'une vie différente des temps modernes. Ils rapportaient de ce commerce avec les Hébreux, les Grecs, les Romains, quelque chose d'étrange*, une grâce libre et fière qui se mêlait à Toriginalité native de l'esprit français. Les diverses couleurs des différents âges de l'antiquité dominaient en eux, suivant l'inclination particulière du génie de chacun.
Racine et Fénelon respiraient l'élégante pureté, la douce mélodie des plus beaux temps d'Athènes ; ils choisissaient même parmi les Grecs ; ils avaient le goût et l'âme de Virgile. Bossue t, d'un génie plus vaste et plus hardi, confondait la mâle simplicité d'Homère, la sublime ardeur des prophètes hébreux, et l'imagination véhémente de ces orateurs chrétiens du iv» siècle dont la voix avait retenti au milieu de la chute des empires et dans le tumulte des sociétés mourantes. Massillon^ était inspiré par l'élégance et la majesté de la diction romaine dans le siècle d'Auguste. Fléchier ^ imitait l'art savant des rhéteurs antiques. La Bruyère empruntait quelque chose à l'esprit de Sénèque ^ M™* de Sévigné étudiait Tacite '^; et cette main délicate et légère qui savait