SUR LE RIDICULE
... Je nie qu'il existe des sottises et des vices privilégiés devant l'esprit et le courage d'un bon auteur comique. C'est
une partie de son art que de faire respecter les sages institutions du temps, et de placer les objets dignes de sincères louanges en contrepoids raisonnable des choses qu'il doit satiriser. Qu'en face de l'impertinent en grade il oppose quelque loyal et galant général aussi poli que grave : le ridicule atteint le militaire brutal, et non l'uniforme qu'on honore. Qu'au dignitaire empesé, hautain, inabordable, ébloui de son propre faste, il oppose un ministre accessible, aisé dans son maintien, soutenant son titre, son rang, sans orgueil, et toujours au-dessus de ses graves fonctions : le ridicule ne &appe que le faquin, et non les prérogatives de la place. Qu'avec le cupide agioteur il fasse contraster le banquier intègre, dont la parole n'est pas moins valable que la signature, qui oppose son crédit aux défiances, sa probité aux monopoles, et dont le recours sert de refuge au malheur contre la honte des faillites que prévient sa générosité : le ridicule atteint le fripon, et non l'honnête financier. Qu'il mette à côté du docteur ignorant, fat et babillard, un médecin discret, instruit, actif, qui devance le jour au milieu des hôpitaux, où son assiduité lit les secrets de son art au visage des malades, qui ne compose pas des volumes formés de compilations, qui laisse pour seule théorie curative de bons mémoires sur les résultats de sa pratique laborieuse, et qui cherche son plus noble salaire dans les bénédictions des familles où son zèle lui acquiert de vrais amis : le ridicule ne s'adresse qu'au charlatanisme des empiriques, et n'attaque plus la médecine conservatrice des savants de nos jours. Qu'auprès du fourbe couvert d'un masque d'humanité, il mette un vrai philosophe, parlant peu de vertus et les pratiquant bien : le ridicule ne tombe que sur le nouveau genre d'imposture, et non sur la morale. Ainsi du reste.
Voilà, voilà les précautions que prit toujours le discernement de Molière en traitant le ridicule. Il railla les pédants, sans railler la science ni l'esprit. 11 fit contraster la modération de Philinte avec l'emportement d'Alceste, et le public ne put confondre la vertu et la misanthropie. Le portrait plaisant de M. Jourdain représenta la manie des bourgeois
NÉPOMUGÈNE LEMERCIER 57
dans une pièce ; mais sa femme, sa servante, sa fille et son gendre y représentèrent Thonnêteté des mœurs de la bourgeoisie. Partout de sages Aristes, en parallèle avec les fous et les bizarres, marquèrent la juste borne de la satire permise à la raison. Tels sont les exemples que le poète imitera dans ses comédies, s'il veut que l'arme utile du ridicule ne soit jamais soupçonnée d'être celle de la colère ou de la méchancelé.
Quiconque veut faire rire par le juste choix du ridicule, doit se garder de le confondre avec le burlesque et le grotesque. Ils diffèrent entre eux autant que le plaisant et le comique : le premier ne vaut pas l'autre, et n'en est pas toujours accompagné, tandis que le comique entraine toujours le plaisant. La preuve s'applique aisément aux deux préceptes, et se tire à la fois des œuvres de Regnard et de Molière. L'un ne rend un personnage risible qu'en l'affublant de toutes les bizarreries ensemble ; l'autre ne lui donne qu'une seule manie, dont l'extravagance éclate d'autant îmieux qu'il le montre raisonnable en tous les autres points. Arnolphe est jaloux par passion et par système, mais du reste homme honnête et libéral, qui ne rencontre pas le fils d'un ancien ami sans l'aider de ses services et lui ouvrir sa bourse généreusement. Arganl a le travers de se croire malade et de se traiter des infirmités qu'il n'a pas ; mais c'est un chef de famille estimable, avisé, et trop surveillant pour être la dupe des chansons de l'amant de sa fille. Au contraire, dans les pièces de Regnard, le jaloux Albert des Folies amoureuses, le Géronte moribond du Légataire universel, rassemblent en eux mille singularités incohérentes, d'où résultent de continuelles disparates. Leurs figures outrées dégénèrent en grotesque , et leur langage est plaisant , mais non comique , parce que ni leur situation ni leurs caractères ne sont vrais. C'est un jeu naturellement comique que d'engager un malade imaginaire à contrefaire le mort pour éprouver les divers sentiments de sa famille, et c'est présenter vivement son travers d'esprit que de lui faire demander s'il n'y a pas
une partie de son art que de faire respecter les sages institutions du temps, et de placer les objets dignes de sincères louanges en contrepoids raisonnable des choses qu'il doit satiriser. Qu'en face de Timpertinent en grade il oppose quelque loyal et galant général aussi poli que grave : le ridicule atteint le militaire brutal, et non Tuniforme qu'on honore. Qu'au dignitaire empesé, hautain, inabordable, ébloui de son propre faste, il oppose un ministre accessible, aisé dans son maintien, soutenant son titre, son rang, sans orgueil, et toujours au-dessus de ses graves fonctions : le ridicule ne frappe que le faquin, et non les prérogatives de la place. Qu'avec le cupide agioteur il fasse contraster le banquier intègre, dont la parole n'est pas moins valable que la signature, qui oppose son crédit aux défiances, sa probité aux monopoles, et dont le recours sert de refuge au malheur contre la honte des faillites que prévient sa générosité : le ridicule atteint le fripon, et non l'honnête financier. Qu'il mette à côté du docteur ignorant, fat et babillard, un médecin discret, instruit, actif, qui devance le jour au milieu des hôpitaux, où son assiduité lit les secrets de son art au visage des malades, qui ne compose pas des volumes formés de compilations, qui laisse pour seule théorie curative de bons mémoires sur les résultats de sa pratique laborieuse, et qui cherche son plus noble salaire dans les bénédictions des familles où son zèle lui acquiert de vrais amis : le ridicule ne s'adresse qu'au charlatanisme des empiriques, et n'attaque plus la médecine conservatrice des savants de nos jours. Qu'auprès du fourbe couvert d'un masque d'humanité, il mette un vrai philosophe, parlant peu de vertus et les pratiquant bien : le ridicule ne tombe que sur le nouveau genre d'imposture, et non sur la morale. Ainsi du reste.
Voilà, voilà les précautions que prit toujours le discernement de Molière en traitant le ridicule. Il railla les pédants, sans railler la science ni l'esprit. 11 fit contraster la modération de Philinte avec l'emportement d'Alceste, et le public ne put confondre la vertu et la misanthropie. Le portrait plaisant de M. Jourdain représenta la manie des bourgeois
NÉPOMUGÈNE LEMERCIER 57
dans une pièce ; mais sa femme, sa servante, sa fille et son gendre y représentèrent l'honnêteté des mœurs de la bourgeoisie. Partout de sages Aristes, en parallèle avec les fous et les bizarres, marquèrent la juste borne de la satire permise à la raison. Tels sont les exemples que le poète imitera dans ses comédies, s'il veut que Tarme utile du ridicule ne soit jamais soupçonnée d'être celle de la colère ou de la méchanceté.
Quiconque veut faire rire par le juste choix du ridicule, doit se garder de le confondre avec le burlesque et le grotesque. Ils diffèrent entre eux autant que le plaisant et le comique : le premier ne vaut pas l'autre, et n'en est pas toujours accompagné, tandis que le comique entraîne toujours le plaisant. La preuve s'applique aisément aux deux préceptes, et se tire à la fois des œuvres de Regnard et de Molière. L'un ne rend un personnage risible qu'en l'affublant de toutes les bizarreries ensemble ; l'autre ne lui donne qu'une seule manie, dont l'extravagance éclate d'autant .'mieux qu'il le montre raisonnable en tous les autres points. Arnolphe est jaloux par passion et par système, mais du reste homme honnête et libéral, qui ne rencontre pas le fils d'un ancien ami sans l'aider de ses services et lui ouvrir sa bourse généreusement. Argant a le travers de se croire malade et de se traiter des infirmités qu'il n'a pas ; mais c'est un chef de famille estimable, avisé, et trop surveillant pour être la dupe des chansons de l'amant de sa fille. Au contraire, dans les pièces de Regnard, le jaloux Albert des Folies amoureuses, le Géronte moribond du Légataire universel, rassemblent en eux mille singularités incohérentes, d'où résultent de continuelles disparates. Leurs figures outrées dégénèrent en grotesque , et leur langage est plaisant , mais non comique , parce que ni leur situation ni leurs caractères ne sont vrais. C'est un jeu naturellement comique que d'engager un malade imaginaire à contrefaire le mort pour éprouver les divers sentiments de sa famille, et c'est présenter vivement son travers d'esprit que de lui faire demander s'il n'y a pas
de danger à cela pour sa vie ; mais c'est une burlesque invention que de déguiser un Crispin en insolente nièce d*un oncle mourant, dont elle se dit l'héritière, afin de le dégoûter de ses collatéraux : cette idée est très folle, et non comiquement vraisemblable.
{Cours de littérature, 2® partie.)
SUR LA JEANNE d'aRC DE VOLTAIRE
L'infatigable adversaire des stupidités barbares, loin de profaner une vaillante libératrice, eût dû verser son fiel le plus caustique sur les Anglais, qui achetèrent cette victime, ses juges et ses bourreaux. Car, si l'orgueil joint à l'ignorance les convainquit que ses victoires sur eux tenaient du sortilège, leur superstition fut monstrueuse ; s'ils feignirent de la croire sorcière pour la brûler vive, leur lâche vengeance est plus monstrueuse encore. Comment, à la seule idée de ce procès féroce, a-t-il entrepris de s'égayer si longtemps des brigandages que dirigeaient les Chandos et les Talbot? Que ne s'esl-il souvenu des beaux vers de Malherbe, dont la noble lyre s'accorda si bien aux sentiments de nos pères sur Jeanne d'Arc?
L'ennemi, tous droits violant, Belle amazone, en te brûlant Témoigna son âme perfide :
Mais le destin n'eut point de tort ; Celle qui vivait comme Alcide Devait mourir comme il est mort.
Voltaire ne laissa-t-il pas apercevoir, en s'écartant de cette leçon, que son esprit si étendu était plus élevé que son âme? La philosophie le devait avertir que non seulement il outrageait sa patrie, mais qu'il trahissait son art, puisque la raillerie tombe à faux quand son objet est respectable et sacré; elle l'eût convaincu que ce n'est point une imposture, mai? une nécessité patriotique, d'exalter les croyances et jusqu'aux préjugés du temps, pour sauver le peuple d'un joug ennemi : elle eût peint à sa pitié la brutale ivresse des soldat»
et leur pillage, semant l'effroi, l'injure, le feu, la mort, sous le chaume des agriculteurs, et l'indigente fille du village de Domremi, poussée, comme par le Ciel, à chercher dans les camps la sûreté que l'étranger ravit aux paisibles cabanes. Le commun péril la met hors d'elle-même ; son transport naturel est son guide, sa mission est son désespoir, son courage est son miracle : elle crie aux armes en inspirée ; « Dieu, le roi, la patrie, » volent de bouche en bouche à sa voix qui communique l'enthousiasme ; l'espoir gagne l'armée. Le bruit monte jusqu'au prince : on la croit, ou l'on feint de la croire,. pour rattacher les rangs et les drapeaux à quelque dernier prestige : l'illusion est suivie jusqu'aux murs de Reims ; et la valeur française la réalise, en achevant de délivrer notre sol natal. Certes un si beau fait, qui ne put avoir d'autres circonstances, est réellement merveilleux, mais non faussement miraculeux, et ne devait pas essuyer les sarcasmes d'un écrivaia national.
{Cours de littérature, 3® partie, Introduction.)
VILLEMAIN (Abel-François)
 la suite de brillantes études, Villemain débuta dans la littérature, en 1812, par un Éloge de Montaigne que couronna l'Académie française. Son Discours sur la critique, qui date de 1814, et sou. Éloge de Montesquieu, publié en 1816, le mirent complètement en lumière. Appelé à la Sorbonne, il y professa pendant dix ans un Cours de littérature française, dont le succès fut considérable. Élu député en 1830, il fut deux fois ministre sous Louis-Philippe; mais la politique n'était point sa vocation véritable. Il était entré en 1821 •à l'Académie française, dont il fut nommé dans la suite secrétaire perpétuel : c'est en cette qualité qu'il publia ses remarquables Rapports annuels sur les concours ouverts par l'illustre compagnie.
Lorsqu'on veut juger Villemain comme critique littéraire, on peut citer l'appréciation qu'Augustin Thierry a portée sur son Tableau de la littérature au moyen âge, et surtout sur celui de la Littérature au dix-huitième siècle , bien supérieur au premier par la pénétration et la solidité des connaissances ; « Là, dit-il, je trouvais dans sa plus haute perfection l'alliance de la critique et de l'histoire, la peinture des mœurs avec l'appréciation des idées , le caractère des hommes et le caractère de leurs œuvres, l'influence réciproque •du siècle et de l'écrivain. Cette double vue, reproduite sous une multitude de formes,... élève l'histoire littéradre à toute la dignité de l'histoire sociale, et en fait comme une science nouvelle dont Villemain est le créateur. »
Complétons ce jugement par celui de M. de Sacy : « Son expression est grave, brillante, légère, éloquente, selon le génie des divers membres de cette glorieuse tribu d'écrivains qu'il passe en revue. L'histoire, la biographie, les détails des mœurs, vivifièrent sa critique... Cet enchaînement de tableaux historiques, d'anecdotes racontées avec l'esprit le plus brillant, de réflexions morales et •d'analyses judicieuses et profondes, qui se mêlent sans confusion, conduit le lecteur jusqu'au bout du livre , sans qu'il ait un moment l'envie de s'arrêter. »
Ainsi donc Villemain a donné l'impulsion au grand mouvement •de la critique littéraire dans notre siècle, en la renouvelant par l'histoire, en la considérant même comme une des parties les plus intéressantes de l'histoire générale. Cette conception, rehaussée par une langue souple, variée, éloquente, a mis Villemain au premier rang parmi les maîtres de la critique au xiie siècle.