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Molière, Critique de V École des femmes, se

cipes l'art des poètes, comme l'art des orateurs dans sa Rhétorique, La philosophie comprend, avec la logique qui est la science du bien, l'esthétique qui est la science du beau. Faire de l'esthétique une province et comme une dépendance de la critique, ce serait aller contre l'ordre naturel des choses et mettre le juge h la, place du législateur.

Je sais bien que certains critiques, familiers avec les hautes spéculations, pourraient ambitionner la double gloire de législateurs et de juges ; je sais qu'il en est pour qui la crititique littéraire semble n'être qu'une occasion d'appliquer les théories philosophiques qu'ils professent. M. Taine commence ainsi une étude critique sur ïite Live : « L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont aussi ré'^lés que ceux du monde matériel où il est compris. Spinoza a-t-il raison?... J'essaye de répondre oui et par un exemple K » Cet exemple, c'est VEssai sur Tite Live.

M. Brunetière, dans un livre récent sur l'évolution des genres littéraires, définit en ces termes le but qu'il se propose : « A la critique fondée sur les analogies qu'elle présente avec l'histoire naturelle de Geoffroy Saint-Hilaire et de Guvier, nous nous proposons de voir si l'on ne pourrait pas substituer, ou ajouter pour la compléter, une critique à son tour qui se fonderait sur l'histoire naturelle de Darwin 2. »

Mais, bien que ces deux écrivains soient des esprits vigoureux qui ont contribué à étendre le domaine de la critique et qui ont marqué leur œuvre d'une empreinte vraiment personnelle, l'un et l'autre, de leur propre aveu, relèvent ici d'une doctrine philosophique : l'auteur de VEssai sur Tite Live, du panthéisme de Spinoza ; l'auteur de ÏÊvolution des genres, du transformisme de Darwin.

Quant aux poètes, et ils sont nombreux, qui, joignant la théorie à la pratique, ont exposé des doctrines poétiques, Horace dans VÊpU7^e aux PisonSy Boileau dans VArt poétique. Corneille dans ses examens et discours sur le poème dramatique, Racine dans ses préfaces, Victor Hugo dans ses manifestes, ont montré qu'ils comprenaient à merveille les lois delà

1. Tai!(e, Essai sur Tite Live, Avant-propos. i. BRutfETiÈRE, Évolution des genres, p. 30.

poésie OÙ ils étaient maîtres; il est difficile, en effet, que celui qui pratique un art n'ait pas réfléchi sur les conditions de son art. Toutefois les théories des poètes ne sont le plus souvent que des apologies déguisées de la forme d'art qu'ils ont adoptée, de véritables plaidoyers destinés à faire prévaloir leur école sur une école rivale. Horace, dansY Épître aux Pisons, oppose sa poétique, empruntée des Grecs, à celle des anciens poètes qu'on lui préfère; Corneille, dans ses Discours sur le poème dramatique, défend son système tragique contre les exagérations des réguliers; Victor Hugo, dans sa préface de Cromwell, propose une théorie séduisante du drame romantique pour détrôner la tragédie classique.

Ainsi, bien qu'il se rencontre des théoriciens parmi les critiques et même parmi les poètes, parce que la théorie et la pratique se pénètrent pour ainsi dire, nous devons distinguer, en matière de critique, les théoriciens, qui posent des règles, des critiques proprement dits, qui s'en servent pour juger les œuvres, en mettant à part l'intluence des philosophes qui s'exerce sur tous d'une manière latente ou manifeste.

Voyons maintenant à l'œuvre les théoriciens et les critiques. Les voici placés en présence d'un ouvrage littéraire : comment doivent-ils l'envisager?

Ce qu'on trouve d'abord chez les grands écrivains, c'est un tableau vivant de la nature humaine. Doués d'une observation pénétrante qui ne s'arrête pas à la surface, ils découvrent et nous révèlent, sous les hommes d'un temps et d'un pays, l'homme de tous les pays et de tous les temps, en qui chacun retrouve ses semblables et lui-même, l'espèce et les individus, avec leur caractère toujours humain.

En même temps, la représentation qu'ils nous offrent de l'humanité réfléchit les vicissitudes de l'histoire. Ils nous font assister aux révolutions des idées, des sentiments et des mœurs, dont leur œuvre porte la marque. Vivre avec eux, c'est pénétrer dans le génie d'une époque, d'une nation, et suivre d'âge en âge les transformations que subissent les âmes, au milieu des transformations sociales et politiques.

Ce n'est pas tout : par la seule vérité de leur peinture, par le tableau fidèle du bien et du mal qui, tour à tour vaincus

et triomphants, se partagent toute existence humaine, ils éclairent notre conscience et ne laissent point notre jugement indécis, notre choix douteux entre les fortunes diverses que le vice et la vertu rencontrent ici-bas.

Enfin, par la perfection de leurs ouvrages, ils éveillent en nous un sentiment pur et généreux entre tous, celui de l'admiration ; en nous instruisant, ils ne semblent occupés que de nous séduire ; et c'est par l'exquise et salutaire émotion du beau qu'ils nous initient au vrai et au bien, dans ce domaine enchanté de l'art que leur génie a peuplé d'images touchantes ou sublimes.

Les monuments de la littérature offrent donc à la fois la peinture éternellement vraie du cœur de l'homme, Fhistoire des changements qu'il subit de siècle en siècle, la lutte sans cesse renaissante du bien et du mal dans les consciences, et la radieuse image du beau que chacun de nous poursuit dans son rêve.

De là différents genres de critique.

Les uns ne considèrent que la perfection du travail : la beauté de Tœuvre est leur seul souci. Ils estiment que l'écrivain a rempli sa tâche pourvu qu'il sache éveiller en nous les saines jouissances, les pures émotions que donne le spectacle du beau. Tel est, à leurs yeux, le but suprême de l'art. S'ils donnent des préceptes, ces préceptes ne sont que des moyens d'atteindre h ce genre de perfection. S'ils louent ou s'ils blâment une œuvre, c'est en tant qu'elle est conforme ou contraire à l'idée qu'ils se font du beau. C'est la critique purement esthétique.

Les autres demandent à l'écrivain quelles leçons on peut tirer de son ouvrage pour la conduite de la vie. Ils veulent que la littérature soit avant tout un enseignement moral. Son objet principal est à leurs yeux de rendre les hommes meilleurs. C'est la critique moraliste.

D'autres recherchent surtout dans une œuvre d'art ces traits passagers qui font revivre la physionomie d'une époque, d'une nation; ils replacent l'écrivain dansies circonstances où il a composé son ouvrage, et constatent curieusement l'intluence exercée sur lui par le milieu où il a vécu. C'est la critique littéraire historique.

D'autres, enfin, s'attachent surtout à la vérité de la peinture ; ils cherchent de préférence dans l'œuvre, d'une part,

ces traits permanents et généraux où se reconnaît l'humanité; de l'autre, ces traits particuliers qui dessinent 1,'individu. C'est la critique psychologique.

Si nous cherchions des exemples parmi les critiques contemporains, MM. Sarcey, Dumas fils, Taine et Bourget pourraient représenter ces quatre genres de critique.

M. Sarcey, dans ses feuilletons de théâtre, examine simplement si la pièce est bonne ou mauvaise, et pour quelles raisons. Il montre, avec une rare justesse, le fort et le faible de Touvrage; il observe si l'auteur a su trouver et développer la situation capitale que comportait le sujet, « la scène à faire » ; si, par « l'art des préparations », il a bien amené le dénouement dramatique et réussi à le rendre h la fois intéressant et vraisemblable.

M. Dumas fils, lorsqu'il juge ses propres œuvres ou celles des autres, se préoccupe, avant toute chose, de l'action qu'elles doivent exercer sur les mœurs, et des abus qu'elles peuvent réformer; il considère l'écrivain comme ayant charge d'âmes.

M. Taine cherche à définir les auteurs par une « faculté maîtresse » qui résume « l'influence d'un siècle ou d'une race ».

M. Bourget, à la fois romancier et critique, s'efTorce, comme romancier, de décrire « un état d'âme », et, comme critique, demande de préférence aux écrivains quelle lumière ils ont portée dans l'analyse de l'âme humaine.

A ces quatre genres de critique, il conviendrait d'en ajouter un autre, de création récente, la critique littéraire scientifique (ces deux termes s'étonnent de se voir accouplés), s'il n'était évident, pour ceux qui vont au fond des choses, que cet appareil scientifique, qu'ont déployé de nos jours certains critiques, est simplement un artifice de forme, destiné à donner aux choses littéraires l'apparence de la rigueur et de la précision qui leur manquent, et à faire accepter sous cette étiquette, par un siècle ébloui des progrès de la science moderne, ce que les savants considèrent parfois avec dédain comme ne prouvant rien, ou comme ne pouvant être prouvé. Il ne faut pas confondre la science avec ce qui en imite les allures : la doctrine d'un Spinoza, pour être revêtue de la forme géométrique, avec définitions , théorèmes et corollaires, n'en est pas moins éloignée de la méthode exacte et sûre des géomètres. Il en est de même, et à plus forte raison, des

ouvrages d'imagi nation et des appréciations portées sur ces ouvrages par les plus habiles critiques, même lorsqu'elles se fondent sur certaines règles presque universellement reconnues.

Les deux plus illustres représentants de cette critique sont, peut-être, M. Taine et M. Brunetière, qui ont exposé dogmatiquement leur méthode, le premier dans l'introduction de ï Histoire de la littérature anglaise, le second dans le premier tome de VÉvolulion des genres. 11 est difficile de n'être pas séduit, chez l'un comme chez l'autre, par l'admirable régularité et l'imposante grandeur de la construction.

Mais M. Taine sait bien que sa théorie des milieux n'a rien de scientifique, au vrai sens du mot, puisque nous voyons une même race, un même pays et un même temps produire des écrivains d'un caractère tout opposé; de sorte que, après avoir expliqué les uns par Vaction des influences auxquelles ils furent soumis, il se trouve obligé d'expliquer les autres par une réaction contre ces mêmes influences*, réaction qui ne saurait venir, apparemment, de la même source que Vaction,

M. Brunetière n'ignore pas davantage que sa théorie de Vévolution des genres littéraires n'a de commun que le nom avec la doctrine de Darwin, dont il prétend étayer la sienne, puisque tout système scientifique s'appuie sur des faits naturels, qui, comme tels, doivent se reproduire d'une manière constante et universelle, et peuvent dès lors être érigés en lois, tandis que les jugements littéraires s'appliquent aux œuvres diverses de l'esprit humain, dont chacune porte la marque d'un génie individuel, outre qu'ils subissent l'influence du goût personnel du critique. Et c'est pour cela qu'il n'y a qu'une seule physique, une seule histoire naturelle, qui, si elle est vraie, doit être celle de tout le monde, tandis qu'il y a un art grec et un art gothique, un théâtre de Racine et un théâtre de Shakespeare, qui représentent chacun une conception différente de l'esprit et n'expriment, en tant qu'ils diflerent, qu'une vérité relative. On peut donc affirmer, sans être téméraire, que dans l'œuvre de M. Taine, comme dans celle de M. Brunetière, la critique n'est ni ne peut être scientifique, Jbien qu'elle imite les procédés de la science jusqu'à se faire

i. Cf. HUtoirede la littérature anglaise^ t. III, p. 280.

illusion à elle-même, et qu'elle reste surtout esthétique chez M. Brunetière, historique chez M. Taine.

Les quatre genres de critique littéraire que nous avons distingués présentent, à leur tour, des points de vue divers , et Ton va voir qu'il y a différentes manières de faire de la critique littéraire : en esthéticien, en moraliste, en historien, ou en psychologue, comme il y a différentes manières de concevoir l'art, de définir la morale, d'entendre l'histoire ou de comprendre le cœur humain.

Les critiques esthétiques jugent les œuvres au nom de l'idée qu'ils se font du beau, d'après un idéal auquel ils les rapportent et les comparent ; mais cet idéal n'est pas le même pour tous.

Les uns le plaçaient dans les règles de l'art antique, dont ils opposaient la perfection aux modernes; d'autres vinrent qui subordonnaient ces règles à la raison, considérée comme juge infaillible du vrai et du beau, dans tous les pays et dans tous les temps ^ Celui-ci, nous proposant un idéal plus qu'humain, fondé sur la foi, voit dans le christianisme une source de beautés nouvelles, qu'il met bien au-dessus des beautés païennes-, et prouve tour à tour la vérité de la croyance par la beauté des œuvres qu'elle inspire, et la beauté des œuvres par la supériorité de la croyance. Celui-là conçoit un idéal national particulier au génie de son pays, qu'il met hors de pair et comme au-dessus de toute comparaison ^.

Tel s'abandonne au sentiment du beau, plutôt qu'il ne le raisonne; tel autre veut que le sentiment se plie au joug de la raison. L'un, toujours indulgent lorsqu'il est charmé, fait ressortir de préférence les qualités qui le séduisent, laissant, au besoin, les défauts dans l'ombre ou les censurant d'une main légère, avec plus d'enjouement que d'amertume, quand ils n'altèrent pas le fond même de l'ouvrage et n'excluent pas l'art ^ L'autre, plus rigide, croirait faillir à son

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